Zobada Guilavogui Vendredi, 21 Novembre 2014 00:41
Etant de la génération Y1, je ne saurais prétendre discuter avec autorité des premiers trente ans de notre indépendance, comme pourrait le faire professeur Doré, par exemple. Il serait par contre, malveillant, à la limite, de ne pas s’évertuer à rappeler les douloureuses aventures que notre patrie vit depuis son indépendance pour susciter ne serait-ce qu’un début de discussion sur la question ou au moins participer à générer un sentiment de ras-le-bol qui pourrait aboutir à un « Guinean Winter2» à Conakry. Telle une mère en travail, notre chère Guinée essaie depuis 1958 de donner naissance à une paire de jumeaux3, à la différence de la femme en travail, le calvaire de notre « matrie4», se poursuit depuis toujours. Pour ne pas dresser une liste exhaustive des maux qui minent notre pays, je ne citerai que le clanisme et les crimes de sang pour illustrer mes propos ici.
Nos aînés ont vécu leurs lots de menaces, tueries et condamnation à l’exil sous la première république. On n’a pas besoin de se faire conter les faits, les abus du premier régime se reproduisent sous d’autres formes de nos jours. Les pouvoirs qui l’ont suivi, n’ont fait que perpétrer de semblables dérives avec toutefois, un différent modus operandi. Les basses pratiques d’alors subsistent bien que ne se produisant qu’à des degrés différents.
Les atteintes à l’intégrité physique de nos concitoyens se font, en ces temps-ci, via l’utilisation de petites équipes de deux ou quatre mercenaires qui trucident leurs cibles avec la même férocité qu’avant. Ahmadou Oury – section motard UFDG – (paix à son âme) me vient à l’esprit. Une trainée glaciale a traversé mon corps quand j’ai lu les propos du jeune frère d’Ahmadou (paix à son âme) devant qui la sale besogne s’est produite. C’est écœurant qu’on ôte la vie à un être qui vous est chère en votre présence et que vous ne puissiez rien faire pour le sauver ou le défendre.
En l’espace de cinquante-six ans, rien n’a fondamentalement changé en Guinée à part le fait que de vaillants hommes et femmes ont eu à payer de leurs vies, le fait d’être nés différents de l’autre, d’avoir eu une différente opinion ou d’avoir appartenu à un groupe ethnique différent de l’autre. Les mêmes mentalités, la même haine de l’autre, et les mêmes complexes ont été transmis tels de précieux legs d’un dirigeant à l’autre.
En lieu et place du lynchage de nos valeureux parents au défunt et tristement célèbre pont du 8 novembre – assassinats publics du 25 janvier 1971 –, on nous offre une nouvelle approche qui consiste à assassiner et violer en masse d’innocentes personnes – massacres du 28 septembre 2009 – ou d’annihiler de vieilles personnes dans leur sommeil – tueries de Zogota de 2012. À la différence de la sinistre « déclaration de guerre contre le Fouta de 1976, on instigue des pseudo-mouvements d’émancipation de « roundés » pour dit-on, lutter contre l’assujettissement de l’homme.
La gestion clanique du pouvoir se poursuit toujours. Les mêmes hommes et méthodes sont recyclés. Pourtant, les mêmes causes ne conduisant qu’aux mêmes effets, les résultats produits ne sauraient être que médiocres, à la limite. La triste réalité actuelle est que la Guinée ne fait que s’engouffrer de plus en plus dans l’obsolescence. Comme le dit la citation attribuée à Albert Einstein: « Insanity is doing the same thing over and over and expecting different results », la folie doit probablement jouer un rôle ici.
Le jeune Guinéen quel que soit le groupe ethnique auquel il appartient ne saurait se soustraire de la réalité actuelle. Le dénuement et la désolation, au pays, n’épargnent aucune région ou ethnie. La roue tourne, si le pouvoir venait à changer de main, quelques soient les garanties que l’opposition offrirait, il y a un risque énorme que des excès – vengeance ou justice des vainqueurs – auront lieu comme en 1985.
Se contenter d’un poste de commis dans les services publics, mouvements de soutien et autres corporations claniques et prétendre ne pas être concerné par le retard accusé par notre « nation », c’est simplement manquer une occasion de rectifier le tort fait à notre pays. Faire fi de la misère grandissante de notre peuple, misère causée par l’insatiable boulimie destructrice de groupuscules d’opportunistes prêts à baisser le froc pour se faire une place au soleil, ne saurait faire sortir notre chère contrée de la fondrière.
C’est maintenant qu’il faut exiger de ceux qui gouvernent de mettre l’intérêt du pays au-dessus des leurs. Les ressources qui devraient être allouées à la construction d’infrastructures économiques et jeter les bases d’une société productrice de revenues moyens, au minimum, et autosuffisante sont utilisées à des fins que l’on n’élucidera peut-être qu’à l’aide d’une « forensic audit ». Ce n’est pas du « rocket science » que de gérer un pays comme la Guinée. On n’a pas besoin de 100 ministrons pour gérer une petite économie de 5 milliards de dollars5. Cela n’atteint même pas les actifs d’une « mid-size bank » en Europe ou aux USA. Il ne faut pourtant pas se berner, et rêver d’une alternance démocratique, ce serait un miracle. Ceux qui abusent du pouvoir du peuple en Guinée n’abandonneront leur « gelée royale » que lorsqu’ils y seront contraints.
Les jeunes Burkinabés l’ont compris et sont sortis par dizaines sinon centaines de milliers pour détruire un système qui avait hypothéqué leur futur et avili leurs aspirations. Nul ne pourra se hasarder, à l’avenir, de s’approprier du pouvoir du peuple et le gérer en toute exclusion, au Burkina, tant la défaite infligée au régime du parrain de la contre-révolution du 15 octobre 1987 a été sévère. Ceci dit, je n’accorde pas tout le crédit à la jeunesse, tous les Burkinabés y ont participé, seulement, la déferlante juvénile était incompressible.
Combien de générations de jeunes Guinéens ont fini les études depuis 1990 et peinent à trouver le premier emploi ? Il y en a au moins des milliers sinon des dizaines de milliers. Combien d’autres, faute de moyens ou de soutien n’ont pu aller à l’école ou continuer les études et ont fini comme apprenti-chauffeur, aventurier ou simple chômeur ? Là, nous en avons au moins des centaines de milliers.
La jeunesse ne doit pas être réduite à quémander ou prendre les chemins de l’exil pour survivre. La jeunesse ne doit pas se laisser instrumentaliser par un groupe de personnes pour assouvir d’égoïstes desseins. La jeunesse doit être l’acteur principal du développement, elle doit être la force active qui prend les devants et force l’innovation. Elle doit être celle qui se bat pour que les générations futures ne vivent les mêmes atrocités qu’aujourd’hui. L’écrasante majorité de la population de notre pays a moins de quarante ans, ceci est un immense avantage qu’il faut mettre à profit pour imprimer un nouvel ordre au cours de l’histoire dans notre pays.
Bien que la jeunesse guinéenne soit faible, car morcelée entre différents groupes d’intérêts, il est de son devoir, face à l’adversité actuelle et le danger d’implosion sociale, d’émerger de sa position de faiblesse, se rassembler au sein d’une structure faîtière de toutes les organisations de jeunesses du pays et traduire la volonté du sacrifice de soi en action pour assurer un bien-être futur à toute la « nation » guinéenne. Pour ce faire, il faudra « a trigger point » ; un évènement déclencheur. Seraient-ce les futures élections ? Attendrons-nous passivement qu’ils finissent d’occire nos sœurs et mères et brader le futur du pays avant de mettre la pression ?
Comme je le disais plus haut, les jeunes Burkinabès l’ont compris, sont passés à l’action, et ont eu raison de l’imprenable palais de Kossyam, où, il y a quatre ans, les destinées de notre chère patrie furent décidées. Saurons-nous, jeunes Guinéens, apprendre des jeunes « intègres » et offrir un futur à cette Guinée qui vacille sous le poids de la mal gouvernance et des crimes depuis son indépendance ?
Zobada Guilavogui
JD, MBA
Senior Compliance Examiner, CFPB
Mountain View, CA
Zobada Guilavogui est sortant de la première promotion d’Administration générale du Centre universitaire de Labé. Il termine ses premières études universitaires en Guinée en 2007 avant d’émigrer aux USA en 2008. Il est actuellement inspecteur en audit bancaire au sein du Bureau fédéral de régulation du secteur financier à Mountain View en Californie.
__________________________________
1Celles ou ceux nés entre 1980 et 2000.
2Pour ne pas dire « Guinean Spring ». Il fera froid à Conakry ce jour.
3Nos quatre régions naturelles.
4Comme les Crétois, je préfère appeler patrie, matrie.
5Selon les derniers chiffres de la World Bank, la Guinée a un PIB annuel de près de 5 milliards USD.
![]()