Alseny Soumah Samedi, 10 Janvier 2015 23:09
Ma plume est très souvent sucrée et ensoleillée à la couleur de mon enfance et de mes souvenirs des horizons africains ensemencés.
Celle de cette semaine est ensanglantée à l’image de Charlie Hebdo et de la liberté d’expression. Triste et grave, elle va l’être expressément pour une des rares fois. Cette gravité est à la hauteur de ma colère et de mon errance émotionnelle du moment. Je suis marqué et je le reste certainement à jamais. Mais je ne suis nullement attentiste comme je ne suis pas pessimiste pour l’avenir à condition que les Français restent désormais groupés, éveillés et solidaires.
J’ai toujours laissé et écouté les personnes éclairées s’y risquer et ensuite faire mon opinion. Je fais le choix dorénavant de sortir de l’anonymat sur cette question de « religion » aussi vieille et complexe non pas pour m’ériger en un « théologien de canapé », mais pour marquer mon désaccord absolu face à l’attaque meurtrière de Charlie Hebdo.
L’initiative et les termes me sont complétement personnels et les assume comme ma culture familiale a toujours été de porter mes idées dans une confrontation intellectuelle apaisée. Ma conviction au dialogue et la richesse des cultures et des opinions dans la différence s’en est forgée.
Je porte aujourd’hui à bout de bras mes interrogations en utilisant le verbe, en m’exprimant dans une langue française qui me donne les possibilités acerbes pour traduire ma profonde indignation. Mon interpellation s’adresse à tous sans aucune limite confessionnelle et même à ceux ou celles qui ne partagent pas mon opinion et mes présents propos.
Que dire présentement à part que j’ai peur … ?
J’ai peur de prendre peur parce que devant moi des personnes lâches préfèrent agir cachés sous cagoule les armes à la place des mots et des idées,
J’ai peur de tomber dans un silence complice – à me morfondre devant ma télé, à étouffer ma colère dans un drap blanc et parfumé entre les murs décorés de ma demeure parisienne.
J’ai peur de ne plus savoir m’indigner et m’enfoncer dans la banalisation devant de telles attitudes indescriptiblement horribles et croire que je ne suis pas concerné,
J’ai peur de faire peur désormais – me faire pointer du doigt – parce que je suis musulman, et de ne plus savoir m’approcher de mes amis chrétiens, libres penseurs, juifs, bouddhistes, agnostiques, hindouistes, … et me confondre à ma peine dans une solitude première,
J’ai peur d’amorcer une descente irréversible à ne plus croire en l’Homme et de ce qu’il y a de plus beau dans chaque créature, et commencer à penser que Dieu se « lasse » de l’humanité.
J’ai peur de voir l’islam s’étrangler de la violence faite en son nom et que le reste des musulmans s’accommodent de ces scènes de barbarie, et ne pas secouer le cocotier.
J’ai peur que les érudits du monde musulman et les imams soient plus obsédés de compter le nombre de personnes converties que de nous éclairer ouvertement et définitivement sur les réels messages d’humanité de l’islam.
Autant j’ai peur, je refuse de partir …
Je refuse de laisser « des petits perdus de vendredi » et fanatiques emprisonnés cette religion dans une caricature de violence, de lâcheté et d’obscurantisme ténébreux.
Je refuse de ne pas croire que l’humanité est la rencontre des idées, pratiques et cultures différentes et non qu’une s’obstine à s’imposer aux autres par irrespect et dans la brutalité.
Je refuse de me laisser terroriser et de ne pas continuer à croire que « l’islam de France » se veut conforme aux lois laïques de la République et est un instrument de paix.
Je refuse d’accepter que Mahomet n’était point marrant et qu’il n’aurait pas signé « une bonne barre de rire » en lisant les unes de Charlie Hebdo.
Je refuse d’imaginer que la foi musulmane est une somme « des gens coincés de l’humour » et qu’ils ne sont aptes qu’à mettre fin à la vie d’autrui quand les opinions des autres sont en dissonance avec les leurs.
Je refuse de croire que l’islam tout comme toutes les autres religions n’ont pas été de véritables critiques sociétales et politiques à leur avènement et qu’elles seraient aujourd’hui opposées aux critiques sociales et sociétales, …
Il est terrible de voir le traitement sans vergogne fait à l’humain au nom de ma religion. Je suis atterré et vis depuis quelques jours dans une incompréhension totale. Mon inquiétude est davantage grande quand beaucoup se revendiquent de l’islam et se livrent à tous les coins de rue aux prises d’otages pour terroriser et tuer. Ils n’ont que froidement tué « Allah Akbar » en voulant faire taire Charlie Hebdo et en cherchant à impressionner la France dans un acte primitif et sans-culotte.
Je laisserai ma plume se faire grave et triste à l’avenir pour dénoncer les attaques contre les enfants dans les écoles (en Syrie, en Afghanistan, …), le mariage forcé des femmes en Afrique de l’Ouest, les enfants soldats et le viol organisé des femmes (Soudan, République démocratique du Congo, …), la mort silencieuse de centaines de personnes par an, à la rue en France.
Alseny Soumah
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