Bernard Charles Dimanche, 03 Mai 2015 20:02
Première partie
« Toute l’histoire est fondée sur l’usage de la force et de la violence ; si notre leader et fondateur a jeté les bases de quelque chose, ce sont les principes d’une politique d’État de violence et de teneur. » Ce jugement porté récemment par un historien sur l’évolution soviétique de son propre pays nous paraît aussi s’appliquer singulièrement au cas de la République de Guinée et à son fondateur Sékou Touré. Que la violence soit au coeur même de ce régime, il n’est que de se rappeler la succession quasi annuelle des « complots » qui défrayèrent la chronique et leur répression avec ses deux paroxysmes en 1971 et 1975.
Mais la violence, dans ses diverses formes, n’est pas apparue brusquement dans un régime qui se voulait révolutionnaire et qui, par là même, générait la contre-révolution, selon les termes de Sékou Touré. On la trouve aux origines mêmes du régime touréen, lors de sa mise en place dans les années qui précédèrent l’indépendance, soit de 1954 à 1958. Dans cette brève communication, nous nous efforcerons de saisir quel fut son rôle dans la dislocation de l’ordre colonial en Guinée, dans l’établissement des bases du pouvoir personnel de Sékou Touré, dans la neutralisation ou l’élimination des adversaires, dans le contrôle de la population et dans la mise en place des institutions du nouveau régime. Nous nous appuierons tant sur les archives officielles qui commencent à être ouvertes aux chercheurs que sur les documents rassemblés au fil des années depuis 1959.
Si des incidents impliquant l’usage de la violence physique eurent lieu dès 1945, c’est surtout à partir de 1954 qu’ils se produisirent systématiquement jusqu’au référendum du 29 septembre 1958 par lequel la Guinée accéda à l’indépendance. Trois paroxysmes (juillet 1954-février 1955 ; septembre-octobre 1956 ; avril-mai 1958) ne sauraient faire oublier qu’ils s’échelonnèrent en fait tout au long de ces cinq années. Ils accompagnent une vie politique effervescente et ponctuée par une succession d’élections législatives (juin 1954, janvier 1956), municipales (novembre 1956), territoriales (mars 1957) et aux conseils de circonscription (mai 1958) avec leurs innombrables réunions publiques, un corps électoral multiplié par trois. L’enjeu est très clair : d’abord la conquête du pouvoir, puis sa consolidation par tous les moyens.
S’insèrent dans ce continuel remue-ménage électoral les activités des partis politiques. Le PDG, branche du RDA, qui, après avoir failli disparaître en 1949-1951, retrouve des forces au sein des masses par le biais des syndicats cégétistes et se pose en parti largement majoritaire. Face à lui s’érigent la DSG (octobre 1954), branche du MSA (en janvier 1957), et le BAG (décembre 1954) qui s’uniront en 1958 pour former la section guinéenne du PRA aux fins du référendum de 1958. Les syndicats ne manifestent pas moins de vitalité par-delà leurs divergences idéologiques et leurs affinités politiques : CGT qui, par scissiparité, devient CGTA en s’affranchissant de la métropolitaine tout comme procédera la CFTC. Chacun, parti ou syndicat, ayant ses congrès à l’échelle du pays ou à celle de l’Afrique occidentale française …
Le tout sur marche accélérée vers l’indépendance et remise en cause des clivages sociaux.
Certes, d’autres territoires de l’Ouest africain français connurent semblables bouillonnements. Peu, semble-t-il, furent autant marqués par la multiplicité des incidents, près de quatre cents ayant troublé l’ordre public, et le recours à la violence physique. Les rapports affluent quasi journellement chez les responsables signalant ici un groupe de femmes s’en prenant à un chef de canton, là des bagarres au marché entre partisans de Barry Diawadou et fidèles de Sékou Touré, ailleurs que des maisons sont assiégées par plusieurs centaines de manifestants, qu’une fête est troublée par un groupe du parti adverse ou que les passants se voient contraints d’acheter des cartes d’adhérent.
Les campagnes électorales, si fréquentes, peuvent être suivies à la trace avec leur cortège d’interventions policières, gendarmes ou gardes de cercle. Et c’est à qui empêchera l’adversaire de tenir ses réunions, organisera des contremanifestations et des défilés où pleuvent de part et d’autre pierres, insultes et coups.
Mais l’intensité des incidents et leur extension sont sans doute spécifiques de la Guinée. Pour ne s’en tenir qu’à une définition simple de l’incident « grave» quant aux personnes, c’est-à-dire celui qui entraîne des morts ou blessés on peut en effet recenser, de juin 1954 à octobre 1958, un minimum d’environ 75 pour l’ensemble de la Guinée, certains pouvant s’étendre sur plusieurs jours. Ils occasionnèrent, selon les chiffres officiels, 48 morts et plus vraisemblablement au-delà de 70. Les plus dramatiques éclatèrent à Conakry du 29 septembre au 5 octobre 1956 et du 1er au 5 mai 1958. Un paroxysme est atteint dans ce dernier cas puisque le rapport transmis au ministre de la France d’outre-mer considère, comme « très loin de la réalité », le bilan officiel des victimes qui dénombrait cependant 26 morts (il faudrait en compter plus de 40) et plus de 400 blessés.
Une évaluation même grossière du nombre des blessés est encore plus difficile à établir puisque, souvent, les rapports de police se contentent de signaler de « nombreux blessés» et que les victimes ne se font pas toujours connaître, bien loin de là, ni ne sont revendiquées par les partis antagonistes.
Au total, pour la même période, le chiffre minimal devrait s’établir aux environs de 1 500 victimes, dont un millier pour Conakry. Les deux régions du pays les plus affectées seraient, et de loin, la Basse Guinée (avec principalement Conakry, Forécariah, Boké), et la Guinée Forestière (N’Zérékoré et Macenta) tant par le nombre d’incidents graves que par celui des victimes. Pour les années 1954-1959, on en trouverait une confirmation avec l’indemnisation des victimes : 8,7 millions de CFA sur 10 inscrits au budget local pour 166 sinistrés de la basse Guinée (Conakry, Boffa, Dubréka et Forécariah) Toutefois, si on tient compte de l’ensemble des incidents, ils se seraient produits à 70 % en Basse Guinée, le reste se répartissant à peu près également dans les trois autres régions : Fouta, Haute Guinée et Guinée Forestière.
Pour obtenir une impression plus précise encore du caractère tumultueux de la période, il faut prendre en considération d’autres manifestations de la violence comme le nombre de cases et maisons brûlées, saccagées ou pillées pour raisons politiques ou autres (antagonismes ethniques , terrains de culture) ; les innombrables lapidations d’adversaires et du service d’ordre, les pierres ayant été l’arme par excellence des fauteurs de troublé ; les centaines d’arrestations dont le chiffre semble avoir été fortement exagéré par les divers antagonistes ainsi que les condamnations, elles aussi beaucoup moins nombreuses, eu égard aux événements, que ne le laissent entendre les propagandes partisanes. Dans le rapport déjà mentionné sur les troubles de mai 1958 à Conakry, son auteur indique « chiffre dérisoire » pour les arrestations et condamnations !
Autre exemple, le gouverneur signalait en septembre 1958 qu’un village entier, celui de Koundara, avait été incendié. Dès lors, il n’est pas surprenant que se soit établie une psychose de la violence provoquant des réactions de crainte, voire de terreur, et enclenchant le cycle des représailles où se diluent les responsabilités des affrontements. Déjà en 1955, un président signalait que les « incidents ont engendré parmi les patrons africains membres de notre syndicat une psychose de crainte pour le présent et d’anxiété pour l’avenir ». Maints autres exemples touchant les diverses catégories sociales pourraient être fournis : « atmosphère de terreur » à Siguiri en juillet 1956. Aussi devient-il souvent illusoire de rechercher qui a déclenché les troubles, tout au moins au niveau des simples exécutants.
Dans un tel climat, un autre élément acquiert une importance primordiale. Les incitations à la violence jouent un rôle de détonateur et d’amplificateur. Les effets peuvent en être suffisamment dissuasifs pour éviter de passer aux actes. A cet égard, les discours des chefs de parti ou des candidats aux élections sont très révélateurs ainsi que les démarches auprès de l’administration qui prennent souvent un ton comminatoire ou d’ultimatum. La « violence verbale» est de règle. C’est le langage de l’agressivité, de la lutte, du combat à finir. Nouveau député en 1956, Sékou Touré s’écrie à Macenta : « Si vos chefs vous obligent à des travaux forcés, refusez. S’ils vous injurient, injuriez-les à votre tour. Si quelqu’un vous frappe, frappez-le même si c’est un gendarme. Si vous êtes incapables de frapper vous-même, allez chercher des camarades militants. »
L’adversaire doit être non seulement combattu, mais détruit moralement à défaut de l’être physiquement ; il faut le discréditer totalement. Donnons-en quelques exemples qui pourraient être multipliés à loisir. Dans une lettre du 10 avril 1957 au commandant de Forécariah, le chef de canton de Morebayah-Kaback dénonce ses adversaires RDA qui auraient déclaré au cours d’une réunion : « Nos partisans sont libres de faire ce qu’ils veulent, nous pouvons saccager la concession du chef de canton … Cette fois il ne faudra pas le rater, il faudra l’égorger comme un poulet. Personne ne nous blâmera, car l’administration est avec nous. »
Dans un éditorial du 16 mai 1958, le journal du PDG écrit, sous le titre « Ils ne passeront pas » : « Il leur faut engendrer le désordre et la haine, la destruction et la misère. Il leur faut des morts et des victimes expiatoires pour payer leurs fautes et se sortir de l’oubli où les a relégués la volonté populaire.
Espèrent-ils donc dans leur criminel orgueil pouvoir rétablir leur fortune sur les cadavres de nos morts, les cendres de nos cases et les ruines de nos maisons ? [ … ] Et pour quelle fin ? Pour aucune autre fin que celle de leur seule ambition d’hommes qui ont échoué et ne s’y résignent pas. Pour rien d’autre que le rétablissement de leurs dérisoires privilèges, l’assouvissement de leur dangereuse vanité. »
Pour sa part, le député Barry Diawadou, chef du PRA, se déplaçait alors avec une mitraillette en bandoulière et n’hésitait pas à répéter en public, voire devant de hauts fonctionnaires, que son parti riposterait immédiatement aux provocations : « Cent pierres pour une pierre jetée, cent coups de fusil pour un coup de fusil reçu ». Il s’écriait : « Nous sommes prêts, même si nous devons installer ici l’anarchie et le désordre, à nous battre pour notre cause. »
Dans le même temps, Sékou Touré, son adversaire de toujours, devenu vice-président du Conseil, lançait à la population, un curieux appel au calme en précisant : « Nous savons que ceux que le suffrage universel a éliminé de l’arène politique et ceux qui sont privés des moyens d’exploitation des masses paysannes du fait de la mise en application de nouvelles structures administratives, économiques et sociales et des institutions démocratiques votées par l’Assemblée territoriale sont en désarroi et se livrent à des provocations ouvertes contre l’ordre public. »
Et Barry Diawadou de lui rétorquer, deux mois plus tard, dans un éditorial cinglant : « Il se déroule actuellement en Guinée française un véritable drame qui, pour être couvert par des officiels, n’en est que plus horrible […]. En d’autres termes, le leader RDA a célébré sans risques les funérailles de la légalité pour qu’enfin la force prime le droit, transformant sa majorité en hystérie guerrière […]. Le martyr de la Guinée dure depuis quatre ans […]. De larges couches de la population livrées au matraquage inhumain du RDA se posent la question lancinante : "Qui arrêtera le drame ?" »
A suivre...
Transmis par Boubacar Doumba Diallo