Antoine Akoï II Sovogui Mercredi, 10 Décembre 2014 19:08
La tragédie socio-administrative survenue le 16 septembre 2014 à N’Womey, est entièrement inédite. C’est pour prétendument mener une campagne de « sensibilisation » contre la fièvre Ebola que le gouverneur de la région de N’Zérékoré, en tête d’une délégation, s’est rendu à N’Womey. C’est au cours de cette mission que des personnes, non-encore identifiées, auraient massacré sept membres de cette délégation. Jamais de mémoire de Sud-Guinéens, des villageois ne se sont attaqués à une délégation du gouvernement ! C’est en réponse à ce crime odieux que le gouvernement, dans une réaction plus émotionnelle que rationnelle, va militariser N’Womey pendant 53 jours ; ce qui est une première dans les annales de la République. La trame de l’« affaire N’Womey », dont la cause principale a été la fièvre Ebola jusque-là inconnue en Guinée, est donc brodée de faits inédits. Quelles sont les dynamiques qui auraient engendré ce que l’histoire retiendra comme l’affaire « N’Womey » ?
Certains faits importants auraient causé l’« affaire N’Womey » : la mauvaise gestion de cette mission de sensibilisation dont les objectifs paraissent obscurs ; et la déconnection des gouvernants des gouvernés, suite à la crise de confiance qu’ont engendrée les accrochages meurtriers entre les populations du Sud-Guinée et les forces de l’ordre, sous la commandite du gouvernement. De ces incidents, il faut rappeler, entre autres, les massacres d’un paysan à Saoro, le 16 avril 2012 ; de 4 citoyens à Diécké, le 22 mars 2014 ; et de cinq habitants de Zowota, en juillet 2012. Ces assassinats de paisibles villageois, de surcroit non-armés, ont profondément entamé la confiance de la majorité des populations du Sud-Guinée en la responsabilité républicaine de l’autorité.
L’une des défaillances aura été l’opacité de la gestion de ladite campagne et de ses véritables objectifs. Pourquoi un gouverneur, la plus haute autorité administrative de la région, a cru devoir conduire une mission à objectif strictement sanitaire dans une sous-préfecture ? Pourquoi le choix de N’Womey, jusque-là exempt d’Ebola alors que Zénié, un village dans la préfecture de Macenta, avait déjà enregistré près de cent morts d’Ebola ? Pourquoi les agents de santé se sont mis à pulvériser des cases qui n’étaient donc pas des foyers potentiels de propagation d’Ebola ? Dans quel dessein des journalistes filmaient cette opération de pulvérisation ? Était-ce dans l’intention de confectionner un clip audiovisuel pouvant éventuellement permettre de justifier l’utilisation de fonds destinés à éradiquer l’épidémie ? Voilà autant de questions que l’on pourrait se poser quant aux véritables objectifs de cette mission.
Par ailleurs, un autre fait saillant ‒ et cocasse ‒ du drame, a été la fuite du gouverneur, alors qu’en sa qualité de « capitaine » il aurait dû quitter le navire dernier. Cet acte a révélé la peur de cet administrateur face à ses administrés. Ce fait confirmerait-il sa tacite appréhension quant à l’existence des classes des « gouvernants » et des « gouvernés » et le fossé qui les sépare ? La première classe, à laquelle il appartient, est celle des détenteurs du pouvoir politico-administratif ; ceux qui font, interprètent et appliquent les lois dans le pays. La deuxième classe est celle de ceux qui ne peuvent qu’obéir ; ils forment la classe de ce que les néo-marxistes appelleraient des « aliénés politiques ». Cette compréhension, plus ou moins consciente de ce statut, par les « gouvernés » aurait certainement induit leur réaction face aux « gouvernants ».
En fait, l’incident de N’Womey a mis à nu les limites du gouvernement guinéen en matière de gestion de crises, par rapport à ses homologues libérien et sierra léonais qui, bien qu’ayant des contextes socioculturels similaires à ceux de la Guinée, n’ont connu aucun débordement de l’ampleur de N’Womey. Aussi, l’incident a mis en exergue la pratique de la justice sélective ; dans la Guinée d’aujourd’hui, on est porté à croire que la loi s’applique différemment selon les régions ; cette assertion est illustrée par le fait qu’à Forécariah, une campagne similaire de sensibilisation a provoqué une violente réaction des habitants qui ont saccagé le siège de la Direction préfectorale de la Santé (DPS) et endommagé le véhicule 4/4 du premier ministre ; aucune poursuite n’a été initiée contre ces manifestants. De présumés auteurs de cette casse auraient été arrêtés mais, selon certaines sources, ils auraient été élargis et même gratifiés de 30 millions de francs guinéens, sur ordre de l’autorité.
Toutefois, l’incident a établi qu’il y a désormais un éveil de conscience chez les populations, notamment dans le sud du pays. L’expression de cet éveil a été rendue possible grâce aux leaders du Comité de crise de N’Womey, mis en place dès le début de la crise. Après plus de 40 jours de vaines négociations avec le gouvernement sur le dossier N’Womey, les membres de ce comité ont recouru à une grève de la faim. Ils ont été épaulés en cela par des députés et des leaders politiques de divers bords et même par des membres de la société civile ! Devant leur détermination, justifiée, le gouvernement a dû céder.
Cependant, on retiendra que l’approche extrajudiciaire a travesti et entaché le dossier N’Womey, notamment par la militarisation du village. Pire, cette méthode antinomique avec l’esprit de la Constitution a engendré l’exode de près de 6000 habitants de ce village ; occasionnant dans la foulée des viols de femmes par des soldats, des morts de villageoises par suite d’accouchements non-assistés, des trépas de malades chroniques par manque de médicaments et des décès d’enfants paludéens. Dans un Etat qui se veut de droit, il aurait été hors de question de punir toute une communauté pour un crime dont la responsabilité n’est, jusqu’à maintenant, pas située. En fait, le traitement infligé par le gouvernement à la population de N’Womey relève de « crime contre l’humanité », tel que défini par la Cour pénale internationale (CPI).
Pour conclure, tout observateur objectif devrait reconnaitre que la Guinée se trouve actuellement à la croisée des chemins. Le besoin d’un changement véritable s’exprime de plus en plus vigoureusement dans tout le pays. La récurrence de violences, dont celles de N’Womey, en est un des signes les plus expressifs. C’est pourquoi, pour être proactif, le leadership national devrait promouvoir davantage la démocratie. Il devrait, entre autres mesures, accepter la séparation effective des pouvoirs, libérer davantage la presse, faire réécrire la Constitution et la faire adopter par referendum. En l’état actuel de la politique nationale, il serait surtout souhaitable d’envisager l’adoption d’un régime parlementaire en lieu et place du régime présidentiel actuel. Le premier type facilite mieux la pratique de l’équité sociopolitique dans le contexte de populations culturellement diverses, comme celles de Guinée.
Enfin, pour éviter un autre « N’Womey », le régime devrait davantage former ses administrateurs territoriaux. En effet, pour mener à bien leurs tâches, ces fonctionnaires devraient connaitre la psychologie collective et comprendre les échelles de valeurs propres à chacune des communautés ; ceci leur permettrait de parler le langage socioculturel approprié à chacune d’elle. Il serait aussi impérieux que le gouvernement initie et cultive la pratique de l’Etat de droit dans le pays. Des macro-économistes, dont Daniel Kaufmann, ancien directeur de l’Institut de gouvernance de la Banque mondiale, sont d’avis que l’Etat de droit et la bonne gouvernance renforcent la stature de l’Etat, incitent la justice et stimulent le développement économique.
Antoine Akoï II Sovogui
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