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Classement des départements ministériels par Espace FM : un exercice encourageant

MamadouCissé  Mardi, 08 Novembre 2011 15:35

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CISSE_Mamadou_01Une fois de plus, les jeunes animateurs de l’émission « Grandes Gueules Â» de la radio Espace FM ont devancé leurs concurrents en terme d’innovation en procédant à un exercice de classification des départements ministériels du premier gouvernement du président Alpha Condé. L’initiative est très salutaire dans un pays peu habitué à la planification, l’évaluation, la revue à mi-parcours des programmes et des sondages permettant aux administrés de se prononcer sur les actions de leurs administrateurs. Nous espérons que l’Etat pourra s’en inspirer pour faire une évaluation des départements de façon périodique (6 mois ou 1 an) afin de qualifier les actions du gouvernement. Dans ce cadre, il faudrait tirer les leçons du classement effectué par la radio Espace et projeter le canevas des futurs exercices d’évaluation de l’action gouvernementale afin d’inculquer aux commis de l’Etat la notion d’Accountability (responsabilité, rendre des comptes). La présente contribution a pour objet d’apporter notre modeste part à la mise en Å“uvre d’une telle procédure d’amélioration de la gouvernance dans notre pays. Nous commencerons par évoquer les limites de la méthode utilisée par Espace avant de faire des propositions concrètes pour mieux réaliser cette activité porteuse d’espoir en matière de gouvernance dans notre pays.
 

1- Du classement de Espace FM :

Les auditeurs de l’émission « les Grandes Gueules Â» ont suivi avec intérêt ce vendredi 28 octobre 2011, les résultats de l’enquête réalisée par la radio Espace Fm pour évaluer l’efficacité des différents départements ministériels (voir le site www.espacefmguinee.com). Selon les journalistes de cette Radio privée, les 3 têtes de liste sont le Ministère délégué à la Défense, le Ministère d’Etat chargé des Transports et des TP et le Ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme. Les 3 derniers départements sont, par ordre d’inefficacité, le Ministère de l’Alphabétisation et de la Promotion des langues nationales, le Ministère des Affaires sociales, de la Promotion Féminine et de l’Enfance (ministère délégué ou ministère d’Etat ?) et le Ministère de l’Agriculture. Selon Espace FM, l’enquête aurait été réalisée auprès d’un échantillon de 100 Guinéens de 18 ans au moins. Notre propos ne portera pas sur la pertinence des résultats de l’enquête, sauf à préciser qu’à première vue le classement pourrait être jugé proche de la perception des populations. Seulement, on a l’impression qu’il y a amalgame entre la popularité du Ministre et les résultats atteints par son département : le Ministère de l’Agriculture malgré l’augmentation de son budget de 3 à 20% et les bonnes prévisions de récolte en céréales (notamment le riz) se retrouve à la queue à cause des antécédents du Ministre de tutelle et des ratés de la campagne agricole. Le Ministère des TP, à cause du dynamisme de Bah Ousmane, se retrouve dans le tiercé gagnant, malgré les retards énormes de l’axe Matoto-Dabompa et la récente tentative de détournement de 2 milliards sur un marché concernant la contournante de la ville de Coyah. Sans rentrer dans ce détail, nous tenterons juste d’analyser la méthode utilisée pour réaliser une telle activité.

De la méthode utilisée : selon nos amis d’Espace Fm, une enquête par téléphone a été réalisée auprès de 100 Guinéens de 18 ans et plus pour donner le résultat qui a été obtenu. La question en matière de sondage repose sur la représentativité de l’échantillon ainsi que la pertinence de la méthode d’enquête avec la problématique étudiée. En matière d’enquête, il faut bien cerner la population mère (sur laquelle porte l’étude) et l’échantillon qui doit être représentatif de cette population mère (l’échantillon doit avoir la même distribution que la population mère par rapport aux variables à étudier). Dans le cas présent, toute la question est de savoir quelle proportion de la population guinéenne est outillée pour évaluer l’action gouvernementale : est-ce tout le peuple, est-ce une partie ou un segment et sur quel critère choisir ce segment ou partie ? Pour l’efficacité de ce classement, il fallait savoir les objectifs assignés à chaque département ministériel. De ce fait, la méthode utilisée parait assez approximative pour atteindre les objectifs de l’enquête. Pour de telles enquêtes, les études qualitatives sont les mieux indiquées, en l’occurrence la méthode des experts (voir plus bas). En fait, comme les grandes revues le font, il fallait définir des critères clairs pour faire un classement des ministres : est-ce la capacité d’absorption du budget, est-ce l’atteinte des objectifs du département, est-ce la visibilité du chef de département (relations publiques), … Le magasine Jeune Afrique élabore chaque année un numéro Hors-série où vous avez le classement des 500 meilleures entreprises d’Afrique. Le Financial Times fait le classement des meilleurs ministres de l’économie, Forbes fait le classement des 500 meilleures entreprises du monde et celui des milliardaires en dollars US, … Sans remettre en cause l’enquête de nos amis, ces exemples démontrent que la méthode du sondage n’est pas la mieux indiquée, pour l’objet de leur étude.

Si le sondage n’est pas la technique la mieux adaptée, il faut aussi relever que l’enquête par téléphone ne peut être fiable pour ce travail. Certes le coût est insignifiant par cette méthode (si chacun des 100 sondés ne prend pas plus de 5 mn pour répondre à la question, alors l’enquête n’aura coûté que 300 000 GNF à raison de 600 GNF/minute) mais la représentativité de l’échantillon est très aléatoire. Quelle garantie peut-on avoir en ce qui concerne le niveau des détenteurs des 100 numéros tirés au hasard ? Comment peut-on demander concomitamment à un jeune pêcheur de Boulbinet, un fonctionnaire de l’Etat, une femme vendeuse d’Avaria, … de faire un classement des ministres de la République quand on sait que ces personnes n’ont pas la même connaissance du travail du gouvernement ? Comment peut-on juger de l’efficacité du Ministère de la Coopération si l’on n’a aucune idée des résultats que le département s’est assigné. Pour que les 100 sondés soient représentatifs de la Guinée, a-t-on tenu compte du poids de chaque préfecture, chaque catégorie socioprofessionnelle, … ?

La démarche d’Espace Fm est plutôt la mesure de popularité des ministres qu’un classement de ces derniers en termes de résultats atteints. Comme nous l’avons signalé plus haut, l’initiative de la radio Espace Fm est très louable et l’objectif de la présente est de contribuer à améliorer la méthode. Leur travail nous rappelle cet autre sondage réalisé par des étudiants de l’Université Sonfonia, sous la conduite de Dr Bano, à l’approche du 1er tour de l’élection présidentielle de 2010. Lors d’une émission sur la radio Soleil FM, le directeur de StatView International avait démontré les faiblesses de ladite enquête notamment la non-représentativité de l’échantillon (enquête réalisée dans certains quartiers de Conakry et dont les résultats ont été extrapolés sur toute la Guinée). Comme dans ce cas des étudiants de Sonfonia (où la tendance du vote ethnique avait été relevée avant le 27 juin 2010), le sondage d’Espace peut être proche de la réalité mais il n’est pas professionnel. C’est plutôt un sondage sur la popularité des ministres que celui sur l’efficacité des départements ministériels.


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- Propositions d’amélioration :

Comme signalé plus haut, il faut faire un benchmarking avec des structures qui font des classements de référence. La fondation Mô Ibrahim (pour la bonne gouvernance en Afrique), le magazine Forbes (classement des milliardaires en dollars et des 500 plus grandes entreprises du monde), Doing Business (classement des pays en matière de facilité de mener les activités privées), le magazine Jeune Afrique (classement des 500 entreprises d’Afrique et des meilleures banques du continent), le Financial Times (les meilleurs ministres de l’Economie ou les meilleurs directeurs de banque centrale), …, les exemples ne manquent pas pour ce genre de travail. Dans chacun de ces cas, des équipes restreintes ont défini au préalable un canevas d’évaluation leur permettant de faire le classement souhaité. Donc le préalable est la bonne définition du travail à faire : définir les objectifs de l’évaluation, les résultats attendus et les critères pertinents de mesure. En analysant le travail envisagé par Espace Fm (évaluer les 9 mois d’activités de chacun des ministres du 1er gouvernement d’Alpha Condé), on peut donc dire qu’un sondage n’est pas bien indiqué. Comme dans les cas susmentionnés, il aurait fallu faire appel à des experts département par département ou mettre en place un pool de compétence permettant d’évaluer tous les départements. Une telle démarche exige donc une équipe plus étoffée et plus expérimentée que celle dynamique et engagée des Grandes gueules d’Espace Fm, qui a eu tout le mérite de lancer une idée salutaire. Alors comment mettre en Å“uvre cette évaluation ? Nous ne prétendons pas avoir une baguette magique mais nous avons pensé à 2 solutions possibles, dont la mise en Å“uvre requiert une volonté politique forte et constante.

  1. La mise en place d’une structure étatique dédiée à la qualification du travail gouvernemental :

L’une des mesures de rupture que pouvait prendre le Président Alpha Condé aurait été l’évaluation semestrielle ou annuelle des départements ministériels. Dans le brouhaha actuel et les mamaya habituelles des Guinéens, cela aurait permis au Président de suivre de façon périodique chaque département dans l’exécution de son programme et du budget. Comment une telle mesure peut-elle mise en Å“uvre par le Gouvernement ? Il s’agira de créer au sein du Ministère des Audits ou du Haut Commissariat à la Réforme de la Fonction publique, une Direction chargée de «l’Audit et de la Qualification de l’Action gouvernementale Â» et de la faire chapeauter par une forte personnalité venant du milieu des affaires, des ONG ou des institutions internationales. Chaque ministre nommé aura 3 semaines pour prendre fonction, faire un diagnostic de son département et élaborer une feuille de route dont le suivi sera assuré par la direction suscitée. L’accent sera mis sur des activités déjà budgétisées et ayant reçu des crédits. La mesure des écarts entre ce qui est prévu et ce qui est livré, l’analyse SWOT des stratégies utilisées et du style de management ou de leadership utilisé par le ministre sont autant de facteurs mesurables. Les corrections des faiblesses en fonction des recommandations objectives permettront alors au département ministériel de rentrer dans un processus de progrès continu.

  1. La création d’une structure non étatique chargée de cette enquête :

Ayant brisé le tabou, Espace Fm peut-elle améliorer son coup d’essai pour institutionnaliser l’évaluation de l’action gouvernementale à travers un classement annuel ? Ou bien des ONG guinéennes évoluant dans le domaine de la gouvernance vont-elles se servir de la brèche ouverte par les jeunes journalistes pour rechercher des financements leur permettant de mener une activité de portée nationale ? Nous pensons qu’un mix de ces 2 solutions serait possible et efficace. La Radio Espace, en collaboration avec une ou 2 ONG crédibles pourrait élaborer un projet dans ce sens et en rechercher les financements auprès d’institutions internationales (PNUD, Fondation MO Ibrahim, l’initiative ITIE, l’UE, …) ou des financements de média disponibles à travers le monde. Une méthodologie bien rédigée avec des livrables bien explicites donnerait à un tel projet une forte chance d’être financée surtout si le pool de compétences nécessaire à sa mise en Å“uvre est bien identifiée et disponible. Nous encourageons la radio Espace à Å“uvrer dans ce sens et à capitaliser sur une initiative qui parait anodine mais dont la pérennité est nécessaire pour l’instauration de la bonne gouvernance en Guinée.

En Guinée, nous avons l’habitude de médiatiser trop la politique au détriment d’autres sujets de portée importante. Bien que le classement effectué par Espace ait des limites sur le plan professionnel, nous n’avons entendu aucun leader politique (opposition comme majorité) en parler en bien ou en mal, comme si c’était un non-événement. Ce qui est décevant quand on connait les tares de notre pays en termes de gouvernance. Nous espérons que la présente contribution servira à impulser cette initiative d’Espace Fm et à faire de la question de gouvernance le nœud gordien des préoccupations de chacun et de tous.

Bien à vous tous.


Mamadou Cissé
Conakry


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