Thierno Fodé Sow Mercredi, 14 Janvier 2015 19:16
Certains confrères ont marché récemment pour témoigner solidarité à Charlie Hebdo. Munis de pancartes « Je suis Charlie », ils sont partis du CNC pour l’ambassade de France, en compagnie de plusieurs autres corporations, après c’est l’immersion d’Alpha Condé. C’est pour une cause juste, pourrait-on dire, au-delà de toute démagogie ! Il reste que le tableau est davantage noirci en Guinée qu’en France.
La liberté d’expression est fortement menacée. RSF dans son dernier rapport en fait foi. Du coup, on s’attendait à ce que ces confrères marchent pour exiger davantage de liberté, en lieu et place de Charlie Hebdo. Après tout, c’est la loi de la proximité, bien connue de la profession de journaliste. Combien de journalistes ont été rossés, leur matériel confisqué ou écrasé par des militants, gendarmes, policiers voire des bérets rouges ou de simples hauts commis de l’Etat ? Combien de journalistes ont-ils reçu des menaces de mort ou subi des intimidations ? Il y a eu mort de journalistes. La presse guinéenne, à travers des déclarations, s’est juste limitée au vœu pieux. Aucune émotion, aucune action pour dire « Plus jamais ça ». Aujourd’hui, dans la pure flagornerie, on se dit Charlie. Pourtant, il y a bien des chats à fouetter en matière de liberté de la presse en Guinée.
Notre confrère Nouhou Baldé en sait quelque chose : « En juillet 2011, c’est le siège de l’hebdomadaire Le Défi qui avait été attaqué, la nuit du 20 au 21. Mandian Sidibé a enregistré deux fois des balles "perdues" qui visaient son bureau personnel et le studio, avant de paniquer un dimanche après-midi et d’appeler au secours lorsqu’on lui annonça au téléphone que l’homme qu’il venait de voir avait posté des tireurs en moto… On connaît la suite ! Moussa Tatakourou Diawara a été pourchassé de Kankan et a goûté à l’exil pour avoir révélé l’impopularité du chef de l’Etat qui avait été hué à Nabaya en 2013. Amadou Diouldé Diallo (RTG) a été destitué de son poste, puis rayé de la fonction publique pour avoir osé dire que le défunt président Lansana Conté avait initié les travaux de réfection du palais des Nations, récemment rebaptisé palais Mohamed V, par Alpha Condé qui prétendait faire ce travail initié par Conté. On refuse de renouveler l’accréditation de RFI à Mouctar Bah, parce que soupçonné de ne pas parler avec la couleur jaune du président Alpha Condé. On menace de tuer Ibrahima Sory Traoré de Guinee7.com pour avoir repris un article de l’hebdomadaire L’indépendant qui s’interrogeait sur l’authenticité du prix "remporté" par KPC de Guicopress. »
Que dire des autres journalistes de Lynx FM malmenés par des militants en furie ? Et de ces autres, obligés de rebrousser chemin à cause du simple fait d’être des journalistes en quête de la bonne info ? Les exemples sont légion. On ne voit donc point l’opportunité de marcher, alors qu’on a notre liberté fortement menacée. En lieu et place des arrêts sur images avec des diplomates ou le chef de l’Etat, la presse guinéenne aurait pu s’appeler – à la place de Charlie – « J’exige d’avantage de liberté de presse ».
On aurait dû marcher pour la construction d’une réelle Maison de la presse, pour l’application des lois dépénalisant les délits de presse, pour la mise en place de la Haute autorité de la communication (HAC), pour plaider à faire partie des journalistes accompagnant le chef de l’Etat dans les missions d’Etat, etc. Pour une erreur de casting, cette marche en fut vraiment une : un maladroit dosage d’émotions et de démagogie de mauvais aloi. Mais, bon, le vin est tiré il faut le boire, pourrait-on dire en désespoir de cause !
Thierno Fodé Sow
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