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Le vieil homme, l’enfant et l’âne

Oury Baldé  Samedi, 30 Mars 2013 15:36

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BALDE_Amadou_Oury_5_01Dédié à Mamadou Saliou Bah, Diariou Diallo, Diallo Boubacar Doumba.

Un vieil homme, sentant sa fin venir, décida d’entreprendre un long voyage initiatique en compagnie de son unique fils, afin de léguer à ce dernier le secret de la vie.

Pour ce long périple aussi hasardeux qu’imprévisible, le vieil homme, en vieux briscard, n’omit point de se rappeler et de suivre à la lettre le bon vieux dicton « qui veut aller loin, ménage sa monture ».

Outre les nombreuses provisions amassées pour le voyage, le vieil homme scella sa mule, compagnon de ses heurs et malheurs dans bien d’aventures.

Après plusieurs mois de préparation, le vieil homme, son fils, héritier présomptif d’un paternel convaincu qu’une solide vertu est bien meilleure qu’un legs si riche et si abondant soit-il, pour bien mener sa barque le long des multiples péripéties de la vie ; et l’âne , s’ébranlèrent sur les routes à l’assaut de monts et de vaux, de rivières et de forêts, de fleuves, de mers, de déserts, ainsi que de contrées aussi lointaines que l’esprit ne peut l’imaginer.

Ils marchèrent des jours et des nuits, se reposèrent quand il le fallait, dormirent à la belle étoile quand le sommeil les prenait, dinèrent ou déjeunèrent à l’endroit où l’heure du repas les rattrapait, sans jamais rencontrer la moindre âme humaine et la moindre difficulté insurmontable. Ni en ce qui concerne les provisions, ni pour ce qui est de la monture.

L’enfant non plus ne se montra pas agaçant pour importuner son géniteur sur le but de leur voyage qui semblait interminable et sans destination connue à l’avance, ou ne se laissant aller à quelque caprice que se soit qui contraigne à la promiscuité.

Après des jours et des nuits de marche, moult kilomètres parcourus, une bonne panoplie de lieux traversés, les voyageurs atteignirent enfin le premier village habité par des hommes.

Portés par la marche, ils eurent à l’idée de grappiller encore quelques kilomètres jusqu’à la prochaine station, espérant tout de même bien volontiers marquer une halte si on la leur proposait, maintenant que les habitations humaines étaient en vue.

Le fils qui s’émoussait un peu monta sur l’âne et son père le guida lors de la traversée du village.

Mais les villageois, à la vue du jeune homme douillettement perché sur le dos de l’âne guidé par le vieil homme, partirent simultanément qui en invectives qui en remontrances, au lieu de proposer l’hospitalité aux passants surement harassés par une longue marche, et ayant besoin de repos. On ne conçut pas qu’un simple marmot si précieux fût-il, se fasse porter comme un roitelet par son père, âgé qui plus est, par un soleil de plomb. On vitupéra à tue-tête contre le pauvre gamin qu’on faillit désarçonner manu militari pour une belle correction, le malmenant par les plus vils noms d’oiseaux : « enfant carencé », « garnement grossier bien culotté de se faire porter par son daron », « ah ! Cette engeance…», etc. La meute des rouspéteurs, de plus en plus nombreuse et menaçante à l’arrière de l’attelage envahi d’hostilités de toutes parts.

Mais le vieil homme, faisant mine de ne rien entendre de la gouaille assourdissante des campagnards, mena l’âne avec plus de rudesse pour traverser d’un éclair le village.

A l’orée des prochaines habitations, l’enfant, s’étant bien reposé et remis du tumulte intempestif, céda sa place à son père qui, après avoir pris un copieux repas, avait besoin de reprendre quelques forces.

« Diantre ! Enfer et damnation… Que le diable l’étripatouille ! Ce vieux schnock doit être bien rincé pour se faire trimballer par ce pauvre enfant, au dos de cette mule. Malheur à cette vielle baderne cruelle qui n’a pas de pitié de son propre sang. Pauvre enfant, tu es bien à plaindre d’avoir un paternel si sadique», s’écria-t-on à l’aperçu des aventuriers. On ne pouvait donc pas se douter que là non plus les habitants n’eurent aucune amabilité d’offrir l’hospitalité aux passants qui n’avaient d’autres choix que de continuer leur route.

Suivis cette fois-ci de l’âne chargé de leurs affaires, le vieil homme et son fils abordèrent le hameau suivant, espérant y trouver bien meilleur accueil que les précédentes fois.

En lieu et place d’une halte bienfaitrice, les voyageurs se firent aussitôt rabrouer par des moqueries des plus acerbes : « Crétins de routards ! Comment peut-on avoir une monture et ne pas la monter ? Ces étranges métèques ne semblent pas plus intelligents que leur bête qui les devance là (…). Il n’est pas question de laisser ces stupides vagabonds fainéanter dans notre village. »

Sans qu’aucun des villageois ne se doutât qu’il fallait que l’âne récupérât à son tour des pénibles corvées du voyage. Là non plus les voyageurs n’eurent également pas de repos.

Contre mauvaise fortune, les pauvres voyageurs firent bon cœur, obligés donc de maintenir le pas alerte sans discontinuer.

Ce vif regain d’espoir mit l’équipe en bon état psychologique pour cavaler davantage, en dépit des membres sur le point de défaillir, engourdis par une profonde lassitude.

Ainsi, le vieil homme et son fils montèrent tous deux sur l’âne pour essayer de rallier le plus rapidement la prochaine bourgade avant les premières lueurs du crépuscule qui s’annonçait.

Là non plus nos infortunés voyageurs ne se firent offrir l’hospitalité tant espérée : au seuil même de cette autre localité, ils se firent sèchement congédier comme des malpropres. Les sarcasmes fusant de plus belle dans leur dos : « Ils vont tuer cette pauvre bête de somme ! Si ces drôles énergumènes n’ont pas eu pitié de leur animal de compagnie qui, en plus d’être lourdement chargé, les porte, ce n’est pas de nous qu’ils auront pitié. L'homme riche perd sa femme, le pauvre diable sa mule. Foin de halte pour vous ici ! Continuez votre chemin, maudits passants. »

Il fallut que nos voyageurs quittassent précipitamment les lieux qui devenaient de plus en plus hostiles.

Ce dernier village laissé derrière eux, le vieil homme livra enfin à son fils l’enseignement de leur long périple : dans la vie quoi que tu fasses, tu te feras critiquer. Fais ce que tu as à faire sans te préoccuper de ce que disent les autres.

Tel est le secret que laissa le vieil homme à son fils avant de mourir, et aussi la conduite à tenir dans la vie pour avancer.

L’expression faire ce que l’on doit faire sans s’occuper des propos négatifs à son sujet, ou bien faire et laisser dire, est la parfaite illustration de ce récit.


Oury Baldé


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