Mamadi Dioubaté Jeudi, 08 Janvier 2015 22:56
J’ai appris avec beaucoup de tristesse le décès de notre frère Ahmed Tidjane Cissé mardi entre 23 heures et minuit.
J’ai connu Cissé au milieu des années 1980, c’est un ami qui m’avait parlé de son ballet et de la virtuosité de ses danseurs.
Etant dans une région où notre pays était mal connu surtout sur le plan culturel, l’on parlait plus du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, etc., j’ai pris contact avec Cissé lui demandant s’il désirerait se produire au Kino de l’université de Lille III.
Après son accord, nous avons réglé les détails: prix, transport et hébergement.
C’est ainsi que j’ai fait venir pour la première fois les ballets africains d’Ahmed Tidjane Cissé qui a montré au public lillois une facette extraordinaire de la culture guinéenne.
Le lendemain les journaux comme la Voix du Nord, Nord éclair, l’Unité n’ont pas tari de commentaires élogieux sur la prestation des danseuses et danseurs. Mon téléphone sonnait durant une semaine pour répondre aux journalistes et aussi la Guinée prenait sa place aux côtés des autres pays dans la ville de Pierre Mauroy.
Suite à ce succès nous avons récidivé en faisant jouer les ballets cette fois dans le plus grand théâtre de Lille, le théâtre Sébastopol dans le centre de Lille. Cissé était venu avec du monde dont le fameux marabout blanc du général Conté Vatican avec lequel j’avais eu des échanges sur le 04 février 1985, ce qui fut appelé l’affaire Diara Traoré.
Aussi j’ai trouvé auprès du maire de Marcq-en-Barœul, le Neuilly de Lille, des cours de danse donné par Cissé Ahmed Tidjane quelques heures par semaine.
Sur le plan politique, Cissé et moi étions militants du RPG. Il en était à l’époque le secrétaire général adjoint, sorte de vice-président. Nous avons voyagé ensemble pour préparer la visite de l’actuel président le 17 mai 1991.
J’étais sur le terrain avec les militants et je rendais compte à Cissé tous les jours à la cité de la culture.

Mon frère Cissé, pour te rendre hommage après la joie immense que tu m’as procurée lors de tes deux prestations à Lille, je citerai Walter Withman dans Départ pour Paumanok : «il ne peut rien nous arriver de plus beau que la mort ».
La mort, j’entends la mort naturelle, après une longue vie de travail et d’amour, n’est pas une limite, une négation de la vie. La mort donne au contraire à la vie, mon frère, sa signification la plus haute.
Ta mort est un rappel constant que ton projet n’était pas un projet individuel. Nous ne sommes hommes que si nous participons à un projet qui nous dépasse. La mort seule rend possible que nous fassions des choix témoignant que nous jugions tel projet supérieur à notre vie, des choix qui transcendent notre vie. Si nous ne devons jamais mourir, alors nous serions mutilés de cette dimension spécifiquement humaine : la transcendance. Il n’y aurait rien que nous puissions préférer à notre vie individuelle. Il n’y aurait pas de transcendance. Il n’y aurait pas non plus d’amour tel que nous puissions préférer l’autre à notre propre vie, il y a un don suprême mon frère que nous ne pourrions faire : celui de notre vie.
Tidjane ce don nous définit comme personne par opposition à l’individu.
L’individu c’est l’ensemble de nos «propriétés», au double sens du mot : nos possessions et nos particularités. Nos titres de banque ou de gloire, notre silhouette et notre visage, l’histoire anecdotique de ce que nous avons fait, ou cru faire, tout ce qui constitue notre « avoir » et non pas notre « être ».
Mon frère, la mort c’est la mort de l’individu. Toute tentative de soustraire l’individu de la mort n’est qu’une consolation illusoire qu’on se donne : qu’il s’agisse de la croyance animiste à la survie d’un « double » ou de l’immortalité de l’âme de Platon.
La mort n’est angoissante que pour ceux qui se limitent à l’individu, s’accrochent à ses propriétés. Car tout ce qui est individu sera détruit par la mort.
Individu biologique et personnage social ne survivent pas au naufrage.
L’être fondamental, au-delà de l’avoir, c’est la personne qui ne meurt jamais car c’est elle qui se constitue par nos réponses aux interpellations de l’amour, c’est-à-dire des autres ; lorsque nous sommes capables de les préférer à notre vie individuelle, et que par ce don, nous dépassons les limites, de notre individualisme, nous affirmons notre transcendance.
Les ballets africains, le combat politique pour l’instauration d’une démocratie dans ton pays et tant d’autres font que tu n’es pas mort, tu restes avec nous pour l’éternité!
Que Dieu le Miséricordieux t’accorde son pardon!
Dioubaté Mamadi