Imprimer

Le dossier du FMI qui fait trembler la Guinée, le « staff report » accusateur … (partie 1)

Bah Boubacar Caba  Mardi, 20 Septembre 2016 22:46

Facebook

 

Une mission du Fonds Monétaire International a récemment séjourné en Guinée. Objectif officiel : évaluation de la situation économique pour maintenir sous perfusion le pays – qui a souffert énormément de l'épidémie d'ébola rendue pire par la mauvaise gouvernance pratiquée par les dirigeants successifs de la Guinée – afin d'améliorer les conditions de vie des Guinéens.


Dès l'annonce du rapport préliminaire, la propagande gouvernementale s'est penchée sur une petite phrase du rapport du FMI indiquant que « la prévision de croissance économique de la Guinée sera de 3,7 % pour 2016 ». Un chiffre évident avec la sortie de l'embargo économique de fait sur la Guinée boycottée par le monde entier pour cause d'ébola. La fin d'ébola et l'augmentation de la production de bauxite dans la zone de Boké ne peuvent que relancer la croissance s'accordent à dire tous les observateurs. En un mot, explique un expert « la croissance ne peut qu'être positive (mais toujours en deçà de celle des pays voisins) car elle partait de zéro étant donné qu'ébola et la mauvaise gouvernance avaient tué l'économie guinéenne. Ébola est parti, mais la mauvaise gouvernance est plus que vivace en Guinée », dénonce cet expert.


Peu de Guinéens se sont penchés sur le rapport officiel des techniciens du FMI. Et pourtant, la classe politique et économique ainsi que la presse et la société civile auraient dû vulgariser ce document de 81 pages qui coûte 18 dollars. En effet, sous des phrases techniquement polies, ce rapport dénonce la mauvaise gouvernance considérée comme le principal obstacle à l'émergence économique de la Guinée au potentiel pourtant immense.


Guinéenews© pour sa part a lu le rapport écrit en anglais par l'équipe de Mr. Wane (chef de mission), Mr Bouis, Mme Charry, Mme Perinet, Mr. Petit et Mr Suleymane (représentant résident du FMI en Guinée) qui ont eu des discussions avec les autorités de Conakry du 22 Avril au 5 Mai dernier et l'a traduit en français compréhensible pour ses fidèles lecteurs.


Le FMI confirme ainsi dans ce rapport ce que beaucoup de Guinéens, déçus de la gouvernance actuelle, dénoncent quotidiennement dans les radios, télés privées, sites Internet et réseaux sociaux : s'il n'y a pas de changement radical dans la gouvernance en Guinée, quelle que soit l'aide extérieure, la situation ne s'améliorerait pas avec toutes les conséquences humaines et sociales qui en découleront.


Le « staff report » des techniciens du FMI commence par le constat évident vécu par tous les Guinéens : « la performance économique de la Guinée ces 4 dernières années est en deçà des projections ambitieuses du gouvernement ». Citant ébola, la baisse des prix des matières premières et la crise politique comme causes principales de la récession économique qui plombe la Guinée, l'évaluation soumis au conseil exécutif du FMI est plus sévère quand on dépasse les premiers paragraphes.

Par exemple, le rapport insiste sur « la nécessité de préserver la viabilité budgétaire et encourage la mise en œuvre des réformes structurelles visant à renforcer la résilience et de renforcer à long terme, la croissance et la réduction de la pauvreté ».


Aux yeux des observateurs, le message codé est que le budget de la République de Guinée n'est pas équilibré et ce pour les mauvaises raisons. En général, les déficits sont encourus par les États pour lutter contre la récession économique en investissant dans les infrastructures et en subventionnant les pauvres pour relancer l'emploi et la consommation. Mais en Guinée, le déficit creusé ne sert pas le long terme mais plutôt le court terme notamment les dépenses électorales pour la réélection du président et ces dépenses incontrôlées ont creusé un déficit budgétaire dont nous y reviendrons aux conséquences très profondes. Le fameux budget de la présidence qui dépassait les budgets de la santé ou de l'éducation étant un des exemples les plus éloquents du manque de priorités dans les dépenses.

« Les administrateurs ont souligné l'importance de la mise en œuvre de l'ajustement budgétaire prévu cette année pour renforcer encore les tampons fiscaux, notamment au regard des risques fiscaux du secteur de l'énergie ».


Ce paragraphe met à l'index les centaines de millions de $ (tirés de la manne de l'accord transactionnel de 700 millions avec Rio Tinto) qui ont été dépensés sans contrôle apparent particulièrement les achats des groupes thermiques et le carburant non efficients et les tentatives futiles de relancer EDG (électricité de Guinée) pour se vanter de donner du courant aux Guinéens. Étant donné que ces contrats furent donnés de gré-à-gré, le résultat fut catastrophique car il y a de sérieuses indications que des surfacturations et des pots-de-vins ont été versés. Puisqu'aucun audit ne fut effectué pour la simple raison que c'est l'unique fils du président guinéen Mohamed Alpha Condé qui aurait négocié ces contrats, les Guinéens ne sauront jamais ce qui s'est passé. L'un des rares succès du gouvernement, le barrage de Kaléta a été financé sur emprunt chinois, mais les millions de $ dans le thermique se sont soldés par un fiasco.

« Les administrateurs insistent sur la nécessité de construire un espace budgétaire pour les investissements prioritaires et les dépenses sociales en améliorant l'administration fiscale et de la conformité, l'exploitation du potentiel fiscal latent, réduire les subventions de la masse salariale du gouvernement et de l'énergie, l'amélioration de l'efficacité du transport les dépenses, et la poursuite de l'amélioration de la gestion des finances publiques ».


Ici, le rapport pointe du doigt sur les dépenses prioritaires de leur point de vue notamment la santé, et l'éducation qui ont été négligées par le gouvernement qui non seulement n'y a pas mis les allocations votées dans le budget officiel, mais la corruption et les détournements impunis se sont soldés par une détérioration des dispensaires et hôpitaux que l'épidémie ébola a montré la déliquescence au monde entier du système de santé de la Guinée. Au lieu de compter sur l'aide étrangère, le FMI souhaite l'approche de taxer les activités économiques en améliorant le recouvrement fiscal qui est plombé par une corruption impunie – malgré la fameuse caisse unique – aux douanes et impôts privant l'État de revenus indispensables. Les embauches d'amis et de militants incompétents à des postes techniques dans l'administration publique à coûts de décrets et d'arrêtés, sur des bases purement politiques, vont à l'encontre de toute gestion saine des dépenses publiques.

« Des meilleurs services d'infrastructure peuvent aider à débloquer une croissance plus élevée, les administrateurs ont recommandé la prudence dans le lancement d'importants investissements publics, et a exhorté les autorités à prendre en compte la disponibilité du financement et la nécessité d'un solide processus de sélection et de la gestion des projets d'investissement ».


L'état des routes et l'absence des chemins de fer, de transport aérien intérieur, s'ajoutant aux ports maritimes et fluviaux inadéquats, font qu'il est difficile de relancer l'économie guinéenne. Comment les productions de riz, agrumes, maïs, pommes de terre, cheptel, etc... vont-ils être évacués de leurs lieux de production vers les consommateurs notamment à Conakry si les routes ne sont pas en bon état, s'il n'y a aucun aéroport fonctionnel encore moins de chemins de fer ? L'État guinéen au lieu d'y mettre des sous pour désenclaver les centres de production semble plus intéressé à laisser cet important stimulant économique aux soins du financement international, lent et bureaucratique. Les contrats de routes financés à même le budget de développement n'ont pas abouti car les entrepreneurs n'ont pas été payés. Mais que le FMI soit obligé de rappeler le gouvernement de cesser les effets d'annonces de grands projets tels que le chemin de fer Conakry- Bamako, la relance d'Air Guinée, le barrage Souapiti etc… dont le financement n'a pas été obtenu en dit long sur le sentiment des techniciens de l'institution. Et quand le financement est obtenu, le FMI demande au minimum de respecter l'esprit du code des marchés publics en n'imposant pas d'entrepreneur mais laisser l'évaluation technique faire son travail afin de ne pas aboutir à une surfacturation. D'ailleurs, l'audit indépendant de la passation des marchés publics récemment commandité par le ministère des Finances, a démontré « beaucoup d'irrégularités et de problèmes », a admis la ministre Maladho Kaba de l'économie. Les Guinéens attendent impatiemment la publication du rapport de cet audit.

« Les administrateurs ont noté l'importance de limiter le recours au financement non concessionnel, accueillir à cet égard de l'intention des autorités de rechercher des financements concessionnels dans la mesure du possible ».


« Financement non concessionnel » est une façon polie de dénoncer l'illégalité des contrats de gré-à-gré donné aux « amis » particulièrement le beau frère du président Kaba Guiter, EBOMAF et Guicopress de KPC qui semblent être quasiment les seuls à rafler les contrats publics financés par l'État. Plus précisément, le gouvernement doit en principe non seulement respecter son propre Code des marchés publics, mais s'assurer que le financement est bien disponible pour ne pas se retrouver dans la situation actuelle où non seulement les contrats semblent être surfacturés, mais les entreprises n'ont pas été payées d'où l'arrêt des chantiers d'infrastructure. De plus, le FMI est extrêmement contre le fait que ce soit la Banque centrale qui a garanti certains de ses projets. Ce qui est contraire au rôle de cette institution.

« Les administrateurs ont engagé les autorités à redoubler d'efforts pour renforcer la gestion de la dette et de réduire les arriérés intérieurs ».


L'État guinéen doit apprendre à payer ses dettes ! Malgré que les sociétés « amies » ont tous eu leurs contrats à cause de leur affinités avec l'État, ce dernier n'a pas payé tous les travaux faits au moment où le président Alpha Condé faisait campagne et avait besoin de montrer à la population des réalisations concrètes. L'une des conséquences d'être reconnu « mauvais payeur » dans le monde des affaires est que les entreprises (guinéennes ou autres) ne font plus confiance à l'État et exigent d'être payées comptant. Les entités auxquelles l'État doit toujours de l'argent ont quant à elles, licencié du personnel augmentant le chômage endémique notamment parmi les jeunes.

« Les administrateurs soutiennent l'orientation de la politique monétaire prudente visant à élever le niveau des réserves en devises et en contenant l'inflation. Ils se sont félicités des travaux sur un projet de loi sur la Banque centrale destiné à réduire la domination budgétaire et de faciliter la conduite de la politique monétaire, et a encouragé les autorités à prendre en compte les autres recommandations des garanties mises à jour ».


Malgré les « félicitations » de l'adoption de la loi sur l'autonomie de la Banque centrale, une loi forcée sur le gouvernement lors de l'avant dernière mission du FMI, les techniciens ne se font pas d'illusion. Ils ne croient pas que cette loi sera appliquée, tant la politisation de l'économie est l'une des raisons de l'impasse actuelle en Guinée. C'est pourquoi ils « encouragent » l'État guinéen à respecter ses engagements et à aller jusqu'au bout pour une Banque centrale vraiment technique et indépendante.

« Les administrateurs ont appelé pour renforcer la surveillance axée sur les risques dans le secteur financier et l'amélioration l'intermédiation financière et de l'inclusion. Ils attendent avec intérêt la réforme du National Stratégie pour l'inclusion financière et un renforcement du régime de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme ».


Cet avertissement sérieux met à l'index la faiblesse du réseau financier qui est susceptible d'être utilisé par des réseaux mafieux qui renforceront davantage l'isolation financière des entrepreneurs guinéens dans la recherche de financement.


Bah Boubacar Caba (Guineenews)


AAA_logo_guineeactu_article
Facebook