Lamarana Petty Diallo Vendredi, 19 Juillet 2013 00:22
Les violences qui ont commencé dans la matinée du lundi 15 juillet 2013 à Koulé, sous-préfecture de N’Zérékoré et dans la ville de N’Zérékoré (capitale de la Guinée Forestière) interpellent l’ensemble des Guinéens.
En effet, ces violences sont une répétition, plus grave encore, une continuité de la crise sociale, politique et économique qui secoue la Guinée depuis 2006. Ces conflits récurrents risquent de saper les fondements de la nation et conduire, de petits feux en petits feux, le pays à l’embrasement. Et pour cause ?
Les nouvelles qui proviennent de la Guinée Forestière sont alarmantes, inquiétantes, ahurissantes et graves. Elles montrent qu’une nouvelle étape de la violence vient d’être franchie en Guinée. Les meurtres, assassinats et violences en tout genre, l’usage d’armes de tous calibres et de toutes sortes contre le voisin, l’ami d’hier, le concitoyen tout simplement, constituent les prémisses d’une tragédie sociale à laquelle notre pays est exposé.
Cette tragédie est en passe de se banaliser du moment que tout citoyen se croit en droit de se faire justice. Les raisons nous les connaissons tous : chômage galopant, misère chronique, absence de l’Etat, irresponsabilité des dirigeants, montée des arbitraires depuis 2006 et qui ont été exacerbées depuis les présidentielles de 2010.
Mais le moment n’est pas celui d’un réquisitoire contre qui que ce soit. Mon propos, c’est de dire que le moment est grave, qu’il est grand temps pour nous tous de nous poser les questions essentielles.
Où va la Guinée ? Qu’est-ce qui ne va pas dans notre pays ? Qu’avons-nous fait de notre indépendance et de l’unité nationale ? Où allons-nous avec ces tensions qui secouent la nation depuis près de deux décennies? Le pays ne risque-t-il pas de s’embraser si l’Etat (ou ce qui y ressemble) ne prenait pas les bonnes dispositions ?
Pour le moment tel n’est pas le cas. La démarche faite, lors de ce nième conflit, par le pouvoir le démontre. En effet, s’il s’imposait d’envoyer des médiateurs et des renforts dans une zone en conflit, rien n’explique qu’on y dépêche des ressortissants de ladite zone. L’Etat n’est pas une représentation communautaire ou régionaliste. Il est une personne morale qui incarne la nation dans toute sa dimension d’indivisibilité et d’inviolabilité. En cela, rien ne justifie qu’un ressortissant d’un village, d’une préfecture ou d’une région y soit envoyé dès lors qu’il y aurait un problème.
En lieu et place de Claude Pivi et de Moussa Tiègboro, tous les deux originaires de N’Zérékoré et d’appartenance guerzé et koniaka (les 2 ethnies en conflit), il aurait fallu envoyer les ministres de la Défense, de la Justice, des Droits de l’homme, de l’Administration du territoire et des affaires politiques. La gravité de la situation imposant qu’à défaut du Président de la République que ces personnalités aient à leur tête le premier ministre.
Mais, à situation exceptionnelle, le conflit commençant à s’étendre à Yomou et Beyla, il aurait fallu des moyens et une démarche conséquente. Cela suppose que ce soit le Président en personne qui se rende à N’Zérékoré. Mais qu’a-t-on vu ? Il prend son avion en plein conflit et s’envole pour le Nigeria croyant sans doute que son appel radio- télévisé suffirait à calmer la situation. Oublie-t-on seulement les limites géographiques des émissions de la radio-télévision guinéenne ? Laquelle peine à se faire entendre plus loin que Coyah (à 50km de Conakry). Quand on sait que N’Zérékoré est située à mille kilomètres de la capitale, on se rend compte de la portée du message présidentiel.
On pourrait m’opposer l’argument selon lequel cette fois-ci au moins M. Alpha Condé s’est adressé aux populations en conflit. Justement, c’est ce qu’il aurait dû faire depuis et pour toutes les victimes. Il aurait dû prendre son habit de « président de tous les Guinéens » en évitant de se taire ou de parler selon que ce sont ceux-ci et non ceux-là qui sont concernés par les violences. Il aurait très tôt dû prendre ses responsabilités en évitant la stigmatisation. Cela aurait sûrement évité des situations comme celle que nous vivons et qui viennent affliger à nouveau des populations déjà touchées l’année dernière.
En tant que président, il est le premier responsable de ce qui se produit actuellement dans notre pays. Il n’est certes pas le seul. Soutenir le contraire serait une injuste accusation. Cependant, son arrivée au pouvoir a ravivé les tensions intercommunautaires. Aucune ethnie, aucune région naturelle n’échappe à la violence dont l’exacerbation est liée à sa présidence.
Ce qui se dessine en Guinée au travers de la nouvelle tragédie de N’Zérékoré, mais aussi celle de Lola, Beyla, Siguiri, Kankan, il y a peu, et les innombrables répressions des manifestations pacifiques de l’opposition, est plus qu’une alerte. C’est un volcan dont les laves meurtrières doivent être stoppées par la sève de l’amour patriotique. Par l’oubli des rancœurs et de toutes les scories ou aspérités qui polluent nos êtres, nos âmes et le climat social guinéen.
Il est temps que M. Alpha Condé change d’attitude, de comportement et de mode de gouvernance pour que son « La Guinée is back » soit effectif. Me dira-t-on qu’avec Alpha Condé, on pourra toujours rêver, toujours rêver ?
Difficile de dire le contraire si l’on voit les dernières sentences d’une justice de façade, celle du pouvoir, qui délivre des peines de perpétuité pour des faits jamais établis. Qui condamne des gens parce qu’ils sont supposés avoir fait et n’ont parce qu’ils ont commis un délit ou un crime. Qui efface les traces du crime avant l’expertise. C’est comme si l’on enterrait un cadavre sans autopsie préalable pour condamner l’accusé du meurtre par la suite. Ainsi, a-t-on réparé « le domicile présidentiel » avant de juger et condamner les présumés coupables.
De telles aberrations et bien d’autres sur lesquelles je ne reviendrai pas expliquent en bonne partie ce qui se passe en Guinée Forestière.
Les frustrations, le sentiment d’injustice, l’exaspération, l’arbitraire, la misère chronique, les fausses promesses de changement, l’exacerbation des conflits risquent, et personne ne le souhaite, de drainer la Guinée vers des abîmes plus sombres et plus tragiques que celles en cours en région forestière.
Il y a un moyen, une voie, une méthode, une démarche, une stratégie pour éviter ce chaos. Etre le président de tous les Guinéens, mettre en place un gouvernement représentatif, se dévêtir de ses habits d’opposant, se défaire de la rancœur contre les uns et les autres parce qu’ils sont Soussous, Forestiers, Peuls ou Malinkés. Toute chose que le président guinéen n’arrive pas encore à faire et dont les Guinéens vivent et partagent les conséquences.
Il est grand temps que le pouvoir guinéen change d’orientation, de mode de gouvernance, qu’il soit à l’écoute des citoyens et non des affidés ethniques ou politiques. Qu’il prenne en compte l’avis de son opposition et des observateurs avertis.
Face à une paix sociale ébranlée, à une nation en voie d’effritement, il n’y a pas de place à la partition en « parti au pouvoir et en opposition ». Tout le monde doit être du même côté. Celui de l’unité, de l’entente, de la solidarité, de l’esprit patriotique et de la sauvegarde de la paix.
M. Alpha Condé devrait prendre plus en considération l’avis de certains de ses ministres plutôt que d’autres. Le point de vue de ceux qu’on appelle « colombes, même si l’appellation peut paraître pompeuse devrait être mis en avant plus que celui des prénommés « faucons », les va-t’en guerre. En tout état de cause, des personnes comme le ministre des Droits de l’homme, qui a des prises de position exceptionnelles, un franc-parler sans commune mesure, lui éviteraient des situations comme celles que nous vivons.
Hélas, beaucoup d’observateurs ne prédisent au ministre Gassama qu’il fera long feu au milieu de gens animés d’une seule ambition : profiter financièrement de leur passage dans les ministères, départements et ailleurs. Se servir du chef et de l’ethnie pour assurer leur longévité. Bref, plus d’un pense que le risque le bouillant ministre partira avant même d’avoir son bureau. A ce qu’il semble, il n’en a toujours pas et fait partie des ministres ambulants.
Je dis que N’Zérékoré est une alerte de trop. Au-delà de la faiblesse et des failles du pouvoir guinéen actuel, en dépit de la responsabilité réelle ou supposée du parti au pouvoir et de son président, malgré le penchant à l’affront dont certains accusent M. Alpha Condé, les Guinéens doivent cultiver la fraternité, l’esprit patriotique, la concorde et briser les barrières qui les opposent et les dressent les uns contre les autres.
J’en appelle à la conscience patriotique de chacun pour mettre fin à ce cycle de violences qui s’enracine dans notre chère patrie : la Guinée. Illusoire serait d’appeler les forces de l’ordre à un tel devoir, me dira-t-on.
Mais les forces républicaines, pas les Donzos et autres intrus étrangers dans l’armée, dans les forces de police et de gendarmerie devraient savoir que c’est du sang guinéen qui coule dans leurs veines. A ce titre, elles sont capables d’œuvrer, à n’importe quel prix et par toutes les voies et moyens possibles et nécessaires à la sauvegarde de la nation.
Enfin, face à la tragédie de N’Zérékoré et des localités voisines, les associations de ressortissants guinéens à l’étranger, les personnes physiques et morales de bonne foi, devraient se mobiliser pour secourir les victimes et leurs familles. Un tel élan de solidarité est d’autant plus nécessaire que le bilan humain et matériel s’alourdit de jour en jour, qu’il n’y aurait plus de médicaments, que les secours semblent être débordés par l’ampleur de la tragédie de N’Zérékoré qui aurait fait plus de 54 morts à cette date du 17 juillet 2013. A cela s’ajoute le bilan provisoire d’un mort de Beyla.
Avec cet appel à la raison et à la solidarité, à la retenue et à l’autocritique, je souhaite vivement que les Guinéens se retrouvent dans la paix, le bonheur, le bien-être et la fraternité. Que d’autres tragédies nous soient épargnées par la grâce du Tout puissant.
Mes condoléances personnelles à tous les Guinéens, aux familles et proches des victimes.
Bon rétablissement aux blessés. A commencer par le patriarche Molou Holamou Azaly Zogbélémou.
Lamarana Petty Diallo
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