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Neuf propositions pour changer la Guinée : réponse aux interrogations des internautes (2e partie)

Alpha Sidoux Barry  Mercredi, 08 Octobre 2014 20:57

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BARRY_Alpha_Sidoux_7_01Depuis l’effondrement et la dislocation de l’Union Soviétique le 26 décembre 1991, la Russie, qui en a réchappé, a été rétrogradée, du rang de superpuissance mondiale comparable à l’autre superpuissance que sont les Etats-Unis, à celui de simple pays émergent. Les uns après les autres, les 14 pays socialistes qui formaient l’URSS avec la Russie, tombent dans l’escarcelle de l’Europe occidentale. L’Occident triomphe et jubile.

Partie, au tournant de la décennie 1980, des Etats-Unis de Ronald Reagan et de la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, la doctrine libérale se répand dans le monde entier à une vitesse phénoménale devant le vide créé par la disparition de l’URSS. Dans la foulée, le FMI et la Banque mondiale convertissent les pays en développement du Tiers monde au « consensus de Washington ». Il n’y a plus d’alternative au libéralisme. C’est du moins ce qu’on va faire croire pendant longtemps à l’opinion publique. On verra plus loin qu’il n’en est rien.

Pour sortir du chaos résultant de la chute de l’Union Soviétique, Boris Eltsine appelle au secours les deux institutions jumelles de Washington, FMI et Banque mondiale, qui accourent avec leurs remèdes classiques, des remèdes de cheval : il faut céder les entreprises d’Etat au capital privé. Mais il n’y a pas de capital privé. Ce sont donc les apparatchiks de l’ancien Parti communiste et les membres de l’ex-nomenclatura soviétique qui s’emparent de ces entreprises. Tout est bradé. Il naît une nouvelle catégorie sociale : les oligarques, qui bâtissent du jour au lendemain des fortunes personnelles colossales. Résultat, la Russie perd 50% de son PIB et risque de ne jamais s’en remettre.

Dans les années 1980, le consensus de Washington se met en œuvre aussi dans le Tiers monde. De quoi s’agit-il ? C’est un arsenal de recommandations inspirées du libéralisme et portées par le FMI et la Banque mondiale qui se résument ainsi : stricte discipline budgétaire (lutte contre les déficits) ; vérité des prix (abolition des subventions de l’Etat, dévaluation des monnaies nationales) ; réduction drastique des dépenses publiques et leur réorientation vers le tout productif ; privatisation des entreprises d’Etat ; libéralisation des taux d’intérêt (qui s’envoleront mécaniquement) ; défense du taux de change de la monnaie nationale à coup d’interventions massives sur les marchés de change à l’aide des réserves de change disponibles à la Banque centrale, en rachetant la monnaie nationale avec des devises étrangères lorsqu’elle tend à baisser ou, au contraire, à en approvisionner le marché si la monnaie nationale commence à se faire rare ; élimination des barrières à l’investissement direct étranger (IDE), libéralisation du commerce extérieur ; et défense absolue de la propriété privée.

C’est le retour en force de la théorie néoclassique. Le consensus de Washington marque la rupture avec toutes les autres théories du développement jusque-là en vigueur, notamment les stratégies latino-américaines de développement autocentré, orienté vers le marché intérieur et mettant l’accent sur l’intervention de l’Etat. Les recommandations de Washington sont présentées dans les Programmes d’ajustement structurel (PAS) portés par la Banque mondiale et les Facilités d’ajustement structurel (FAS) véhiculées par son frère jumeau le FMI. Au bout de trente ans de ces politiques draconiennes, on s’aperçoit qu’elles sont inefficaces, et même pire, elles sont nocives. FMI et Banque mondiale sont amenés à de profonds déchirements et à modifier radicalement leur discours. En 2007, dans son Rapport sur le développement dans le monde, la Banque mondiale reconnaît la nécessité de l’intervention de l’Etat. Divers experts, dont le prix Nobel Joseph Stiglitz, qui avait démissionné en 1999 de son poste d’économiste en chef et de vice-président de la Banque mondiale (pour protester contre la politique poursuivie par cette institution), montrent que pour faire reculer la pauvreté, il faut un « Etat fort ». Le FMI lui-même finit par admettre que les Etats peuvent recourir au déficit budgétaire pour éviter la dépression. Et que la libre circulation des capitaux met en danger les économies nationales, de même que la régulation étatique apparaît indispensable. C’est le serpent qui se mord la queue.

En Afrique, les politiques libérales du FMI et de la Banque mondiale sont parties du Sénégal en 1980 et ont gagné tous les autres pays. Abdou Diouf passera vingt ans à gérer en vain la dette extérieure et le déficit des finances publiques. Vingt ans perdus pour le Sénégal. Avec sa culture d’inspiration marxiste, la Guinée résiste et traîne des pieds pendant longtemps, mais finit par y succomber à partir de 1986. Elle connaîtra successivement, entre 1986 et 2002, le PREF I (Programme de réformes économiques et financières), le PREF II, trois Facilités d’ajustement structurel renforcée (FAS-R) et deux Facilités de réduction de la pauvreté et pour la croissance. Résultat, la Guinée a été classée régulièrement et chaque année, entre 1992 et 1995, au dernier rang de l’Indice de développement humain (IDH) du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement).

Après trente ans de régime libéral triomphant, on s’aperçoit que dans nos pays la puissance publique est incontournable et qu’elle doit jouer un rôle clef dans le processus de développement. Il ne s’agit pas d’étatiser l’économie. On sait, de par l’expérience des pays socialistes, que cela ne marche pas. En Guinée, l’Etat doit détenir au moins un tiers du capital des sociétés minières pour préserver l’intérêt national et empêcher les grandes firmes internationales qui sévissent dans ce secteur de nous dépouiller de nos ressources naturelles. La puissance publique doit être le moteur dans ce qu’Albert Hirschman, l’un des grands pionniers de l’économie du développement, appelle les infrastructures économiques et sociales (IES), autrement dit les activités collectives (ports et aéroports, routes et autoroutes, chemin de fer, barrages hydroélectriques, logement, santé publique et éducation). On sait que les performances éclatantes des Dragons asiatiques (Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan et Singapour) dans les années 1990 ont été réalisées à partir de politiques qui réhabilitent de façon décisive le rôle économique de l’Etat.

C’est l’Etat, à travers une superstructure donnée, qui doit fixer les objectifs à atteindre pour l’ensemble de la nation. Et c’est cette superstructure qui trace le cheminement à suivre pour atteindre les objectifs visés. Même dans les pays occidentaux, en France par exemple, on parle de la « main visible » de l’Etat, par opposition à la « main invisible » du marché libéral.

A propos du taux de croissance économique nécessaire pour assurer le décollage économique (ce que les économistes appelaient dans les années 1960 le « Take off »), il est vrai qu’on ne peut pas le décréter. Cela tombe sous le sens. Mais on peut aisément concevoir que l’économie nationale soit comparable à un avion lourd sur la piste de décollage. Celui-ci doit rouler d’abord sur la piste avant de s’envoler, mais pour qu’il puisse décoller, il faut une grande poussée (théorie du Big Push). Dans les années 1960, on pensait qu’un taux de croissance économique annuel de 5% y suffirait. Mais 50 ans d’expérience ont montré qu’un tel taux est insuffisant. Les pays africains, par exemple, ont un taux de croissance démographique élevé, qui avoisine 3% par an (il faut donc au moins 3% de croissance économique pour compenser cela), un taux de chômage de l’ordre de 50% de la population active (pour le réduire de manière significative, il faut encore au moins 3% de plus), et ils peuvent réaliser un taux presque « naturel » d’accroissement de la productivité de l’ordre de 4% par an sans grand effort. On voit qu’il faut donc réaliser au moins 10% au total de croissance économique par an pour obtenir des résultats significatifs et engager l’économie nationale sur la voie du développement.

K. Ba estime que la justice est la clef du changement. La justice n’est pas une question d’institution ou de réforme à faire. C’est une question d’hommes, à commencer par le premier magistrat du pays, à savoir le président de la République. Le jour où nous aurons à la magistrature suprême un homme honnête, intègre, qui pense à la Guinée avant de penser à lui-même, le problème de la justice sera réglé, ipso facto.

Il faut remercier Amadudialamba pour sa tournure d’esprit foncièrement positive et qui a bien noté que, pour éradiquer la pauvreté, et en vertu de l’impératif de solidarité nationale, il faut accorder aux familles les plus démunies un revenu minimum. Selon les chiffres de la Banque mondiale et du PNUD, 20% de la population guinéenne se trouve dans une situation d’extrême pauvreté (moins de 1 dollar par jour et par personne). La population totale est estimée actuellement à 11 500 000 habitants, soit 2,3 millions de personnes dans cette situation. Si l’on estime à 7 personnes la taille moyenne d’une famille, cela fait 320 000 familles en dessous du seuil de pauvreté. Il faudrait que la rente minière contribue à la réduction de cette pauvreté. On peut tout à fait envisager une mesure d’urgence s’inspirant du programme « Bourse familiale » de l’ancien président brésilien Lula da Silva (2003-2010), qui allouait un montant moyen de 24 euros par famille et par mois, touchant 40 millions de personnes sur une population totale de 180 millions, selon des critères très précis de revenu, de niveau d’éducation et de conditions de logement. En Guinée, un programme de « Bourse de sécurité sociale » pourrait octroyer aux 320 000 familles concernées un montant moyen de 15 euros par famille et par mois, ce qui représenterait 55 millions d’euros par an, soit 1% du PIB, à faire supporter par le secteur minier. Cette allocation mensuelle de 142 000 FG par famille n’est que le tiers du salaire minimum interprofessionnel garanti. Elle n’entre donc pas en concurrence avec le travail salarié. Il ne s’agit point d’assistanat, mais d’une mesure de justice sociale et de répartition équitable de la manne minière, une aide aux plus pauvres et aux plus vulnérables de la population, tout comme ailleurs la manne pétrolière profite aux plus pauvres. Et ce ne serait pas une exception guinéenne. Au Sénégal, le président Macky Sall envisage de créer la « Bourse de sécurité familiale » destinée aux plus démunis, d’un montant de 100 000 F CFA par famille et par an, soit environ 1 457 000 FG (121 500 FG par mois), comparable à ce qui serait octroyé en Guinée.

Il est vrai que dans le domaine de l’éducation, avant de passer à l’ordinateur, il faut d’abord alphabétiser les populations, assurer la scolarisation pour tous les enfants. Cela va de soi. Mais, pour ceux qui sont déjà scolarisés, il faut les initier à l’informatique et aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, pour leur permettre d’entrer de plain-pied dans l’ère du XXIe siècle.

Contrairement à ce qu’affirme Sylla Démocrate, le Conseil économique et social (CES) ou une autre superstructure chargée de piloter le développement de la Guinée, ce pas bonnet blanc et blanc bonnet. Cette superstructure, qu’on pourrait appeler Haut commissariat au développement (HCD), mais qui pourrait aussi être dénommée autrement, serait composée de techniciens et d’experts de haut niveau. Ce n’est pas une structure politique. C’est elle qui aurait à déterminer la voie à suivre pour atteindre les objectifs économiques et sociaux fixés par la sphère politique. C’est un super-ministère de la Planification, avec des compétences et des attributions plus larges, qui est indépendante et se trouve placée au-dessus du Gouvernement, ce qui n’exclut pas un ministère du Plan au sein de celui-ci, qui serait chargé quant à lui de mettre en œuvre les grandes orientations déterminées par le HCD.

Chaque fois qu’on évoque le retour éventuel de la Guinée dans la Zone franc, les cadres guinéens, notamment ceux nés après l’Indépendance, se raidissent. C’est un véritable épouvantail pour eux. Ils invoquent aussitôt le cas du Ghana, comme contre-exemple. Il ne faut pas ignorer que le Ghana se situe dans la tradition anglo-saxonne, qui enseigne à ses cadres l’autodiscipline et l’orthodoxie monétaires. Ce que nous n’avons pas pu apprendre en 50 ans d’expérience. En Guinée, à la moindre difficulté de trésorerie, l’Etat demande à la Banque centrale de faire des avances au Trésor public pour financer des dépenses publiques ordinaires d’entretien de l’appareil administratif et non pour financer des dépenses d’investissement. Ces avances doivent normalement être remboursées au bout de 90 jours. Cela n’est jamais fait par le Trésor public guinéen. Ces avances se sont accumulées depuis des décennies pour atteindre une montagne himalayenne aujourd’hui insurmontable. Il faut y mettre un terme une fois pour toutes.

Nous ne pouvons pas dire que nous sommes plus nationalistes et plus souverainistes que nos frères voisins les Maliens (chaque Malien se considère comme un descendant direct de Soundiata Kéïta). Le Mali avait quitté la Zone franc en juillet 1962, pour créer le Franc malien. Mais, il y est revenu en mai 1967, après une dévaluation de 50%. Il reste dans cette sorte d’antichambre de la Zone franc jusqu’à sa réintégration totale en juin 1984. Bien sûr, un retour éventuel de la Guinée ne passerait pas par un si long chemin. Et cela favoriserait la constitution d’une Zone monétaire autonome élargie avec les huit autres pays ouest-africains déjà membres.

Il serait souhaitable que Gandhi explicite son idée selon laquelle la Guinée peut revenir dans la Zone franc, mais pas « dans les conditions actuelles », dit-il. La voie que je préconise n’est pas à rejeter d’un revers de la main, d’autant plus que l’espérance soulevée par la ZMAO (Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest) depuis plus de 30 ans et qui devait regrouper les pays ouest-africains non membres de la Zone franc, s’est définitivement envolée car cette zone monétaire ne verra jamais le jour, par manque de volonté politique.

La proposition visant à ériger le Haut conseil des collectivités locales (HCCL) en une seconde chambre du Parlement à côté de l’Assemblée nationale présente deux avantages :

Dernière proposition, la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur l’utilisation des entrées massives de fonds publics en Guinée dont tout le monde a entendu parler. Les principaux leaders de l’opposition sont d’accord pour la création de cette commission. Cela permettra de savoir, dès la prochaine session parlementaire, ce que sont devenus les 700 millions de dollars de Rio Tinto, les 150 millions de l’Angola, les 56 millions du Congo Brazzaville, … et jusqu’aux 20 millions saisis à Dakar. Il ne reste plus à Cellou Dalein et à Sidya qu’à joindre le geste à la parole. Si Condé Alpha s’y refuse, ce sera un aveu de culpabilité. Il faudra dans ce cas le prendre à la gorge et prendre la communauté internationale à témoin. S’il y est contraint, ce sera une grande victoire du peuple. Et le premier pas vers la sortie pour le dictateur.


Alpha Sidoux Barry
Président de Conseil & Communication International (C&CI)

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Pour accéder au 1er article, cliquer ici.


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