Haroun Gandhi Barry Vendredi, 15 Mars 2013 10:33
Comme je l'ai indiqué dans la partie 1 de ce texte, il est fort peu probable qu'Alpha Condé, hermétique au compromis, et persuadé de sa vista, accepte de transiger sur la présence de Waymark dans le processus électoral, tout juste pourrait-il concéder les primo électeurs de la diaspora, pour illustrer le fait qu'il peut faire des concessions. Mais comme nous l'avons vu, les leaders de l'opposition ne peuvent décemment pas accepter leur mise à l'écart.
Je terminais mon texte précédent en indiquant que tant que la possibilité d'obtenir un compromis subsistera, les politiciens feront certes le gros dos (des marches pacifiques notamment), mais espéreront toujours un éclair de lucidité d'Alpha Condé, permettant d'obtenir des élections crédibles. La ligne rouge est donc constituée par le décret de convocation des électeurs, 70 jours avant la date du scrutin.
La deuxième partie de ce texte indique donc ce qui se passera, si Alpha Condé n'en fait qu'à sa tête et veut forcer le passage, en maintenant Waymark envers et contre tout, soit la fameuse ligne rouge à ne pas dépasser.
J'ai longuement hésité avant d'étaler certaines informations, dont certaines pourraient éventuellement nuire à l'opposition, mais il faut montrer que la politique n'est que l'art de conduire les affaires de la Cité (qui appartiennent à tous), et qu'elle doit être transparente autant que faire se peut.
La ligne rouge à ne pas dépasser
Lorsqu'on accule quelqu'un dans ses derniers retranchements sans aucune porte de sortie, il est normal que ce dernier utilise tous les moyens possibles pour se sortir de ce mauvais pas. Dès lors l'opposition mettra toutes ses forces dans la bataille, et même davantage encore. En effet, si l'on considère que la plupart des manifestants appartenait de près ou de loin à l'UFDG, le 27 février dernier, toutefois davantage de militants sont sortis, et notamment le PEDN de Lansana Kouyaté, le GPT de Kassory Fofana et même l'UPG de Jean-Marie Doré. On imagine facilement que par la suite, de plus en plus de partis appelleront leurs militants et sympathisants à défiler, et cela risque de faire du monde dehors.
Si Alpha Condé s'imagine qu'il suffira de les laisser marcher tranquillement, mais que cela ne changera rien à son entêtement, il risque de tomber des nues face à la détermination de ses adversaires, qui iront même jusqu'à demander son départ. Et Dieu seul sait ce qui peut advenir ensuite...
On supposera donc les deux cas de figure, un départ d'Alpha Condé avant la tenue des élections qui ne se tiendraient donc pas, ou un départ à l'issue des élections, qui iraient jusqu'au bout du processus, consacrant évidemment la victoire écrasante d'Alpha Condé aux législatives. Dans les deux cas de toute façon, l'opposition restera déterminée à le chasser du pouvoir.
La question du départ d'Alpha Condé
Si vous interrogez n'importe quel diplomate sur cette question, il répondra officiellement qu'elle n'est pas à l'ordre du jour. Officieusement toutefois, la Communauté internationale a étudié la question. Elle l'a d'autant plus fait, qu'elle en a assez de la rigidité extrême d'Alpha Condé, qui avait toutes les cartes en mains pour permettre au pays d'amorcer un décollage économique, mais que, perdu dans sa volonté obsessionnelle de réduire à néant ses adversaires – comme si c'était l'objectif premier d'un chef d'État ‒, il en a oublié l'essentiel, à savoir améliorer le sort de ses compatriotes, malgré les soutiens directs et indirects de la Communauté internationale.
Pire les projets qui faisaient la fierté de ce régime (une usine d'aluminium avec Rusal, et le projet Simandou par exemple), sont suspendus, pour ne pas dire plus. Autant dire que la situation économique et sociale va être particulièrement difficile.
Dès lors, la question qui se pose dans ce cas de figure se décline en deux aspects, comment obliger Alpha Condé à quitter le pouvoir, mais aussi, que faire ensuite ? Avant de répondre à ces deux questions, il est nécessaire d'évoquer la déclaration d'un organisme qui se fait appeler « Mouvement social guinéen », qui se réveille d'un coup – où étaient-ils auparavant ? - et qui semble prendre la mesure des changements à venir.
« Le mouvement social guinéen ‒ au nom de l'ensemble des citoyens guinéens [on conteste cette réalité] ‒, met en garde tous les acteurs politiques de quelques bords qu'ils soient, contre toutes les velléités de remise en question des acquis démocratiques encore fragiles, de la cohésion sociale, de l'unité nationale et de la paix ». Sans commentaires...
Comment Alpha Condé peut-il partir ?
Habiller « juridiquement », ce qui constituerait une sorte de coup d'État civil, avec la fin avant terme d'un mandat « démocratique » (au moins sur le plan formel), car il n'est pas question d'un coup d'État militaire, n'est a priori pas évident, même si cela perturbe davantage les légalistes que nous sommes, que la population, dont les préoccupations sont autres. Un coup d'État militaire, et chacun peut le constater, est, depuis son interdiction formelle par l'Union africaine, non viable financièrement, même s'il reste possible techniquement. En bloquant tout financement, les militaires n'ont d'autres choix que de rendre le pouvoir aux civils. On imagine donc que quand bien même les militaires interviendraient directement ou indirectement, leur objectif – parce qu'ils n'ont pas le choix – sera de remettre le pouvoir au civil (voir ci-après). Bien sûr, il reste le faux coup d'État militaire destiné à enlever Alpha Condé, dans le but que tout change... pour que rien ne change. Cette solution est écartée pour le moment, parce que le culte du chef est tel chez les RPGistes, que cela paraît improbable. En fait, en dehors du coup d'Etat militaire, il existe trois manières de faire partir un régime civil :
La ritournelle de la Communauté internationale, lorsqu'une société civile lutte pour remplacer un dictateur, est de dire qu'il n'existe personne pour prendre la suite, et elle a souvent elle-même personnellement participé à cet état de fait. Cet argument était plus difficile à mettre en avant en Guinée, dans la mesure où il était malvenu d'évoquer l'expérience du titulaire actuel du poste (qui n'a jamais travaillé), face à celle des anciens Premiers ministres (PM) par exemple. Des hurluberlus s'y sont quand même essayés. C'est la raison pour laquelle, l'opposition s'est efforcée de maintenir une unité – envers et contre tout ‒, amenant certains d'entre eux d'ailleurs, à avaler des couleuvres parfois, face à certains événements où des divergences de vues s'étaient exprimé en comité restreint. L'important était – est toujours ‒ de montrer une unité de tous, ne serait-ce que pour illustrer que toutes les régions peuvent collaborer ensemble, au contraire de la volonté d'exclusion d'Alpha Condé.
Pour quoi faire ?
Le temps d'obtenir le départ d'Alpha Condé n'est pas forcément le plus difficile, et la longueur entre la décision de départ et le départ effectif dépend de deux facteurs : il faut retourner quelques militaires pour obtenir leur passivité éventuelle dans les moments critiques (il faut toujours envisager le pire, mais la Communauté internationale a suffisamment d'arguments), et surtout il s'agit de mettre en place une feuille de route, ce qui suppose la résolution de 3 questions primordiales :
La première et troisième question posent moins de problèmes que la seconde, même si elles doivent être résolues avant. La deuxième pose problème, parce que l'unité entre les opposants pour bouter Alpha Condé dehors est réelle, mais risque de s'effriter lorsque le principe en sera acquis, chacun faisant valoir ensuite ses ambitions personnelles avant l'intérêt collectif. C'est bien le problème des politiciens en général, mais particulièrement exacerbé en Afrique (donc en Guinée), où l'on conçoit le pouvoir comme un moyen personnel de s'enrichir, et non comme un moyen d'améliorer la situation du pays, et de ses ressortissants. Il faut donc bien insister sur le projet commun, sachant qu'en principe la personne chargée de le mettre en œuvre avec les autres, ne devrait pas avoir d'importance. L'expérience de Jean-Marie Doré toutefois, nous incline à la plus grande prudence. On sait qu'en Afrique en général, en Guinée en particulier, avec le culte du chef, il en va malheureusement autrement. Et personne n'a suffisamment d'expérience démocratique pour que cette question soit simple.
La transition, combien de temps ?
J'aborde la question qui soulève le moins de difficultés a priori, et si l'on postule que d'une manière ou d'une autre Alpha Condé s'est retiré, disons en Juin 2013, avec une fin de mandat en juin ou décembre 2015, la transition durerait donc au minimum 2 ans.
Devra t-on faire des élections présidentielles à l'issue de cette transition, sachant qu'elle a fonctionné sans ? Devra t-on la poursuivre pour continuer le travail de redressement entamé ? Chacun devra s'exprimer et apporter sa contribution en sachant qu'en théorie – sous réserve des remarques précédentes ‒ le plus important n'est pas tant le titulaire du poste, que le contenu du projet réalisé.
Quel programme mettre en œuvre pendant la transition ?
Obliger les partis à définir tous ensemble la politique du pays dans de nombreux domaines, de sorte que quel que soit le parti, au moins la politique économique par exemple, soit la même pour tous. Continuons à dénoncer, mais apprenons aussi à construire, car c'est ce qu'on attend d'un gouvernement, et s'ils n'ont aucun projet, ils n'iront nulle part, ou s'en remettront aux conseillers étrangers, voire se rempliront les poches.
Il est quand même scandaleux qu'Alpha Condé, qui revendique une vie d'opposant pendant 40 ans, soit arrivé les mains dans les poches, en toute improvisation, avec un projet publié 10 jours avant le premier tour des présidentielles, des nominations ministérielles pléthoriques qui se sont étalées sur près de 6 mois, et des revirements, qui dénotent une navigation à vue, impardonnable pour quelqu'un qui prétendait posséder une vision. On se rend donc compte qu'à 75 ans, la vue baisse inéluctablement !!! Lorsqu'on ne sait pas où on veut aller, on ne va nulle part. Même si les compétences et l'expérience de certains membres de l'opposition sont indéniables, je ne leur fais pas une confiance, au point d'imaginer qu'ils ont la même vision sur ce que sont les intérêts du pays et la manière de les défendre. C'est la raison pour laquelle, chacun doit pouvoir contribuer – comme je le fais ici – afin de partager son expérience, de sorte qu'un futur gouvernement ait au moins des objectifs cohérents et réalistes.
Je publierai un autre papier ultérieurement pour ouvrir des pistes sur le contenu de cette nouvelle transition (je l'ai déjà fait ici néanmoins pour partie : http://guineeactu.info/debats-discussions/tribunes-libres/1003-ce-qualpha-conde-pourrait-faire-en-2012-pour-enfin-lancer-le-pays-sur-de-bons-rails.html). On doit néanmoins évoquer ici l'obligation de former une équipe de jeunes cadres compétents et formatés pour l'intérêt général (honnêtes ne se décrète pas), appelés à prendre la relève... de manière collective, ce qui apparaît comme l'une des réformes les plus importantes. Cela nécessite la création d'une École nationale d'administration et de la magistrature, et d'une École de commerce (où on formera des créateurs d'entreprise, mais aussi des gestionnaires).
Qui pour faire la transition ?
D'aucun doivent se demander quel serait l'intérêt de remplacer un Alpha Condé, qui certes n'est pas la solution pour la Guinée, par des opposants qu'ont a vu à l’œuvre et qui sont loin d'avoir donné satisfaction. J'y répondrai par 4 remarques :
La nécessaire présence de la Communauté internationale
La Communauté internationale ne veut pas s'imposer – la Guinée est un État souverain ‒, mais tente par des missions ponctuelles de redevenir acteur d'une médiation. Si les événements se précipite, elle n'aura pas d'autre choix, et ce d'autant qu'elle doit intervenir à deux niveaux :
Assurer le respect des accords entre les différentes parties
Si Alpha Condé acceptait de partir de son plein gré (même si je n'y crois pas, il faut envisager cette possibilité), il lui faudrait être sûr que ce « gentlemen's agreement » puisse être respecté, d'où la présence obligatoire de la Communauté internationale.
De même avec des militaires qui seraient plus ou moins parties prenantes, la nécessité de garanties (notamment d'impunités) s'avère indispensable pour les convaincre de leur neutralité et/ou actions, en cas de manifestations. Certains militaires sont tellement conscients de leurs exactions, qu'ils craignent une « revanche » de leurs adversaires, alors que l'opposition est diverse.
Accompagner le début de la transition sur de nombreux plans
On pense bien sûr au niveau financier lorsqu'on parle d'accompagnement, mais j'entends par là également, épauler la nouvelle société civile pour qu'elle continue sa vigilance, vis-à-vis d'un nouveau régime, qui n'emportera pas les suffrages de toute la population.
Conclusion
En conclusion, certains pourront dire que tout cela est intéressant, mais qu'ils ne sont pas d'accord avec ce schéma. Le but n'est pas de compter le nombre de partisans ou d'adversaires. Le but est d'ouvrir les yeux à tous ; on a assez dit que les cadres de Guinée avaient fermé les yeux, pour ne pas se le voir reprocher ensuite. Accessoirement il faut susciter le débat, j'ai bien dit débat. Pour ébaucher ce scénario, je suis parti de ce que je connais des réalités politiques africaines (études comparatives, je n'ai rien inventé). Cela ne correspond pas forcément à mon souhait le plus profond, mais à ce qu'il est possible de faire, au vu des réalités politiques guinéennes actuelles. Chacun peut et doit apporter sa pierre à l'édifice, non sur les moyens d'y parvenir (car ils ne sont pas extensibles à l'infini), mais sur le bien fondé. Il y a forcément des lacunes, mais c'est au moins un point de départ concret, à partir duquel il est possible de travailler.
Il est aujourd'hui inadmissible de voir un « juriste » bafouer chaque jour la constitution, et se comporter comme le dernier des roitelets africains, tels qu'on en a connus dans les années 70/80 (Bokassa, Amin Dada...), et de compter le nombre de victimes pourtant pacifiques, qui sont assassinés froidement à balles réelles, en toute impunité. Il faut que cela cesse, et il n'y a pas trente six manières d'y parvenir...
Et ceux qui demandaient de fermer les yeux, compte-tenu des résultats économiques (lesquels ?), ou ceux à venir (lesquels ?) en seront pour leur frais.
Gandhi, citoyen guinéen
« Dans tout État libre, chaque citoyen est une sentinelle de la liberté qui doit crier, au moindre bruit, à la moindre apparence du danger qui la menace ». (Robespierre, Discours sur la liberté de la presse, mai 1791).
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