Lamarana Petty Diallo Mardi, 17 Juillet 2012 10:17
Depuis 1958, date de l'indépendance de la Guinée française, il s'y joue quelque chose.
Aux dictatures qui ont régné un demi-siècle durant, s’ajoute une transition politique qui ne finit pas d'être transitoire. A force, elle risque de devenir permanente. En tout cas, cette transition guinéenne ressemble bien à un drame devant lequel Sékou Touré, Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté ne devraient pas rougir. S’ils pouvaient parler, ils pourraient bien nous cracher au visage, « voyez-vous, il n’y a pas que nous »!
Ce drame, c’est celui d'une indépendance manquée, d'un pouvoir confisqué et d'une tyrannie multicéphale. C'est le rêve brisé de tout un peuple et de toute une nation. C'est la démission d'une grande partie des cadres et des intellectuels. C'est le délitement de la société et la corruption des aînés. Si l'on veut, des Anciens. Ce drame ne peut être relaté en un article et en quelques petites pages.
Partant, mon but ne peut être de refaire une chronologie du mal guinéen. Je veux, une fois de plus, attirer l'attention et interpeller les esprits. Prêcher dans le désert, si l'on préfère, d'autant plus qu'il y a beaucoup plus d'oreilles sourdes que de consciences dès lors qu'il s'agit de la souffrance morale du peuple de Guinée.
Cette surdité endémique et coupable ne date pas d'aujourd'hui. Qu'elle soit plus exacerbée de nos jours par rapport au passé est une évidence. Cependant, une chose n’a pas changé : l'injuste sort qui frappe la Guinée et son peuple. Pourquoi ?
Après la tragédie du 28 septembre 2009, les Guinéens et le monde entier ont cru que la liberté tant rêvée succédera aux pouvoirs dictatoriaux civil et militaire qu’a connus le pays. Mais, l'anniversaire du jour sanglant de septembre s'annonce (il est dans 2 mois) sans qu'aucun coupable ne soit inquiété. Pire, les acteurs et commanditaires des meurtres et viols trônent au sommet de l'Etat et dans les hautes sphères politiques et administratives. Ils continuent d'intimider, de traquer toute personne qui s'aventurerait à lever le petit doigt pour pointer le système en place.
A la tragédie de septembre 2009 ont succédé les élections de juin et novembre 2010. Des élections présidentielles dans le sang et le drame ethnocentrique. Des résultats électoraux confisqués et un peuple berné qui est toujours dans l’attente d'un système démocratique.
En Guinée, la tragédie de septembre a enfanté le drame électoral de 2010. C'est dire que nous sommes toujours dans la même veine qui aurait pu être théâtrale si toutefois trop de sang n'avait coulé pour mettre en place une nouvelle forme de dictature.
Une dictature qui se distingue de celles du passé en ce sens qu'elle a une couverture démocratique. Dès lors, parle-t-on aujourd'hui de « président démocratiquement élu » dans l’indifférence ou dans l’acquiescement coupable des uns et des autres. Bien sûr, on prend soin de le mettre entre guillemets. Mais, cela change-t-il quoi que ce soit à la situation guinéenne ? A mon sens, il n’en est rien.
Le risque d’une dictature pérenne n’a jamais été aussi élevé en Guinée qu’aujourd’hui.
En effet, on aura eu dans notre pays des dictatures civiles et militaires entre septembre 1958 et janvier 2010. Un figurant président transitoire ou de la transition à partir des accords dits de Ouaga (du 15 janvier 2010) à novembre de la même année. C'est-à-dire, jusqu'au deuxième tour de la présidentielle. Un tour qui a été magique pour les uns et tragique pour le peuple qui avait cru à des lendemains meilleurs. Inutile de revenir sur les raisons des déboires des urnes en Guinée et des erreurs politiques des vaincus.
Une nouvelle forme de dictature est donc en train de prendre racine dans les cendres des innocentes victimes de notre histoire. Celle-ci est en voie de produire un fait inédit : donner à la Guinée « un président démocratiquement élu à vie ».
Cette appellation, qu’on le retienne très bien, n’est ni un calembour ni un jeu de mots. C’est le résultat d’une analyse qui m’a conduit à cette construction lexicale. Si l’on préfère, à cette antiphrase qui dénote le paradoxe guinéen.
En effet, le président guinéen est issu d’élections qui ont été acceptées par la communauté internationale par principe et devant lequel le vaincu s’est effacé pour des raisons évidentes, soutient-il. Le vainqueur en tire par là-même sa légitimité qu’il tente d’imposer par une voie qui est tout sauf démocratique. J’en veux pour preuve son mode de gouvernance.
Retour aux pratiques du Parti démocratique de Guinée (PDG) : un parti unique et un seul chef qui n’hésite pas de se rendre au siège du parti qui l’a porté au pouvoir et revendiquer le titre de « président de tous les Guinéens ». Des nominations à caractère tribal et ethnocentrique, un clientélisme sans précédent qui est doublé d’un corporatisme inquiétant dans les forces armées et de défense ; la gabegie bat son plein alors que le complot ourdi par des ennemis invisibles et fantasmés par le système pèse sur les esprits ; les divisions ethnocentriques comme mode de gouvernance à travers la mise en place de comités dits de soutien, lesquels sont animés par des félons, des médiocres, des agents véreux et zélés de tout acabit ; le musèlement de l’opposition ; le manquement aux promesses électorales, la corruption qui gangrène le pays jusqu’au sommet de l’Etat ; l’installation méthodique du clan familial aux postes stratégiques et juteux de l’administration ; les cooptations de toutes sortes et la marginalisation de tout esprit critique au sein des médias et parmi les cadres et intellectuels ; la violation de la constitution et autres textes de lois ; l’embrigadement de l’ethnie à des fins obscures, etc.
Mais, le drame guinéen se joue aussi ailleurs. Au sein des forces politiques dites de l’opposition et des institutions dites républicaines. A force de se taire, ces institutions sont devenues des caisses de résonnance du pouvoir. Si tel n’était le cas, qu’on dise aux Guinéens quels sont les actes posés par le Conseil National de la Transition (CNT) depuis les présidentielles. Quelles actions ont été entreprises et réussies par les organisations syndicales et par la société civile ? Des religieux, qu’on ne nous en parle pas !
Mais, c’est de l’opposition qu’il faudrait parler. Des partis politiques innombrables avec des alliances qui donnent le tournis. Au milieu de tout cela, une opposition qui fédère la majorité de l’électorat, mais qui ne finit pas avec des déclarations, des journées de ville mortes. Les unes réalisées avec plus ou moins de succès, les autres avortées dès leur annonce. Des manifestations sporadiques concentrées à Conakry comme si la Guinée se limitait à Enta (quartier qui tire son nom de l’entreprise nationale de tabacs et allumettes). Sinon au km 36. Bref, à observer de près, on se demande ce que veut l’opposition guinéenne qui continue à donner les même coups de sabre dans la même eau sans se rendre compte que cette action est inefficace.
Est-ce dire que cette dernière branche qui constitue tout de même la vraie opposition ne se bat pas ? Tel n’est pas mon propos. Cependant, les méthodes qui se sont avérées inefficaces par le passé n’ont pas changé. Il est inutile de vouloir réveiller quelqu’un qui ne dort pas en utilisant les mêmes recettes.
Autrement dit, il ne sert pas à grand-chose d’interpeller par des textes un pouvoir basé sur la force. Il faut le pousser à la faute. Pour ce faire, une stratégie conséquente et pensée d’avance par des spécialistes et des cadres engagés est indispensable. Des cadres au service des partis politiques qui sont rémunérés comme tels. Des hommes et des femmes uniquement consacrés à la réflexion des voies et moyens à mettre en marche. Pour ce faire, il faut avoir le bras tendre et la caisse ouverte « aux esprits bienpensant » pour reprendre cette notion du 17e siècle français.
Pour ce faire, il faudrait mettre fin à cette forme de « concubinage politique » avec des personnes qui font de la politique par défaut. Ces opportunistes de l’opposition qui ont les mêmes objectifs que ceux de chez Alpa Condé. A savoir, accaparer les leaders des partis politiques sous le couvert de liens familiaux, tribaux et ethniques. Il faudrait également un système ou appareil de communication efficace et bien rôdé. Mais, que n’a-t-on dit à ce propos ?
N’est-ce pas que le président guinéen n’a pas lésiné sur les moyens, même si certains médiocres qui l’entourent ont plus bénéficié de ses largesses que les vrais méritants. Cette stratégie (discutable à certains égards) lui a permis de débaucher des proches de l’opposition pour mieux la combattre. A cette dernière de crier à la trahison. Alpha et ses débauchés s’en moquent !
Il faudrait enfin que l’opposition réoriente sa stratégie. Elle devrait oublier la tête très peu chère de Lousény Camara de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) et exiger celle de l’institution qui est beaucoup mieux cotée. Le départ du seul larbin ne changera rien. Il faut disloquer la CENI. Sinon, il faudrait laisser Alpha faire ses législatives car il réussira avec ou sans Lousény Camara. Ce dernier a déjà planté l’arbre, il ne reste plus qu’à cueillir les fruits. En un mot, le problème, c’est moins le président de la CENI que l’institution elle-même.
L’opposition doit se focaliser sur la racine du mal. De la sorte seulement, elle pourrait contribuer à mettre fin au drame guinéen. Au cas échéant, elle contribuera à l’entretenir au même titre que les pouvoirs successifs.
Malheureusement, dès qu’une bouche s’ouvre de l’étranger, qu’une plume trace un mot sur le net ou sur le papier, la tendance est encore de dire : « nous nous vivons la réalité de l’intérieur ». Autrement dit, vous pouvez continuer à vous faire des ennemis ou à parler.
Pour beaucoup d’hommes politiques et pour le pouvoir, le Guinéen de l’étranger peut piailler à sa guise. C’est un passe-temps pour lui. En quelque sorte, une façon de se donner bonne conscience. Pourtant, que serait la Guinée sans la plume du net et les marches des Guinéens de l’étranger qui ont été conjuguées avec le combat de ceux de l’intérieur ?
A chacun sa réponse !
New York le 16 juillet 2012
Lamarana Petty Diallo