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Guinée : comment agir de manière préventive, afin que la violence subie ne transforme pas nos enfants

Amadou Saikou Diallo  Dimanche, 12 Octobre 2014 00:21

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DIALLO_Amadou_Saikou_2_01Martin Luther King, leader de la lutte pour les droits civiques, de sa prison de Birmingham aux Etats-Unis, avait écrit le 16 avril 1963 : « Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. Nous sommes pris dans un réseau d’interdépendances auquel nous ne pouvons échapper, tous liés par une destinée commune, un vêtement sans couture. Tout ce qui touche l’un de nous directement touche indirectement tous les autres… »

De même que les guerres, les violences prennent naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix afin de connaître une adhésion unanime, durable et sincère des peuples. La paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale des citoyens.

Les siècles passent, mais hélas le malheur des hommes, les guerres, les tortures, la persécution politique, les génocides et autres violences collectives perdurent. L'épidémiologie des crises et des conflits contemporains est parlante: 9 guerres durant les années 50 à travers la planète, 11 durant les années 60, 14 dans les années 70, et au moins 50 de nos jours. Autre constat éloquent : pendant la première guerre mondiale, sur la totalité des populations décédées ou blessées, seulement (si je puis dire) 5% étaient des civils. Pendant la deuxième guerre mondiale, la proportion de civils morts ou blessés grimpe vertigineusement à 50%. Cette proportion ne cesse de s'aggraver, pour atteindre 80% de civils parmi les populations blessées ou décédées lors de la guerre du Vietnam. Enfin, un rapport de l'UNICEF, datant pourtant de 1986 (soit plus de 30 ans), sur la situation des enfants dans les conflits armés, chiffrait déjà à 90 % la proportion de civils atteints au cours des 50 conflits armés, alors répertoriés dans le monde.

De nos jours, l’établissement d’une Justice équitable, la lutte contre l’impunité, soutenus bien entendu de l'intervention psychologique à l'issue des conflits ainsi que la prévention de la violence auprès de populations fortement touchées par l'Histoire collective, devraient être des secteurs majeurs de nos dirigeants actuels pour la consolidation d’une paix durable et d’une société plus responsable.

Vu la multiplication exponentielle de la violence, de l’impunité et ses corollaires dans notre pays, je consacrerai les lignes qui suivent au cas spécifique de la Guinée-Conakry.

Je tire mon optimisme de cette entrée en matière alarmante de l’histoire de notre monde en général et de celle de notre Guinée en particulier quant à une possibilité de diminution de ces données statistiques. Il est indéniable que les actions de prévention contre la violence, qu'elles soient menées dans les écoles, au cours d'activités extra-scolaires ou au cours d'une psychothérapie, ont une réelle portée, même si le temps qui sépare la mise en terre d'une graine de sa maturité peut être long, et ce tant au niveau individuel qu'à l'échelle d'une population entière.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cet optimisme je le tire de plusieurs années d'expérience en tant qu’assistant volontaire auprès d'enfants et d'adultes traumatisés par la torture, la violence, la persécution politique, les massacres, les génocides et autres syndromes autistiques dans la région métropolitaine de Washington DC.

En parcourant l’histoire de notre pays, la Guinée, le film des évènements vécus par notre population innocente, de l’indépendance à nos jours, pour n’en citer ici que certains: des arrestations musclées qu’elles soient arbitraires ou non, la disparition d’un père de famille sans nouvelles pendant des années, des procès qui laissent à désirer, la période du pouvoir militaire (CMRN) au cours de laquelle on a enregistré d’autres arrestations, disparitions de personnes (1985), vandalisme, massacre entre communautés forestières, les évènements de la classe ouvrière en 2007, le massacre du 28 septembre 2009 (avec le CNDD) au stade qui porte ce nom, les évènements de Siguiri et Kouroussa (entre 2 tours), les présidentielles, les violences, terreurs, arrestations… dans les manifestations politiques avant les législatives (Hamdallaye, Bambéto, Cosa, …), le drame de Zogota, les émeutes de Guéckédou, le récent conflit entre communautés forestières à N’Zérékoré (Guérzés et Koniankés), l’assassinat de M. Amadou Oury Diallo (section Motards-UFDG) sur la T8, ceux de Mme Boiro, M. Ghussein, M. Coll, … les conséquences de la gestion de l’épidémie de la fièvre Ebola à Womey, Forécariah, etc. et qui continuent de se propager ailleurs dans la banalité, doivent nous interpeller tous.

Les enfants et adolescents ayant connu des violences collectives sont souvent témoins de la destruction de leur maison, de fouilles, de perquisitions, de harcèlement policier. Leur chambre d'enfant, leur aire de jeux favorite sont détruits, leurs jouets volés, cassés, souillés, piétinés. Ils peuvent avoir vécu, en direct ou l'apprendre beaucoup plus tard, l'assassinat d'un ou des deux parents. Les violences intrafamiliales sont fréquentes : disputes, coups, alcoolisme,… Elles sont la résultante de l'action délibérée des tortionnaires au sein des systèmes de terreur organisée qu’on n’arrive pas à identifier. La disparition d'un parent (père, mère, frère, …) est également un événement difficile à métaboliser pour un enfant, pour tout le monde d'ailleurs : ne sachant pas si le disparu est mort ou vivant, cela laisse une « béance » dans la vie de l'entourage du disparu. Le deuil est à jamais impossible à faire.

La vie sociale de ces enfants est aussi objet de persécutions, de violence qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Ces enfants n’oseront pas souvent demander à leurs parents pourquoi tout cela ? Ne pas oser demander quand on ne comprend pas : cette représentation d'une partie de la réalité va se graver dans leur vécu et va avoir des répercussions importantes sur leur capacité d'acquisition scolaire.

Les violences économiques liées aux persécutions politiques touchent également ces enfants et ces adolescents : vols lors des perquisitions, chômage des parents, …

Les violences idéologiques sont également très marquantes pour ces enfants : livres brûlés, écoles dévastées, bibliothèques, universités, lieux de savoirs sous contrôle policier. Il arrive fréquemment que les enfants soient utilisés comme indicateurs et soumis à de multiples chantages.

Cette part vécue d'histoire collective traumatique fait taire. Elle fait taire les enfants qui l'ont vécue et qui n'en parlent pas, ni à l'école, ni à la maison. Elle fait taire aussi les adultes. La gêne, la honte, l'humiliation d'avoir été vu impuissant, torturé, devant ses propres enfants ou devant d'autres, laisse une trace indélébile dans l'interaction des adultes avec leurs enfants. C'est là que vient se loger l'intentionnalité du système : venir attaquer, briser, dénaturer, compliquer les liens qui unissent des êtres de même sang.

Assister à des tortures, des viols, des massacres peut s'avérer être plus traumatisant que de les avoir vécu physiquement. Ceci s'explique du fait que l'enfant a vu l'impuissance et l'humiliation, il a vu un être sous emprise d'un autre, sans pouvoir agir de manière efficace pour tenter d'y mettre fin. Ces blessures peuvent rejaillir comme des bombes à retardement à plusieurs reprises au cours de leur vie adulte.

Un enfant qui a connu la violence, tortures ou autres, peut la porter en lui comme une bombe à retardement. Les cliniciens croient parfois qu'il doit à nouveau pouvoir « redevenir un enfant ». Or cela lui est strictement impossible. Un traumatisme a des fonctions psychologiques précises : celles d'engendrer des transformations psychologiques, d'être à l'origine d'une nouvelle organisation psychique. Il est susceptible d'engendrer une soudaine hyper-maturation psychologique. Le traumatisme fait taire et l'horreur fait fantasmer. Croire qu'ils vont redevenir des enfants « comme les autres », qu'ils vont à nouveau pouvoir « jouer » va contraindre ces enfants et ces adolescents à « faire semblant ». La vie leur ayant appris à devenir hyper-vigilants, ces enfants et ces adolescents vont très bien décrypter les intentions des autres, surtout les intentions malveillantes. Ils repèreront les adultes qui veulent leur « faire plaisir » et ils les gâtent en retour d'un comportement attendu de circonstance. Ceci est un bel exemple de faux-self déclenché par des tiers bienveillants et il importe aux gouvernants, à la société civile et autres organisateurs de terreurs, d’être vigilant sur ce point.

Ce qui caractérise aussi le comportement de ces jeunes enfants, c'est leur profond besoin de sécurité. Parce qu'ils ont été exposés à des événements traumatiques qui ont changé le cours de leur existence, ils vont jusqu'à douter que cette sécurité puisse exister. Ceci peut les exposer à tout. Dans une société humaine où la peur collective, la violence, la terreur, l’impunité, les massacres perdurent, le groupe familial et le groupe culturel ne peuvent plus fonctionner comme un contenant pour ces enfants. La représentation de l'adulte est profondément altérée. N'ayant plus de contenant familial ou communautaire efficace, ils sont « ouverts », réfractés. Ils vont alors capter, par un mécanisme d'empreinte, les représentations qu'a l'autre, l'ennemi, sur leur groupe d'appartenance (familial, culturel, politique, religieux visé par le persécuteur). L'enfant peut soit mettre en scène ses représentations introjectées par l'intermédiaire de comportements agressifs, violents et susciter le rejet, soit se conformer aux vœux de l'agresseur. Voilà pourquoi on peut voir apparaître un état de dissociation à peine repérable quand il s'installe.

Ce mode de fonctionnement va devenir permanent si les événements de nature traumatique perdurent (violence, terreur, guerre, exil, …). Ces enfants ont vu des morts, ils ont senti leur odeur, ils ont vu le sang des blessés, entendu le cri des brûlés vifs. Autrement dit, ils connaissent la violence, la guerre, ... Cette expérience vécue est totalement intériorisée.

Et c’est justement tous ces facteurs qui doivent nous interpeller et surtout les pouvoirs qui nous gouvernent pour accorder une importance capitale à la lutte contre l’impunité, une justice équitable accompagnée de l’intervention psychologique pour une consolidation de la paix et une valorisation de nos excellents psychologues.

De cette manière, nous pourrons aider nos enfants d’aujourd’hui à ne pas porter sur eux, ces violences qui perdurent dans notre société et dans l’espoir que l’avenir sera paisible pour eux et pour tous.

Que Dieu le tout puissant sauve notre Guinée: Amen !!


Amadou Saikou Diallo
Washington DC


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