Kandia-Haïdara Baldé Mardi, 13 Décembre 2011 15:24
La réponse à cette question n’est pas simple car elle est en grande partie idéologique. Elle nous renvoie à la fameuse formulation de K. Marx selon laquelle les conditions matérielles d’existence déterminent la conscience. Pour notre cas, nous Guinéens, cela peut se poser de la manière suivante ; si le Président Alpha Condé enregistre quelques résultats positifs dans les domaines matériels c'est-à-dire de l’économie, y aura-t-il une conscience collective soudée par une certaine satisfaction matérielle propice à recoudre un tissu social en lambeaux ? Cela suffira-t-il pour que tous nos compatriotes cheminent vers le bonheur ? Rien n’est moins sûr. Pourquoi ? Parce que tout est question d’idéologie car c’est elle qui définit la vision et la marche à suivre pour arriver au bonheur.
Voyons pour cela comment les Guinéens ont voté au deuxième tour de la présidentielle en 2010. Ils n’ont pas voté ECONOMIE, ils ont voté avec leur COEUR et non avec leur TETE. Sinon, comment comprendre qu’une équipe aussi compétente et expérimentée que celle de Cellou-Sidya-Abe perde face à l’équipe d’Alpha inexpérimentée et incompétente qui crée tout un gâchis en Guinée aujourd’hui et nous fait perdre du temps précieux ! Ce n’est pas la faute du Guinéen moyen qui vote tout d’abord pour sa communauté et non pour un PROGRAMME. C’est le même cas pour toutes les démocraties naissantes en Afrique. Cette manière de se comporter ne semble pas de prime abord rationnelle car elle tend à battre en brèche la théorie, toujours marxiste, de la déterminance en dernière instance de l’économique.
Pour illustrer notre propos, prenons juste quelques exemples ou plutôt quelques domaines où le régime actuel peut générer des moyens financiers importants lui permettant de faire des actions importantes dans le domaine de l’économie sans tendre la main aux bailleurs de fonds. C’est évidemment le domaine minier. Récemment, le gouvernement a annoncé en grande pompe avoir encaissé 700 millions de dollars de Rio Tinto. Même si ce montant apparaît en fait comme une avance de fonds récupérable plus tard, c’est tout de même une entrée de fonds pour la nation. Le gouvernement peut aussi recevoir de Rusal non pas 450 millions de $, mais près d’un milliard (voir Rapport Stewart disponible au ministère des Mines). S’il y a de bonnes et sérieuses négociations, le gouvernement peut aussi « coincer » Global Alumina et BSGR qui ont fait des transactions en bourse sur des actifs appartenant à la Guinée et empoché plus de 2 milliards de $. La Guinée peut réclamer légitimement sa part de cette cagnotte. Au total, ce sont là d’importants moyens financiers qui peuvent faire soit du bien, soit du mal aux Guinéens ou en tout cas à une bonne partie des Guinéens.
Pourquoi ? A cause de l’idéologie, car le Président Alpha Condé depuis son installation, il y a maintenant un an, est en train de créer un Etat pour une ethnie, une région et un parti. C’est l’Etat-RPG. Non content de cela, l’action de marginalisation des Peulhs et de tout citoyen qui n’est pas dans la mouvance de la pensée unique du Rpg se poursuit activement. Et cela dans le domaine public et même privé. C’est la politique d’angbansanle pratiquée actuellement dans tous les domaines de la vie en Guinée. L’idéologie d’exclusion, de marginalisation des autres composantes nationales pour promouvoir une seule ethnie et région est absolument dangereuse et anachronique dans le monde –village planétaire d’aujourd’hui. En plus, la préparation des conditions d’accaparement du pouvoir politique par une région et une seule ethnie, donc de refuser l’alternance future, est porteuse de graves crises dans un avenir pas très lointain. Ainsi donc, la possession de moyens importants par un régime du genre que celui que le Rpg veut imposer à la Guinée est très dangereuse pour le pays tout entier et ses citoyens.
En effet avec des moyens importants un tel régime peut continuer à renforcer une armée presque déjà entièrement ethnique qui deviendrait ainsi une force d’oppression contre une grande partie de sa propre population. Le cas de la Birmanie est un exemple vivant. Avec des moyens importants, ce régime peut faire de mauvaises allocations de ressources en faveur des membres du Parti-Etat. Il peut tenter de dominer culturellement les autres ethnies dont les traditions et les langues seraient ainsi négligées ou au mieux reléguées tout à fait au bas de l’échelle. La création d’un Centre d’Etudes mandingues financé par l’argent de tous les Guinéens en est un petit exemple. Un autre exemple existe déjà dans le domaine de l’allocation des devises pour les importations. Une part des 700 millions de $ va uniquement aux hommes d’affaires du Rpg ; ainsi les opérateurs économiques peulhs n’ont pas accès à ces ressources et s’approvisionnent donc sur le marché à un taux plus élevé que celui de la Bcrg : ce qui crée déjà des distorsions dans la concurrence entre opérateurs économiques agissant dans un même marché. Pour me démentir sur cela, je demande à la Bcrg de publier les noms des sociétés bénéficiaires des devises de la nation en même temps que le taux moyen hebdomadaire des enchères. Avec des moyens financiers importants le régime Rpg peut construire des pistes, des routes, des ponts qui peuvent servir tout à la fois pour la communication , à la circulation des personnes et des biens, mais aussi servir comme moyen d’oppression et de contrôle des populations soi-disant désenclavées. Les colonisateurs nous ont montré que cela est possible. Avec des moyens importants, le régime du Rpg peut construire des camps militaires pour occuper les autres régions considérées par lui comme potentiellement hostiles. Avec des moyens importants à sa disposition, l’Etat-RPG peut acheter des voix, frauder les élections pour maintenir un pouvoir régional ségrégationniste contre les autres régions de Guinée. Dans l’ensemble si le régime du RPG arrive à avoir des moyens économiques et financiers importants, le premier usage qu’il en fera est de créer les conditions de son maintien au pouvoir par une dictature déjà naissante et qui sera identique à celle de l’Etat-PDG. Le Pr. nous a averti depuis longtemps qu’il poursuivra la politique du destructeur de la Guinée, le sanguinaire Sékou Staline Touré. Face à ce danger majeur qui guette notre pays, les démocrates de l’opposition actuelle doivent amplifier la lutte par des moyens appropriés à la situation pour freiner net ce serpent de mer.
Si, d’aventure, les démocrates échouaient et que ce régime ethnique se renforçait, les conséquences n’en seraient que catastrophiques pour la Guinée qui pourrait aller jusqu’à l’éclatement. C’est la dernière chose que nous souhaiterions, mais malheureusement cela pourrait arriver, et comment ? Paraphrasons le prolifique intellectuel français Jacques Attali, ancien Conseiller de Mitterrand qui disait à peu près ceci : le monde d’aujourd’hui est en train d’être gouverné ou en tout cas conduit par la finance mondiale. Il faut un gouvernement mondial (du genre de celui du football, FIFA) pour contrôler cette gouvernance financière aveuglée par la recherche du profit maximum. Il concluait pour dire qu’à défaut de cela, il sera naturel que les Etats retournent et s’enferment dans leurs microcosmes nationaux étroits pour survivre en faisant valoir leurs avantages comparatifs. Dans la même connexité, je dirai que la survie du RPG-Etat avec sa philosophie angbansanle (tout pour nous mandingues et notre région) va conduire les autres régions et ethnies à chercher à mettre en exergue leurs richesses et leurs contributions afin de se les approprier. Raisonnons terre à terre comme l’homme moyen sait bien le faire Par exemple, les Peulhs peuvent dire ceci : nous sommes les plus nombreux, nous achetons des biens et des services sur lesquels l’Etat prélève des taxes (le pétrole par exemple) ; nos opérateurs économiques sont les plus nombreux et réguliers dans le paiement des impôts et taxes. Au total, nous sommes donc ceux qui contribuons le plus au budget national. En conséquence, le ministère des Finances doit nous revenir afin que nous participions directement à la gestion de ce que nous avons produit. Le Fouta et la Basse Guinée diront que la CBG leur appartient car non seulement la bauxite est sur des terres peuhles (Sangarédi, bhidhikoun, Aye Koye…), mais le port et le chemin de fer sont en terres nalou, landouma et baga. Puisque c’est la Banque Centrale qui gère les devises de la nation produites par notre compagnie, alors il nous faut diriger cette institution. Monsieur le Président de la République, quand vous dépensez des centaines de milliers de $ pour vos voyages, c’est notre argent. Tout comme c’est notre argent qui paie aujourd’hui les dettes qui ont permis à un certain Cellou Dalein de faire les meilleures routes et les meilleurs ponts de la région mandingue d’où tu dis être issu. C’est aussi notre argent qui a servi à acheter en devises les armes que ton armée ethnique utilise pour tuer nos enfants dans les manifestations démocratiques et pacifiques. Le Fouta et la Basse Côte peuvent aussi dire que puisque toute l’énergie électrique produite en Guinée (système du Samou et Garafiri) vient de chez eux, la direction d’EDG leur revient de droit. En effet les sources d’eau sont chez nous, les barrages et lignes de transport sont sur nos terres. Les Forestiers, de la même manière peuvent revendiquer la propriété des ressources du Nimba et du Simandou. D’ailleurs ils pourraient d’ores et déjà exiger qu’une bonne part des 700 millions de $ encaissés serve à refaire leurs routes fortement dégradées par les pluies de la dernière saison. Les Bagas de la Basse-Côte peuvent réclamer une bonne part des recettes de l’accord de pêche avec l’Union Européenne et se positionner pour les juteux accords pétroliers futurs car toutes ces richesses sont issues des eaux dont ils sont les riverains. Il resterait quoi pour faire la politique d’angbansanle ? Faire le petit barrage de Kogbédou près de Kankan pour produire un peu de courant électrique, aménager la plaine de la Fié pour faire un peu de riz en complément de l’igname (kappè ) et utiliser les quelques millions de $ de la SAG pour faire quelques importations. Mais comment les acheminer ces importations si la Guinée n’est pas UNE ? Par quel port ? Quelle route ? Par le Burkina ?
Tout ce raisonnement semble irréaliste. Mais Monsieur le Pr. c’est ce que pense exactement aujourd’hui le Guinéen moyen qui se voit exclu de la vie publique ou qui sent qu’il est juste un faire-valoir, un complément d’effectif jamais consulté pour les décisions. C’est le résultat de la politique d’ostracisme, d’exclusion communautaire. Heureusement, la situation peut ne pas être entièrement désespérée. Puisque l’opposition démocratique semble avoir compris le jeu politique, le succès peut venir de leur lutte. Il faut que le régime du Rpg comprenne que la fonction publique est un bien public ; les forces de défense et de sécurité sont des biens publics, les marchés publics sont des biens publics, les enchères de devises sont des biens publics. L’accès à ces biens publics doit être le même pour tous les Guinéens. La solution pour la Guinée est la mise en place d’un régime démocratique qui garantisse les valeurs républicaines de justice et d’équité pour tous les citoyens sans aucune distinction. Nous n’avons rien contre nos compatriotes mandingues, mais c’est le régime du RPG qui est entrain de créer un précédent dangereux dans notre pays. Notre frère Faya Millimouno disait dans son excellente lettre aux deux co-présidents de la Commission de réflexion sur la Réconciliation Nationale, qu’il faut que nous cessions d’imputer à une région ou à une ethnie les critiques et les fautes d’un dirigeant politique. C’est bien le cas ici : c’est le mauvais régime du RPG qui est en cause et non les citoyens d’une région de Guinée.
Je terminerai en citant le Pr. Lanciné Kaba qui a dit à peu près ceci : « nous sommes tous nés quelque part, nous avons grandi et on nous a dit que cet endroit s’appelle Guinée. Nous avons donc en commun, en partage, la Guinée. Nous devons veiller sur elle car elle appartient à nous tous ». Le RPG-Etat doit comprendre cela et opter pour la démocratie. D’ailleurs le Président Alpha Condé a déclaré lui-même lors de la dernière fête musulmane que « l’entente et la concorde sont des conditions sine qua non pour un véritable développement économique et social » montrant ainsi que les conditions matérielles ne sont pas suffisantes et l’Honorable Président Somparé, la même semaine, disait dans une interview que « l’exclusion peut entraîner la révolte ». On ne peut mieux dire.
Kandia-Haïdara Baldé, pour GuineeActu.com