Thierno Sadou Diallo Mardi, 07 Juillet 2015 18:58
Les enjeux
Depuis que la nouvelle de l’alliance scellée entre l’UFDG et le FPDD a été annoncée par leurs présidents respectifs, la politique guinéenne semble être sortie de sa torpeur habituelle. Les passions se sont déchainées de part et d’autre de l’échiquier politique. Et les déclarations fusent de tous les côtés. Les uns condamnent, les autres approuvent et quelques-uns restent confus et désorientés. Au bout du compte, c’est le véritable message que cette alliance cherche à convoyer qui est déformé et enfoui dans les débats, à travers les multiples interprétations qu’on en fait ! Ceci pourquoi ? Bien évidemment, parce qu’au cœur de tout ce brouhaha, il y a les douloureux évènements du 28 septembre 2009, au cours desquels de nombreuses femmes furent violées en plein midi et à ciel ouvert, et plus de 150 manifestants tués par les forces de l’ordre contrôlées par le régime de Moussa Dadis Camara, chef du CNDD, la junte au pouvoir. Et le fait que depuis plus de cinq ans, le peuple de Guinée n’a pas eu la possibilité de s’acquitter de son devoir moral à l’égard des survivants en leur donnant un sentiment d’apaisement et en les aidant dans leur malheur, et en même temps rendre hommage à ceux qui ont péri et permettre aux familles des disparus de tourner la page, toute association ou toute compromission avec ceux qui ont été de près ou de loin impliqués dans cette tragédie, toucherait donc un point sensible dans la conscience collective guinéenne ! Et c’est là où le bât blesse !
En 2010, entre les deux tours de l’élection présidentielle, le RPG a signé un accord pour une alliance électorale avec un parti dont les leaders jouaient un rôle de substitut pour Dadis Camara ! En somme des subrogés de l’ancien chef de la junte, qui à mots couverts exigeaient son retour en Guinée. Mais qui, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, s’en est indigné ? Où étaient tous ces moralistes lorsque ces consignes de vote ont été données en faveur du professeur Alpha Condé ? Et pourtant, l’ombre de Dadis Camara planait entièrement sur cette alliance ! Mais aucune déclaration n’a été enregistrée de la part de ceux qui, aujourd’hui sont prompts à condamner l’acte posé par le leader de l’opposition guinéenne. On a plutôt tapé le professeur Alpha Condé à l’épaule pour avoir su ratisser large autour de lui et pour avoir montré la marque d’un bon politicien, s’ils ne disent pas que c’est un animal politique !
Pendant les élections législatives de 2013, on a sollicité du même Dadis une parole ou une action, qui devait servir de signal aux électeurs de la Guinée Forestière pour que ceux-ci votent massivement pour les candidats du RPG Arc-en-ciel. Tout le monde a vu comment les subrogés de Dadis se sont démenés sur le terrain pour que cela soit une réalité. Mais qui s’en est offusqué ? Où était l’indignation ? Où étaient ces grands moralistes qui crient aujourd’hui sur tous les toits ? Sur une autre planète ?
Si on peut admettre que toutes ces connivences se sont faites dans les coulisses de la politique guinéenne, pourquoi n’a-t-on jamais fait exploser le thermomètre lorsque des personnalités inculpées par la justice guinéenne dans le massacre du 28 septembre, ont continué à servir dans le gouvernement du professeur Alpha Condé comme si de rien n’était ? Au vu et au su de tout le monde ! Qui a haussé le ton pour demander leur démission jusqu’à ce que la justice se prononce sur leur sort ? Ou étaient les ardeurs dont on fait preuve aujourd’hui à l’égard de l’alliance UFDG-FPDD ?
Ce qui reste clair, c’est que le RPG Arc-en-ciel était au lit avec Moussa Dadis Camara et qu’on a voulu le traiter comme une vilaine maitresse dont on sollicite les faveurs tard la nuit et loin des regards indiscrets. Le problème c’est que la vilaine maitresse est fatiguée d’être traitée de la sorte et veut sortir au grand jour pour s’afficher au bras de son élu. D’où toute cette commotion !
Comme l’habitude est une seconde nature, à l’approche de cette élection présidentielle 2015, tous les grands partis politiques, en tout cas, tous ceux qui ont l’intention de présenter un candidat, tous ces partis dis-je ont démarché Dadis Camara pour son soutien. Tous et sans exception, qui par des voies directes, qui par des voies indirectes ! Seulement voilà, « la vilaine maitresse » veut participer au grand bal et tient cette fois-ci à se faire accompagner par un autre cavalier. D’où cette alliance UFDG-FPDD !
Et les victimes du massacre 28 septembre 2009 ? Elles ne comptent-elles pas ? me dira-t-on ! Cette alliance ne favorise-t-elle pas l’impunité ?
J’ai bien écouté le président de l’UFDG lorsqu’il a annoncé la nouvelle au grand public. Il a bien dit que cette alliance n’entamera en rien la procédure judiciaire et que tout sera fait pour que justice soit rendue aux victimes. Il leur a témoigné de son soutien indéfectible pour que la vérité soit connue et les responsables punis. J’ai aussi écouté Dadis Camara qui a dit clairement qu’il est prêt à se présenter devant la justice s’il est convoqué. Il a même indiqué qu’il est prêt à rentrer au pays et donner son témoignage sur les tueries du 28 septembre. Mais toutes ces précisions ont été noyées dans la cacophonie qui s’en est suivie ! Des sceptiques, il y en a eu, et certains d’entre eux vont jusqu’à dire que tout ceci est de la poudre aux yeux. Pour eux, une fois que l’alliance aura remporté la victoire et conquis le pouvoir, il sera difficile de traduire Dadis Camara devant la justice. Et que tout cela favorise l’impunité. Devant les explications de Cellou Dalein Diallo et Dadis Camara, on sème donc le doute et on s’y réfugie.
J’ai écouté aussi plusieurs responsables de l’UFDG qui eux aussi sont des victimes de ces douloureux évènements. Ils ont indiqué clairement qu’ils sont de cœur avec les victimes et que tout sera fait pour que justice soit rendue. Certains d’entre eux étaient au Stade du 28 septembre où ils ont été frappés, violentés et dans certains cas leurs épouses brutalisées. Je ne vois pas comment ces responsables pourraient fermer les yeux sur de tels crimes.
Moi-même qui écris ces lignes, je suis une victime du régime de Dadis Camara qui, à l’époque, passait par tous les moyens pour intimider, embastiller et faire taire ses adversaires réels et supposés. Et je me rappellerai toujours le jour où j’ai vu Toumba Diakité pour la première fois. Nous étions en détention au camp PM3, à Boulbinet, non loin de Sékoutouréya. Ce jour-là, nous avons vu arriver une équipe de bérets rouges armés jusqu’aux dents. Ils trimballaient avec eux un prisonnier qui tenait à peine sur ses jambes. On le déposa dans la cour et le chef du commando commença à l’attacher avec une telle force que le malheureux criait et gémissait en appelant sa mère. Après l’avoir ligoté comme un saucisson, le chef du commando ordonna à ses hommes de le jeter dans une cellule. La scène était tellement éprouvante et dure à supporter que le commandant Kader Doumbouya, un officier pur et dur, et qui se tenait à mes côtés, ne put retenir un frisson. Instinctivement, je me tournai vers un capitaine, membre du CNDD, mais tombé en disgrâce et qui était en détention avec nous. Je lui demandai : « Mais, capitaine, qui est cet homme ? ». Il me répondit : « C’est Toumba, le garde du corps de Dadis ! C’est le plus craint de tous ! Personne ne l’ose, ni même Tiégboro ou Pivi Coplan ! Dadis ne jure que par lui ! » Bon Dieu, soupirai-je ! Ce soir-là, nous allâmes au lit, complètement démoralisés, sans nous douter que bientôt ce nom allait être sur toutes les lèvres.
Moins de trois semaines après, il y eut une grande agitation dans le camp ! Les bérets rouges revinrent avec des jeunes arrêtés au cours d’une manifestation. Il y en avait au moins une centaine et plusieurs d’entre eux étaient blessés et on pouvait voir qu’ils avaient été violentés. Parmi eux, une jeune dame, qui elle aussi, avait été grièvement blessée. C’est elle qui me raconta dans les détails ce qui s’était passée au Stade du 28 septembre, ce jour, lorsque les militaires avaient tiré sur la foule et agressé les leaders. Elle me raconta comment les femmes avaient été violées en plein air et dans les annexes du stade. J’étais choqué et abasourdi ! Les jours suivants, bien qu’étant prisonniers nous-mêmes, nous avons aidé ces jeunes manifestants à tenir le coup, à se soigner et à espérer une prochaine libération.
Je vous raconte cette scène pour dire que nous étions sur le terrain et que nous pouvons parler de cette affaire du 28 septembre avec autorité. On ne peut tout dire ici. Mais ceux qui prétendent que nous pouvons tourner le dos à toutes ces victimes, avec qui nous avons partagé les plus grandes souffrances, ne savent pas de quoi ils parlent. Insinuer qu’on va passer en pertes et profits tous ces crimes pour le bonheur d’une alliance, c’est se livrer à une mesquine surenchère politique. Et c’est pourquoi je dis, qu’aucun parti politique n’a le droit de s’immiscer dans les affaires d’un autre parti qui a décidé de nouer une alliance afin de renforcer sa stratégie électorale. Aucune organisation, aucune ONG, n’a le droit de se substituer au bureau exécutif de l’UFDG pour juger de l’opportunité d’une démarche politique quelconque au niveau de ce parti. Et tout ce monde qui s’agite en faisant des généralisations et des déclarations à l’emporte-pièce devraient méditer les sages conseils de M. Lansana Kouyaté, président du PEDN : « C’est une affaire interne à l’UFDG et eux seuls ont le droit d’en juger ».
Il faut se demander pourquoi toutes ces personnes qui s’agitent n’emploieraient pas cette énergie pour demander des comptes au gouvernement du président Alpha Condé qui a charge de diligenter la procédure judiciaire. Pourquoi cette procédure est-elle si lente et pourquoi après plus de cinq ans, les victimes n’ont pas eu droit à un procès. Pourquoi ne demande-t-on pas des comptes à la CPI qui a abandonné cette affaire à la justice guinéenne qui on le sait, n’est pas assez compétente pour juger de crimes aussi graves relevant de crimes contre l’humanité. Pourquoi ne demande-t-on pas des comptes aux organisations de défense des droits de l’homme, qui année après année semblent se contenter de quelques inculpations qu’on nous distille au compte-goutte. Des inculpations qui ne sont suivies d’aucun effet !
Il faut que tout le monde se ravise ! Ce n’est pas dans la presse qu’on va faire le jugement de cette affaire. Et ce n’est non plus au quartier général de l’UFDG ! Mais bien un procès en bonne et due forme au tribunal. C’est ce que tout le monde attend !
Et en attendant, l’UFDG est libre d’utiliser tous les moyens légaux à sa disposition pour poursuivre sa conquête du pouvoir. Et devant cette problématique d’alternance démocratique, nous faisons face quant à nous à un grave et imminent danger : celui de voir la politique du président Alpha Condé transformer une nation multi-ethnique comme la Guinée en état mono-ethnique. Une politique, si elle réussit, qui risque de transformer radicalement les fondements sociologiques et culturels de la nation guinéenne.
Il a annoncé la couleur ! Il a entamé sa marche ! Et il est en chemin ! Le véritable enjeu pour nous c’est comment l’arrêter net dans son élan !
Voilà !
Thierno Sadou Diallo
![]()