Selection de vidéos
Partenaires
Mutilations génitales féminines : voici pourquoi le phénomène persiste
N'Daw Pascal Leno Lundi, 03 Octobre 2016 11:20
Pourquoi la pratique de l'excision persiste-t-elle dans notre pays malgré tous les efforts qui ont été entrepris pour son éradication ? Plusieurs raisons expliquent le phénomène :
-
beaucoup de Guinéennes et de Guinéens pensent solidement que l'excision remonte à la nuit des temps, que nos ancêtres l'ont toujours pratiquée et c'est « dans notre sang ». Ils ne voient pas pourquoi on devrait changer la tradition.
-
d'autres estiment que ce sont les Blancs qui sont venus nous imposer leur coutume à eux.
-
il y en a qui invoquent la religion, et qui affirment que la femme non excisée est impure. Ils s'appuient pour cela sur les sermons des imams qui eux-mêmes invoquent le Saint Coran.
-
certains affirment que la femme non excisée a une sexualité incontrôlable parce que trop sensible sexuellement parlant.
Il y a bien entendu d'autres raisons. Mais quelles que soient les raisons avancées en faveur de l'excision, elles relèvent, se nourrissent toutes du même terreau : chez nous, tout ce qui est relatif au sexe et à la sexualité est tabou. Il faut ajouter à cela l'analphabétisme et l'ignorance de la majorité de nos compatriotes.
On voit bien pourquoi les arguments basés sur la santé et l'intégrité des femmes et des filles ont très peu de portée sur la majorité des gens.
Que faire ?
Il faut bien sûr un travail de fond sur le plan psychologique. Et ce travail passe, à mon avis, par la sensibilisation, un mot très à la mode chez nous en ce moment. Mais il s'agit moins de sensibilisation que d'éducation surtout quand cette sensibilisation est faite de façon sporadique et ne s'attaque pas ou très peu à la racine du mal.
Il faut aussi et surtout appliquer la loi et ne pas faire semblant. Sur ce plan il faut des mesures pratiques. On sait les excisions ont lieu, scolarisation oblige, pendant les grandes vacances et les filles n'ayant pas été pas ou pas encore été à l'école, cela se passe pendant la saison sèche, après les récoltes. Durant ces deux périodes, les élus locaux, les agents de l'administration, en particulier la police et la gendarmerie doivent se mobiliser pour une surveillance systématique de l'ensemble du territoire national aux fins de dissuader tous les contrevenants potentiels et surtout d'empêcher, y compris par la force, l'occurrence du phénomène. Car « la vérité ne luit pas toujours de sa propre lumière, elle s'éclaire parfois de la flamme des bûchers » a dit quelqu'un. La loi est dure, mais c'est la loi.
Mais avant d'en arriver là , priorité doit être donnée à l'éducation, des parents bien sûr, mais aussi et surtout des premières concernées que sont les filles qui subissent cette opération. Il faut regretter que nos programmes d'enseignement fassent très peu de place à l'éducation sexuelle, surtout au niveau de l'enseignement élémentaire. Or avant leur entrée au collège, la plupart des filles sont déjà excisées. Il faut donc que leur éducation sexuelle intervienne avant. Il existe, partout où cela se fait ailleurs, des stratégies, des démarches très efficaces qui permettent de surmonter les tabous. Car le simple fait de parler d'éducation sexuelle heurte certains car pour eux, faire de l'éducation sexuelle, c'est dévoyer les enfants, surtout les filles. Un argument qui ne peut résister à l'analyse. Combien de nos filles sont mortes par suite d'avortements provoqués ? Pourquoi le phénomène de la prostitution a-t-il pris une telle ampleur dans notre pays ? Pourtant l'éducation sexuelle bien comprise n'est faite nulle part dans nos écoles.
Cette éducation passe également par une information correcte. Ceux qui invoquent l'argument religieux par exemple font preuve d'ignorance, à moins qu'ils aient choisi de mentir à leurs ouailles. En effet, nulle part dans le Coran n'est mentionnée l'obligation de faire exciser les filles. Sinon, pourquoi les pays maghrébins, et plus près de nous le Sénégal (les Wolofs), le Niger, musulmans pourtant, ne font pas exciser les filles ? On devrait exiger des imams qu'ils indiquent les sourates du Coran où il est question d'excision. Sinon qu'ils soient mis en demeure d'arrêter d'induire le peuple en erreur profitant de sa foi et sachant que la plupart des gens ne peuvent pas lire le Coran sous peine de se voir appliquer la loi.
Quant à la tradition, il faut faire comprendre aux gens que les sociétés évoluent et leur donner mille et un exemples de pratiques que nous avons abandonnées et d'autres, ne faisant pas partie de notre culture que nous avons adoptées il n'y pas longtemps. Par exemple apprendre à lire et à écrire n'est pas un trait de notre culture. Pourquoi créons-nous donc tant d'écoles et pourquoi y envoyons-nous nos enfants ? Ceux qui prétendent que ce sont les Blancs qui nous imposent leur vision du monde, pourquoi ne dénoncent-ils pas alors la scolarisation, pour ne prendre que cet exemple !
Quant à la sensibilité sexuelle incontrôlable de la femme ; c'est tout simplement un mythe. Sinon beaucoup de nos femmes fuiraient les hommes sur ce plan, il n'y aurait ni infidélité, ni rapports sexuels en dehors du mariage, ni prostitution puisque toutes nos femmes sont excisées !
Venir à bout d'habitudes, de traditions n'est pas chose aisée. Voyez au Sénégal où les Wolofs et les Sérères ne pratiquent pas l'excision (2%) tandis que les Peuhls et les Soninkés la pratiquent à 70%. C'est pourtant des ethnies qui vivent ensemble. Et chez nous, la plupart des femmes guerzé ne se font exciser qu'à l'âge adulte, parfois en même temps que leurs propres filles. Pourquoi le font-elles alors ? Ici on invoque le rite de passage, qui préparerait la femme au rôle que la société lui assigne : savoir se tenir, c'est-à -dire pouvoir contenir sa sexualité. Mais peut-on maîtriser sa sexualité quand on en ignore la nature ?
Même si cet argument vaut pour l'ensemble des ethnies de notre pays, il faut reconnaître que cette « éducation » donnée jadis dans le secret des Forêts Sacrées ne tient plus car les filles sont excisées de plus en plus jeunes, parfois quand elles sont encore des bébés. Il faut cependant prendre en considération un certains nombre de choses dans la lutte contre l'excision.
Avec l'arrêt de l'excision, les femmes, à tort ou à raison, pensent perdre un pouvoir culturel sans doute mais surtout économique. On a pourtant donné des compensations à celles des exciseuses qui acceptent de déposer les couteaux. Mais elles reprennent leur activité. Apparemment la compensation n'est pas permanente alors que les bénéfices tirés de l'excision le sont, tant que naîtront des filles. Il faut donc revoir cette formule.
Autre chose : avec l'arrêt de l'excision, des pans entiers de notre culture disparaîtront parce qu'ils lui sont consubstantiels : chants, pas de danse, une esthétique du corps, un art. Comment éradiquer l'excision et conserver ce patrimoine ? On peut penser que des cérémonies peuvent avoir lieu sans que n'intervienne la clitoridectomie. Mais pour les femmes est-ce simplement pensable ?
Je crois que si nous voulons vraiment éradiquer le phénomène des mutilations sexuelles féminines chez nous, il nous faut appliquer la loi dans toute sa rigueur, éduquer le peuple, non pas le « sensibiliser » de façon sporadique, et promouvoir l'éducation sexuelle dans les écoles primaires. Et pour cela, il faut expliquer aux parents en quoi consiste l'éducation sexuelle pour qu'ils cessent de penser que l'éducation sexuelle c'est la débauche.
N'Daw Pascal LENO, professeur (Lambandji)
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu
![]()







