O. Tiero Vendredi, 27 Novembre 2015 22:59
Ce jeudi 18 novembre 2015, je suis venu griller quelques heures de mon congé annuel au bureau pour lire ou rédiger des articles pour la presse, mon passe-temps favori. Je descends à 14h, et qui je vois au portail du service, un camarade de promotion qui se jette dans mes bras et m’embrasse :
- Comment ça va Bérété, lui dis-je, quel bon vent t’amène ?
- Tout va bien, je suis ici sur convocation de tes chefs. J’ai fini mon premier entretien avec l’un d’entre eux il me reste à voir le DAAF et d’autres qui me donnent rendez-vous demain.
- Alors, à Beyla ça va, et la route, ce n’est pas trop fatiguant entre Macenta et Guéckédou ?
- Oui ça va à Beyla, je suis venu par Kérouané-Kankan, la route est passable en cette saison. Je vois que tu rentres maintenant, je peux te déposer ?
- Oui ça me ferait plaisir, j’habite Bambéto mais tu peux me déposer à Madina où j’ai quelques courses à faire.
Cette conversation enjouée entre vielles connaissances n’est que naturelle. En fait Bérété et moi sommes tous deux de Beyla où nous avons frotté ensemble nos culottes sur les bancs du primaire et du secondaire avant que nos chemins ne diffèrent dans la vie active. Nous ne nous rencontrons plus que par occasion quand je me rends à Beyla ou quand c’est lui vient à Conakry. Le destin a certainement joué son jeu, le major sur les bancs que j’ai été a aujourd’hui de la peine à joindre les deux bouts, tandis que mon ami Bérété se la coule douce avec cette grosse cylindrée, son véhicule de fonction. Il est à Beyla, l’une des toutes premières personnalités du parti au pouvoir, pendant que fonctionnaire à la retraite, je trime à exercer un obscur job de contractuel dans cette institution républicaine en charge des élections.
Le chauffeur nous mène sur l’autoroute en direction de Madina. Je le connais, le fils de mon ami Bérété. La circulation est fortement ralentie par un bouchon, et pendant que mon ami et son fils achètent plein de gadgets dans les mains des marchands ambulants, je me laisse aller à des réflexions sur ce qui nous unit ou nous sépare, Bérété et moi. D’abord ce qui nous unit remonte à notre enfance, cette franche camaraderie nouée sur les bancs de l’école et aussi parce que nous sommes natifs du même terroir. Par contre ce qui nous divise sans forcément nous opposer c’est l’ethnie, il est konianka, je suis loma, il est musulman, moi libre penseur. Il milite aussi dans le parti au pouvoir et moi dans l’opposition, mais tout cela me paraît normal.
Voilà que la politique vient tout gâcher, elle exaspère les différences, attise la haine entre ethnies et fait la part belle à une catégorie de citoyens au détriment des autres. L’exemple le plus illustratif de cette politique machiavélique a trait au conflit intercommunautaire qui a éclaté en juillet 2012 à Koulé et qui a connu des répercussions fort dramatiques à N’Zérékoré et Beyla. Les Koniankas majoritaires à Beyla avaient juré de venger leurs parents morts ou blessés dans les deux autres villes. Et pour y parvenir ils se sont organisés en bandes armées pour « piller, brûler et tuer dans les quartiers habités par Kpèlès, Lomas et Kissias », selon des rapports d’ONG de défense des droits humains.
Les populations pourchassées se sont réfugiées au camp militaire de la ville où le commandant leur a dit qu’il attendait l’aval du préfet pour rétablir l’ordre. Le préfet contacté dit à son tour attendre l’ordre de son département de tutelle, un ordre qui n’est jamais parvenu. Les pillards ont donc agi en toute impunité et les victimes n’ont eu que leurs yeux pour pleurer.
Alors qui sommes-nous en définitive Bérété et moi ? Des amis certes, mais aussi des ennemis. Nous sommes ennemis sans nous le dire ouvertement, nous sommes fils et citoyens d’un même pays, mais nous ne sommes pas logés à la même enseigne. A tort ou à raison, on pense que son ethnie dicte « sa loi » à la mienne contre toute logique. La réconciliation ? Eh bien on en parle depuis un certain temps, je me garde d’y croire.
O. Tiero
L’indépendant, partenaire de GuineeActu
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