Imprimer

La Guinée de tous les risques : un pays au bord du précipice

Lamarana Petty Diallo  Jeudi, 18 Avril 2013 14:42

Facebook

 

DIALLO_Lamarana__Petty_5_01La décision d’Alpha Condé de convoquer pour le 30 juin 2013 les électeurs aux urnes pour les législatives ne pose pas qu’une question de date ou de faisabilité. Elle soulève des interrogations beaucoup plus sérieuses et graves.

Où va la Guinée ? Après deux ans et demi de tergiversations et de va-et-vient stériles, le pays se rapproche inexorablement du précipice. L’acte présidentiel qualifié de provocation par l’opposition, tout bord confondu, ouvre la voie à tous les scénarios.

L’exaspération des populations qui croupissent dans la misère, l’affaiblissement du gouvernement à cause de la toute-puissance de la coordination nationale du RPG et la détermination de l’opposition à ne pas se laisser broyer, risquent d’être porteurs de lendemains incertains.

En effet, toutes les issues semblent être fermées. C’est l’aboutissement logique des accords faits et aussitôt défaits. Des promesses non tenues. Des tête-à-tête infructueux. Des médiations ratées. Des manifestations réprimées dans le sang. D’espoirs déçus et de rêve démocratique qui volent aux éclats.

Ces faits et autres errances politiques dues aux manquements du serment présidentiel justifient qu’on se demande quel sera le devenir de la Guinée après ce nième coup de force d’Alpha Condé. Est bien inspiré celui qui prédirait avec exactitude le sort d’un pays qui se démène depuis plus de deux décennies dans les turpitudes des pouvoirs autocratiques qui l’ont miné. Celui d’Alpha Condé étant sûrement, peut-être à cause des maux qu’il a accumulés en deux ans, le plus dangereux de tous.

Quoi qu’il en soit, la survie de l’opposition guinéenne et celle du pays tout entier dépendent du dénouement de cette dernière bataille engagée par le chef de l’Etat guinéen. Il est fort à craindre qu’on ne soit sur le point de non-retour si toutefois il s’obstinait sur la voie qu’il a tracée le 14 avril 2013. Pour faire court, disons que cette fois-ci, ce sera comme sous le CNDD. C’est soit le pouvoir, donc Alpha Condé, soit l’opposition qui perdra à jamais le terrain, à moins que Saïd Djinnit réussisse le miracle en rapprochant les deux parties. Inutile de dire que la tâche n’est pas aisée. Et pour cause !

Depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir en novembre 2010, l’opposition guinéenne se bat pour l’instauration d’un système démocratique à travers la tenue d’élections législatives. Elle a fait beaucoup de concessions pour atteindre ce but. Trop de concessions aux yeux de beaucoup d’observateurs. Les rencontres à tous les niveaux, les conciliabules de toute sorte, les tête-à-tête multiples ont tous abouti au même résultat : mensonges d’Etat, non-respect des accords réels ou annoncés, etc. Bref, du premier jour des revendications à maintenant tout n’a été que du bluff, des larmes et du sang.

Les manifestations tout aussi nombreuses que les rencontres au sommet n’ont rien donné. En revanche, les lendemains ont été douloureux. Ils se sont soldés par un lourd tribut tant sur le plan financier qu’humain. A chaque rencontre ou manifestation son lot de malheurs. Destruction des biens privés dont l’incendie du marché Madina au lendemain des manifestations du 27 février dernier. D’innombrables arrestations, séquestrations arbitraires et répressions sauvages des forces de l’ordre avec l’appui de milices parallèles comme les Donzos. Des dizaines de morts et plusieurs centaines de blessés dans les rangs de l’opposition. Aux arrestations, meurtres et assassinats s’ajoutent des cas de viols, de coups et blessures et des injures à caractères ethniques.

Aucune mesure de justice n’a été prise contre les coupables. Bien au contraire ! On célèbre les assassins et on juge les victimes qu’on accuse de troubles à l’ordre public, d’attroupements non autorisés alors que le gouvernement guinéen venait de se fendre la veille d’une déclaration autorisant la manifestation.

D’une part, ces faits qui se sont déroulés durant les deux années écoulées prouvent que la Guinée se distingue encore par les violations de la constitution qui garantit le droit de manifester. D’autre part, ils renforcent le sentiment que le pouvoir guinéen foule aux pieds les droits de l’homme. A propos, faut-il rappeler que le président Condé fait l’objet d’une plainte pour crimes contre l’humanité par un cabinet d’avocats français ?

C’est pour mettre fin à la domination absolue d’un seul parti politique, le RPG, et à la toute-puissance du président qui gouverne comme bon lui semble parce qu’il contrôle l’exécutif, le semblant de législatif qu’est le CNT et le judiciaire, que l’opposition guinéenne appelle à des élections législatives libres et transparentes. Une revendication que le pouvoir guinéen semble prendre pour un slogan tant il a fait preuve de mépris, de promesses et d’engagements non respectés tant vis-à-vis de l’opinion nationale que de la communauté internationale.

Le comportement et l’attitude du gouvernement et de son président conduisent justement à se poser un certain nombre de questions. Entre autres, quels sont les réels adversaires de l’opposition guinéenne ? Le système en place ? Un groupuscule d’hommes et de femmes qui, pour des intérêts personnels, auraient accaparé et le RPG, parti au pouvoir et le président lui-même ? Un lobby international dont les activités s’apparentent à celles d’une mafia et qui aurait pris en otage le président, son entourage personnel et le gouvernement ?

Toutes ces questions ont un but commun. S’interroger sur les raisons de l’obstination politique du président guinéen à faire cavalier seul alors qu’il sait pertinemment qu’il expose la Guinée à un grand risque d’éclatement. A la guerre civile tout simplement.

De toute évidence, l’opposition se bat contre le système en place car c’est son adversaire politique visible et reconnu comme tel. Mais, à mon sens, il n’est pas exclu qu’il y ait d’autres adversaires invisibles qui agiraient dans les coulisses de l’Etat et ailleurs. C’est-à-dire dans des institutions financières, diplomatiques et autres. Est-ce dire qu’il y aurait un complot contre la Guinée ? Absolument pas !

Il s’agit d’expliquer, du moins, soulever un certain nombre d’interrogations. Pourquoi des anciens ministres et premiers ministres déchus d’ailleurs, d’Europe plus précisément, convoitent la Guinée à tel point d’y élire domicile ? Seraient-ils, comme ils le prétendent, des bons samaritains venus au secours de nos pauvres populations ? Des bénévoles au service d’une démocratie naissante comme ils le laissent entendre ? Aider, de manière désintéressée, à rendre gratuite l’assurance maladie pour les mères et les enfants ? Conseiller, sans le moindre frais, leur frère de président ? Aider la Guinée à mieux gérer ses mines comme si on avait besoin d’apprendre au lionceau à tirer sur les mamelles de sa mère.

Ces politiciens déchus des vraies démocraties occidentales et qui sont venus se recycler chez nous seraient-ils isolés ou auraient-ils réussi à rallier d’autres politiciens aussi peu scrupuleux afin de convaincre leurs pays respectifs à fermer les yeux sur le cas guinéen ? Pourquoi tant de milliardaires dans un pays aussi pauvre que le nôtre ? Pourquoi les institutions bancaires et financières internationales débloquent-elles autant d’argent pour un système qui ne règne que par la force ? Un système qui, après avoir accaparé le pouvoir exécutif veut disposer du législatif. Un pouvoir qui réprime dans le sang les manifestations pacifiques mérite-t-il tant d’intérêts et de soutien ? Voire de condescendance, à l’image des déclarations partisanes d’un ambassadeur qu’une puissance occidentale a accrédité à Conakry ? Cela, après les prises de position d’un certain représentant de l’Union européenne qui voit tout en rose dès qu’il s’agit d’actes du pouvoir. Espérons que M. Djinnit s’écartera des voies tracées par les messieurs en question.

Mon objectif n’est point de répondre à la série des questions évoquées. Je voudrais tout simplement rappeler que l’ex-Zaïre, la Sierra-Leone et le Liberia ont connu des situations similaires à celle de la Guinée. Noyautage de l’Etat (ou son absence) par des lobbies miniers et des escrocs internationaux de toute sorte. Les failles des systèmes en place auxquelles s’est ajouté l’affaiblissement de l’opposition politique de ces pays ont conduit aux guerres civiles des années quatre-vingt-dix. N’est-ce pas un tel scénario qui guette la Guinée actuellement ? Il n’est pas jusque dans le cas ivoirien qui devrait inspirer l’Etat guinéen pour qu’il prenne garde. En tout état de cause, si ceux qu’on appelle, à tort ou à raison, les faucons du système, prenaient le dessus, la maison Guinée risquerait de s’écrouler par le haut.

Toute analyse faite, on se rend compte qu’il existe réellement des faucons au sein du pouvoir guinéen. Il suffit de lire la déclaration de la coordination nationale du RPG qui, comme je le soulignais plus haut, a fini par se substituer au gouvernement. En dehors du culte de la personnalité qui transparaît dans cette interminable déclaration, c’est la référence à Edward Bernays qui explique, plus que tout, les raisons de la situation guinéenne.

En effet, Edward Bernays, 1891 (Vienne) 1995 (Boston) est surnommé le machiavel de la propagande. Ce neveu de Sigmund Freud, auteur de « Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie » explique toutes les stratégies qui permettent de pervertir les démocraties pour faire plier les volontés des masses au dessein des élites (ou du chef). Celui qui, le premier, initie le féminisme à des fins de marketing comme d’autres le font actuellement à des fins politiques. Considéré comme le père de ce que les Américains appellent le « Spin », c’est-à-dire la manipulation, Bernays est le plus grand spécialiste dans l’art de manipuler l’opinion, de l’interprétation et de la présentation partisane des faits au XXe siècle.

Cette digression pour montrer qu’il n’est nullement étonnant que la Guinée s’expose à toutes sortes de risques et de dangers quand ce sont des personnes qui puisent leur inspiration de Bernays qui conseillent ou poussent Alpha Condé à la décision. La déclaration de la coordination du RPG qui est devenue un gouvernement dans le gouvernement, truffée de vocabulaire laudatif, élogieux, mensonger et démagogique, n’a qu’un seul but : détourner l’opinion publique guinéenne et internationale des dangers pouvant découler du décret du samedi dernier.

On aura remarqué que je n’ai pas fait directement allusion à la manifestation de l’opposition de ce jeudi 18 avril 2013. Ce n’est pas parce que je suis indifférent. Loin s’en faut. J’en parle en montrant que le décret présidentiel appelant aux urnes le 30 juin et qui génère les manifestions en cours et, très probablement, d’autres encore, est bien plus « une provocation », dixit Jean-Marie Doré. Il est une volonté manifeste d’achever le semblant de paix sociale. Il est tout simplement une déclaration de guerre.

Enfin, ce décret risque bien d’être le plus mal à propos qu’Alpha Condé ait signé à moins que « les colombes » de la présidence et Saïd Djinnit déjouent le plan machiavélique des faucons.

Des colombes victorieuses des faucons pour sauver un pays, une nation, un Etat, une population ? Si cela arrivait, le paradoxe guinéen aura été utile.

Au cas contraire, il est fort à craindre que les faucons n’entraînent les colombes dans leur sort : être mangés à la soupe populaire.

Prions que les premiers soient vaincus par les dernières pour une Guinée réconciliée et paisible.

Amen !


Lamarana Petty Diallo


AAA_logo_guineeactu_article

Facebook