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Pathologie de la société guinéenne

Dr Maladho Diallo  Lundi, 21 Novembre 2011 23:53

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DIALLO_Mamadou_Maladho_2_011. Introduction

La société guinéenne est malade, vraiment malade. Nous avons recensé quatorze agents pathogènes qu’il convient de combattre pour la guérir. Ces agents sont si puissants et habiles qu’il n’est pas exagéré de les qualifier de « virus ». La société guinéenne est donc atteinte de « maladies virales » dont l’éradication pose problème aujourd’hui. Cependant, elle est guérissable. Mais, la question est de savoir si les vrais « médecins » seront trouvés et les bons médicaments lui seront administrés avant qu’il ne soit trop tard.

Les quatorze « virus » (entre autres) de la société guinéenne actuelle ont pour noms : la malhonnêteté ou l’absence de confiance, le vol, le non respect de la chose publique, le mensonge, la corruption, le non respect de la loi, l’impunité, l’hypocrisie, la haine entre Guinéens, l’égoïsme, la cupidité, l’ethnocentrisme, l’insalubrité ou la malpropreté et le culte de la médiocrité.

Même si ces agents sont de virulence variable, il reste certain que leur combinaison est capable de rendre la société bien malade. La science et la technologie aidant, les médicaments et leur posologie viendront plus tard mais la connaissance des agents pathogènes est un grand pas vers la guérison du malade.

Examinons les agents l’un après l’autre en donnant quelques exemples concrets afin de bien cerner les maux.


2. Les quatorze virus de la société guinéenne

2.1   La malhonnêteté et le manque de confiance

La malhonnêteté est la dissimulation ou l’absence de la vérité dans le comportement humain. C’est un comportement très redoutable qui règle les relations humaines. Sans cette valeur, il n’y a pas de confiance et sans la confiance, les relations humaines ne sont pas durables. La confiance est le moteur des relations sociales et économiques durables. Sans elle, il n’y a pas de bonnes affaires. Aujourd’hui, beaucoup de Guinéens ne se font pas confiance entre eux. Chacun pense d’avance que la fausseté caractérise les relations. Ceci rend la collaboration très incertaine.


2.2  
Le vol

La subtilisation de la propriété d’autrui est monnaie courante en Guinée et ce, à tous les niveaux. Les hauts cadres de l’appareil de l’État se servent gracieusement et souvent impunément dans les caisses de l’État et abusent des bien sociaux. Les attaques nocturnes des domiciles, les vols à main armée, les subtilisations frauduleuses, les détournements des biens d’autrui sont devenus courants. Les gens volent tout ce qui s’y prête. Ce phénomène est si grave qu’il n’est plus l’apanage des villes. Aujourd’hui, même les récoltes des paysans et leurs bétails sont des cibles de voleurs dans les champs et en campagne. Ce nouveau phénomène devient inquiétant.

L’élève qui copie aux examens, le caissier qui soustrait des billets dans une liasse d’argent, le maître d’école qui palabre dehors au lieu d’être en classe, la fausse facture du comptable, le vol du scrutin électoral, le hold-up bancaire, le marchand qui pèse mal, le boucher qui réduit délibérément l’équilibre initial de la balance, le ministre qui détourne un financement vers son compte bancaire, un président qui prend une commission de suite d’une signature de contrat, ce sont au tant de formes du vol qui, de mon point de vue, se valent. Le juge américain considère que le vol d’un dollar est identique à celui d’un million de dollars. Et l’adage français dit que « qui vole un œuf, volera un bœuf ». C’est l’acte de voler qui est à condamner. Notre société en est fortement affectée aujourd’hui.


2.3  
Le non-respect de la chose publique

Les Guinéens sont très peu respectueux de la chose publique. Rien n’est épargné. Les régimes qui se sont succédé ont fait de la chose publique la propriété personnelle des gouvernants et ceux-ci ont tellement abusé d’elle que les gouvernés ont fini par les imiter. Ainsi, la chose commune est celle qui n’a pas de propriétaire; de laquelle c’est self-service. Rien n’échappe malheureusement. Les recettes fiscales et douanières, les taxes perçues, le mobilier, l’immobilier, les engins de service, le matériel de bureau, la vaisselle des villas communes, le carburant, les voies publiques, les domaines publics, bref, toutes les propriétés publiques sont soumises au pillage pour ne pas dire au vandalisme généralisé.


2.4  
Le mensonge

Le mensonge est devenu un moyen d’accès aux services et aux faveurs, un moyen de convaincre sans scrupule ni morale. Pour arriver à leurs fins, ils sont hélas nombreux nos compatriotes qui mentent sans vergogne. Les jeunes s’en servent pour tromper leurs copains et copines. Les adultes l’utilisent pour se justifier et ou se dérober. Tout peut être faux en Guinée aujourd’hui; depuis les pièces de l’état civil jusqu’aux diplômes scolaires en passant par les factures, les reçus de payement, l’âge des fonctionnaires de l’État, à vous d’en citer ! Fort malheureusement et très souvent, nul ne questionne et nul ne cherche à résoudre le problème qui est devenu une vraie gangrène.


2.5  
La corruption

La course vers les solutions de facilité, la course vers l’enrichissement illicite, la précarité, la cherté de la vie quotidienne, les lenteurs administratives et l’opulence de certains demandeurs de services ont fait de la corruption un moyen incontournable pour réussir les affaires et faciliter des services pourtant obligatoires. Le phénomène est tellement prospère qu’il a dominé la vie quotidienne des hommes d’affaires et fournisseurs de services publics et privés dans le pays. Rien ne marche, rien ne va vite sans l’enveloppe du serviteur.


2.6  
L’impunité

La correction des fautes commises est presque méconnue dans le système actuel. Même lorsqu’une tentative de correction est engagée, elle se heurte à la force de l’argent de la corruption et aux interventions spéciales par des personnes auxquelles on ne peut souvent pas dire non. Le mal n’étant presque jamais puni, il se propage et contamine tout le monde. Désormais, la question de la nécessité ou non d’arrêter et d’identifier les coupables se pose. Combien de voleurs sont-ils relâchés dès leur arrestation ou peu après leur condamnation par un tribunal ? Ils sont légion. Ces malfrats deviennent plus tard des dangers pour leurs victimes qu’ils menacent et intimident fréquemment.


2.7  
Le non-respect des lois

L’on parle beaucoup d’État de droit en Guinée sans savoir que le respect des lois est un principe cardinal de cet État de droit. Sans le respect des lois, il n’y a pas d’État de droit. C’est alors l’anarchie et non la démocratie. Pour diverses raisons, les Guinéens ne font pas du respect de la loi une priorité. C’est soit par ignorance, soit par incompétence, soit par négligence, soit par fantaisie, soit sous l’effet de la corruption, soit c’est la faiblesse des moyens et n’oublions pas que c’est souvent par manque de volonté.


2.8  
L’hypocrisie

Le jeu politique et la nature autoritaire des pouvoirs qui se sont succédé ont fait que les guinéens sont devenus trop hypocrites devant le pouvoir au point que ceci est devenu un phénomène de société. Tout le monde voit la bêtise du chef mais personne ne la dénonce. Personne pour rectifier le chef et lui montrer le bon chemin. Et le chef s’y plait sans gêne.


2.9  
La haine entre Guinéens

Les Guinéens se vouent une haine qui ne dit plus son nom et son intensité. C’est en Guinée que tu peux voir un étranger avoir raison sur un Guinéen tout simplement parce que le Guinéen n’est pas de la même région, de la même ethnie, de la même religion, etc. Les Guinéens sont xénophiles et se haïssent entre eux.


2.10 
L’Égoïsme

Le chacun pour soi et Dieu pour tous est plus que vrai dans la société guinéenne aujourd’hui. La plupart des Guinéens préfèrent éloigner les leurs pour protéger leurs avantages, leurs places et leurs biens que de les partager. Combien de guinéens sont-ils à la base du recrutement d’un compatriote dans un service international ? Combien de commerçants sont-ils prêts à faire bénéficier à leurs compatriotes des avantages d’une niche découverte ? Très peu je dirai et je serai très heureux d’être démenti par des exemples concrets sur ce point.


2.11 
La cupidité

Depuis le régime de Lansana Conté, les Guinéens ont appris à s’enrichir et ce, par tous les moyens. La course vers l’argent est devenue quotidienne et malheureusement, comme le dit le proverbe français, « l’argent est un bon serviteur mais un mauvais maître ». La cupidité est érigée en un puissant système auquel il faut adhérer et au sein duquel il faut prospérer. L’argent d’abord, l’argent après et l’argent à la fin.


2.12 
L’ethnocentrisme, le régionalisme, le népotisme

Aujourd’hui, les Guinéens ramènent tout à l’appartenance familiale, ethnique ou régionale. Tous les régimes qui se sont succédé en ont fait un système de gouvernance mais les pouvoirs de Lansana et d’Alpha Condé en sont les champions. Ce qui ne dédouane pas les autres comme Konaté qui en a fait son cheval de bataille pendant la transition. De même, Sékou Touré avec le complot peul et Dadis avec le recrutement de milices essentiellement de la zone forestière, n’en sont pas des moindres.


2.13 
L‘insalubrité

Les Guinéens sont devenus par tacite imitation, des malpropres. Tout le monde salit et s’accommode avec la saleté dans et autour de soi. Quelle que soit la puissance des moyens et l’organisation de nettoyage et de transport des ordures, nos villes ne seront jamais propres à mon avis puisque tout le monde salit. Les Guinéens doivent arrêter de salir en jetant les ordures partout.

L’insalubrité est un facteur défavorisant de la santé et de facto, de l’environnement des affaires. Quel est le touriste qui viendra pour voir ou patauger dans des ordures et prendre des piqûres de moustiques à cause de notre environnement sale? Aucun !


2.14 
Le culte de la médiocrité

L’Homme est au cœur du développement économique. Aucune activité humaine ne peut réussir sans le savoir-faire, la volonté et les moyens. Or, le savoir-faire et la volonté dépendent de l’Homme lui-même. En Guinée, pays des médiocres c’est-à-dire pays où il faut être un médiocre pour réussir, la médiocrité est de ce fait devenu la panacée. Sans le vouloir, le culte de la médiocrité s’est imposé dans le pays. Même les gens bien formés sont placés là où ils ne pourront pas exceller.


3. Quels médecins faut-il pour guérir les maux de notre société?


Tous ces maux ont-ils des remèdes et qui peut valablement les prescrire et s’assurer qu’ils sont bien pris par le patient ? « That is the big question ». A notre avis, les médecins les plus spécialistes de ces questions sont entre autres :


3.1  
Un président respectueux de la loi

Il faut tout d’abord que la tête soit saine c'est-à-dire que le pays ait un président respectueux de la loi. Un président rigoureux et juste envers tous. Un président qui a la compétence et la volonté de réussir. Un président qui sait comment trouver les moyens et bien les gérer. Sans cela, le pays n’ira que de Charybde en Scylla, de mal en pire.


3.2  
Des cadres compétents et motivés en fonction

Le pays doit se doter de cadres compétents pour chaque poste. On ne peut pas bien faire ce que l’on ne sait pas faire. Si les juges ne sont pas à la hauteur, ils ne pourront pas tenir la justice indépendante. Si les médecins ne sont pas spécialistes, ils ne sauront pas poser de bons diagnostics et prescrire les remèdes qu’il faut.


3.3  
Des moyens adéquats à chaque niveau

Le savoir faire et la volonté ne suffisent pas pour réussir les activités humaines. Il faut des moyens appropriés, adéquats.


3.4  
Les institutions fortes

Le pays a besoin d’institutions fortes pour une balance du pouvoir et pour des débats contradictoires desquels vont jaillir la vérité. Les pouvoirs législatifs par l’assemblée nationale, le pouvoir judiciaire pour une justice indépendante, le pouvoir de communication et d’informations indépendantes pour un équilibre de l’information et de la communication et le pouvoir de la société civile dynamique sont les institutions fortes dont le pays doit se doter pour guérir les maux de notre société.


4. Quelques remèdes à prescrire et administrer au malade

4.1   L’éducation des citoyens

Nous ne le dirons jamais assez, l’éducation civique de la population est de loin l’arme la plus efficace et durable pour la lutte contre ces travers sociaux. C’est une opération lente et difficile dans une société fortement non scolarisée. Cependant, ce n’est pas parce que c’est difficile que nous ne devons pas nous y engager. La volonté politique du gouvernement sera fondamentale car des moyens importants seront déployés avec des résultats pas très évidents mais qui sont quand même nécessaires.


4.2  
La rigueur dans l’application des lois

Une fois que les lois seront votées et que le président respectueux des lois aura prêté serment sur la constitution, la rigueur devra être la clef de voûte sans laquelle aucun résultat tangible n’est à envisager. La tolérance zéro pour l’impunité sera de mise.


4.3  
Les sanctions positives et négatives

Les bonnes œuvres devront être positivement sanctionnées afin de les encourager et les négatives seront sanctionnées pour donner une crédibilité au pays.


3.4  
Une société civile forte et dynamique

La société civile devra participer fortement dans la solution des problèmes en vue. De son dynamisme dépendra la qualité de sa participation. Elle sera la garantie de l’équilibre du pouvoir. Elle jouera le rôle d’avocat des populations face au pouvoir. La société civile est le porte-voix de ces populations.


3.5  
Des mécanismes de suivi et évaluation efficaces

La réussite des activités gouvernementales dépendra aussi de leurs suivi et évaluation afin d’identifier à temps les dysfonctionnements et de corriger les erreurs pour éviter des pertes de fonds importants.


5. Conclusions


La solution aux maux de la société Guinéenne passera forcément par :

  1. une étude plus approfondie des causes de ces travers sociaux ;
     
  2. une éducation civique permanente et dans la durée;
     
  3. une prise de conscience globale du problème avec une volonté de le résoudre;
     
  4. une prise de conscience et un engagement particulier des gouvernants;
     
  5. la qualification des cadres en fonction;
     
  6. la mise en place de structures et institutions fortes comme l’assemblée nationale, la société civile, la justice indépendante, l’indépendance de l’information et de la communication, la mise en place d’un mécanisme efficace de suivi et évaluation de l’action gouvernementale avec une rigueur dans la gestion des ressources humaines, minières, financières, matérielles, naturelles et du temps;
     
  7. la stimulation des travailleurs en sanctionnant positivement et / ou négativement selon les cas.
     
  8. la paix sociale, car sans elle rien n’est possible, la guérison de notre société pouvant se faire si, et seulement si, elle est garantie.

La reconnaissance de l’importance de ces valeurs est un must pour tous.

Je ne dis nullement que tous les Guinéens sont atteints de tous ces maux. Le Guinéen idéal est évidemment celui qui n’a aucun de ces défauts. Y en a-t-il vraiment ? Alors, notre défi à nous tous est de devenir celui-là !


Labé le 21 novembre 2011

Dr Maladho Diallo

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