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Comment changer la Guinée ? Réflexion sur le consocialisme et le parlementarisme

Ousmane Diallo  Jeudi, 09 Juillet 2015 23:10

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DIALLO_Ousmane_2_01Nous l’avons préalablement mis en évidence, l’ethno-stratégie est une manœuvre politique qui, non seulement ne favorise pas la construction d’une nation commune, mais aussi et surtout peut dégénérer en des conflits intercommunautaires sanglants. Sur la base de ce constat et toujours en nous focalisant sur la Guinée, nous avons ensuite démontré que le néopatrimonialisme et l’hyperprésidentialisme freinent le fonctionnement normal de la démocratie dans une pléthore de pays africains. Pour résoudre l’ensemble de ces graves problèmes sociopolitiques, deux solutions concrètes sont récurrentes dans la littérature s’articulant autour des processus de démocratisation en Afrique : certains spécialistes proposent le parlementarisme au lieu du présidentialisme et d’autres prônent le consocialisme. Examiner ces deux solutions concrètes, tout en explorant comment elles pourraient contribuer à la réussite de la démocratisation en Guinée, c’est ni plus ni moins l’objectif que nous tenterons maintenant d’atteindre.

Le consociationnalisme permet un partage plus équitable des ressources étatiques et fonctions publiques entre les différentes communautés constitutives d’une nation. En fait, sous ce modèle d’organisation politique, la «politique à somme nulle» (le parti politique qui gagne, gagne tout et celui qui perd, perd tout) est substituée par une « politique des coalitions » entre les représentants officiels des différentes communautés qui aspirent au pouvoir. Appliqué au contexte guinéen, cela impliquerait un partage du pouvoir politique entre les communautés malinké, soussou, peule et forestière. C’est pour cette raison que l’on peut parler d’une démocratie consensuelle ou encore d’une démocratie de partage du pouvoir. Dans son intéressant ouvrage intitulé La démocratie dans les sociétés plurales, Arend Lijphart souligne que la démocratie à l’occidentale peut s’avérer dangereuse dans des sociétés culturellement divisées (par la religion, la langue, la région d’origine, le patronyme, etc.) notamment « parce que les minorités auxquelles l’accès au pouvoir est constamment dénié, se sentiront exclues, victimes de discrimination et cesseront de manifester leur allégeance au régime ». Les Guinéens peuvent consolider leur unité nationale et coordonner les intérêts politico-économiques de leurs principaux groupes ethniques s’ils sont prêts à réorganiser leur système politique et respecter les institutions qui en découleront. Comme le dirait Mandela, le consocialisme semble impossible en Guinée jusqu’à ce que ce soit fait.

Quid des vertus du parlementarisme ? Dans son étude comparative entre les régimes présidentiel et parlementaire, Juan Linz suggère la primauté du « régime flexible » qu’est le parlementarisme sur celui de la « rigidité » incarné par le présidentialisme. Son choix est fortement lié au fait que le présidentialisme octroie à la personne du président des pouvoirs si importants qu’il devient difficile aux autres contre-pouvoirs de s’opposer à lui. La collaboration des pouvoirs exécutif et législatif (parlement ou assemblée nationale) constitue la caractérisque fondamentale des régimes parlementaires. Ici, il n’existe pas de président de la République élu directement par le peuple, mais plutôt un premier ministre qui est désigné en fonction du poids électoral de son parti politique aux législatives : un modus operandi électoral qui contribue à la dépersonnalisation du choix des dirigeants. Parce que c’est le chef du parti politique qui remporte la majorité des sièges du parlement qui gouverne, de facto, le pays. Mais pour exercer et demeurer au pouvoir, le gouvernement a indispensablement besoin du soutien de la majorité des députés de la chambre des communes. S’il perd ce soutien, une autre élection est annoncée. C’est le fondement même du « gouvernement responsable ». Vous l’aurez donc compris, le parlementarisme permet de mieux encadrer les décisions et actions du pouvoir exécutif.

Les différents bilans du cinquantenaire des indépendances africaines démontrent que l’excès et la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul individu débouche sur des dérives pour le peuple. Regardez ce qui se passe actuellement au Burundi. Dans son fameux Esprit des Lois, Montesquieu ne disait pas autre chose en affirmant ceci : « pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Toutefois, ce qui précède sera difficilement réalisable sans un leadership constructivement puissant de la part des principaux acteurs politiques guinéens qui pourraient travailler ensemble dans l’intérêt supérieur de la nation. Pourquoi pas ? Parallèlement, sans être prisonniers de leurs émotions, les citoyens guinéens, de Conakry à N’Zérékoré, en passant par Mamou et Kankan, gagneraient plus en fédérant leurs forces et intelligences pour vivre ensemble comme des frères, sinon ils risquent de s’affronter et mourir ensemble comme des idiots. Bien connue, la pensée de Martin Luther King que nous venons de paraphraser est vraie pour plusieurs autres États africains.

Toutefois, dans un pays, comme la Guinée, où le déficit démocratique reste significatif et le taux d’analphabétisme considérable, les chances de réussite du consocialisme sont beaucoup plus élevées que celle du parlementarisme.

En définitive, « les institutions démocratiques ne sont pas les seules conditions garantes d’une vie sociale, démocratique et juste, encore moins d’un fonctionnement politique démocratique. Les institutions démocratiques dépendent des gens qui y travaillent et qui les servent. Ainsi, ce sont les personnes impliquées, les hommes et les femmes dans ces institutions qui produisent un environnement social démocratique et juste, ou dégradé, corrompu et dégénéré. » Cette pertinente remarque de Boulou Ebanda de B'béri, professeur au département de communication à l’université d’Ottawa, nous pousse à réfléchir sur une question centrale : par quel genre de dirigeants voulons-nous réellement être gouvernés ?


Ousmane Diallo
Ottawa, Canada


« Nous ne connaissons pas le vrai si nous ignorons les causes », Aristote


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