Boubacar Doumba Diallo Mardi, 19 Août 2014 21:43
« Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ». D’après l’imam Ali Ibn Abi Talib
Les articles du Dr Diakité* relatifs au thème de l’ignorance et de la souffrance m’ont suggéré une approche islamique en complément à celles des philosophes grecs et des sagesses bouddhiques évoquées et développées par l’auteur. Dans cette optique, je vais mettre l’accent sur l’ignorance liée au culte des mythes et des conséquences dans les relations sociales. Cette démarche, comme on le verra, ne remporte pas l’unanimité. Mais je la partage et assume. J’espère que les intervenants m’aideront à faire la lumière entre ignorance et aliénation dans le domaine spirituel.
A l’instar des autres livres révélés, le Coran recourt souvent au langage allégorique pour expliquer l’origine de l’aliénation de l’homme et des antagonismes en vue de l’hégémonie, antagonismes qui ont fréquemment secoué et ébranlé les diverses sociétés humaines. L’allégorie relative à la tentation d’Adam par Iblis depuis le Paradis relate ainsi comment l’homme est devenu aliéné à de faux dieux. L’ignorance et l’orgueil ne peuvent-ils pas être sources d’aliénation ?
Satan en s’adressant à Dieu déclare : « vous m’avez créé à partir du feu et Adam à partir de l’argile, je lui suis [donc] supérieur ». Ainsi Satan effectue à son soi-disant avantage une comparaison entre lui et Adam et cherche donc à établir sur cette base, des rapports inégalitaires. Par la même occasion, il instaure un culte des « essences » supérieures dont le culte de la « race » en est une variante. Ce faisant Satan devient étranger et s’éloigne de Dieu. Il se voit donc maudit et chassé du Paradis. Se posant en rival d’Adam, il cherche à le séduire et à l’égarer en lui suggérant : « tu peux devenir éternel si tu le veux ». Obnubilé par cette suggestion de devenir éternel et tout puissant à l’égal de Dieu, Adam s’approche de l’arbre défendu et du même coup s’oppose à Dieu auquel il désobéit. Il renonce ainsi provisoirement au Tawhid en adoptant un principe dualiste conducteur de sa pensée et de son action. Adam se retrouve aussi chassé du Paradis et se voit contraint de vivre sur la terre, où lui-même et sa descendance instaure en leur sein des rapports de forces conduisant à l’oppression, aux conflits et à la guerre. Certes, Adam se repent et Dieu accepte son repentir et l’invite à se libérer de son aliénation par des efforts intellectuel et manuel. Les rapports de forces sont devenus, du fait de cette première aliénation, la base de la vie humaine. C’est alors que les mythes et les dieux se multiplient tant et si bien que l’homme se retrouve enchainé à des faux dieux qu’il a lui-même inventés.
Dans le Coran, le Tawhid constitue une méthode de développement proposée à l’homme pour lui permettre de se désaliéner et de rompre avec l’idolâtrie en se libérant de tous ces faux dieux dont les formes matérielles et immatérielles changent au cours du temps et à travers l’espace.
Ce sont ces faux dieux et ces mythes, illustrés par « le fruit défendu » que l’homme ne doit pas adorer.
Dans cet article, nous allons essayer de traiter spécialement de certains mythes sociopolitiques.
Le mythe de la « race » et ses succédanés
Le mythe de la « race » figure parmi les plus anciens mythes. Comme le montre l’allégorie coranique rappelée au début de cet article, il est aussi vieux que l’homme lui-même. Ce mythe a revêtu divers formes dans l’histoire. Et comme il était dès le départ à l’origine de l’antagonisme entre l’homme et Satan, il demeure encore de nos jours la toile de fond de la plupart des guerres, des conflits et des antagonismes.
Le Coran présente Satan comme l’inventeur de ce mythe. En d’autres termes, à travers le langage symbolique, il fait comprendre à l’homme que tous ceux qui veulent dominer les autres, commencent par postuler une différenciation inégalitaire, parfois raciale pour justifier leur domination aux yeux des dominants et des dominés.
Les dominants n’hésitent pas à se considérer de « race divine » dans certaines circonstances.
A côté du mythe de la « race », on rencontre d’autres mythes semblables. Prétextant être occupants d’un certain territoire antérieurement à d’autres groupes de personnes, les premiers ont tendance à se croire détenteurs de certaines prérogatives.
D’autres groupes de personnes prétendant que leur territoire abrita la capitale d’un grand empire disparu depuis plusieurs siècles se croient supérieurs et donc, sont seuls aptes à commander.
Les uns et les autres oublient que :
L’une des fonctions des mythes est de faire en sorte que l’homme vive dans le passé.
Le culte des traditions des ancêtres
Le culte de la tradition des ancêtres en particulier, impose de vivre de manière conforme à celles des plus lointains ancêtres, c’est à dire qu’il tend à rendre rigides et solidifiés les rapports sociaux. Le Coran comporte de nombreux versets consacrés à la dénonciation de ce culte et de ces mythes.
Ainsi non seulement le Coran insiste sur les effets pervers de cet attachement aux croyances et idées ancestrales, mais il révèle que ce culte est imposé par les privilégiés et les couches sociales dominantes souvent alliés aux hommes de loi et ceux régentant la religion. Où est donc l’Etat de droit ?
Rappelons que la période antérieure à l’avènement de l’Islam dans la péninsule arabique fut appelée « l’ère de l’ignorance ». Les Arabes majoritairement adoraient alors des fétiches, se livraient à des guerres tribales, enterraient vives les fillettes…
Les privilégiés acceptent très rarement le message révélé. Si parfait soit-il, ils le rejettent et justifient leurs privilèges, leurs injustices, la corruption qu’ils imposent aux autres, notamment aux déshérités au nom de la tradition des ancêtres. Par exemple, le déclin de l’Islam commence avec les Ommeyades, par la corruption des princes avides de pouvoir et de richesses qui firent de la religion un instrument de puissance et de domination. C’est le cas encore de nos jours où l’attachement aux valeurs ancestrales se traduit dans les sociétés musulmanes par l’intégrisme islamique qui se veut une lecture littéraliste et fossilisée du Coran et des hadiths notamment. Le droit ou Fiqh vieux de plusieurs siècles et conçu pour le Proche Orient est transposé dans nos sociétés modernes sans aucun changement. Pire l’effort de réflexion ou l’Ijtihad opposé au dogmatisme, à la fermeture et à la suffisance est condamné catégoriquement par l’imam Hanbal qui bâillonna en outre les motazalites. Le motazalisme courant philosophique se forma dès la première moitié du second siècle de l’Hégire. D’après Henri Corbin « Leur doctrine est centrée sur deux principes :à l’égard de Dieu, principe de transcendance et de l’unité absolue ;à l’égard de l’homme, principe de la liberté individuelle entraînant la responsabilité de nos actes. » C’est ainsi que l’imam Hanbal, soucieux d’une orthodoxie stricte et vétilleuse s’opposa de toutes ses forces au motazalisme et par une inflation de hadiths réussit à stopper la tradition créatrice de l’Islam. Ce repli devait lourdement peser sur toute l’évolution ultérieure de l’Islam en le réduisant à l’archaïsme et à l’enfermement sur soi. Il fut le partisan le plus acharné de la « fermeture de l’Ijtihad » à la différence d’Ibn Taymiya qui se contenta de le canaliser ou de l’oligarchiser. Cette attitude servait avant tout les despotes en arrêtant tout progrès et toute nouveauté de peur qu’elle ne trouble l’ordre établi. C’est le point de départ de la sombre et longue nuit du taqlid, c’est-à-dire de l’imitation aveugle. Un sage africain disait que « le taqlid menait droit à l’Enfer » (à voir dans livre d’A. Hampaté Ba intitulé : Thierno Bocar le sage de Bandigara).
L’imam Hanbal est le précurseur d’Abdel Wahab, le maître de tous les grands conservateurs, le père du wahhabisme qui légitime les pouvoirs outranciers de la monarchie saoudienne, fidèle alliée des U.S.A. Il acceptait le hadith disant que « le roi est l’ombre de Dieu sur la terre » et ajoutait après l’imam Malek : « Soixante jours de domination d’un maître injuste valent mieux qu’une nuit de rébellion contre la loi ». Il serait très instructif d’étudier le rapport de cette pensée avec celle des djihadistes de tous les pays (Afrique du Nord, Sahel, Syrie, Irak, …).
Quant à la société occidentalisée, l’attachement aux valeurs ancestrales fonde la société de consommation pour qui l’individu doit avoir des désirs les plus forts possibles et trouver les moyens de les satisfaire. Cette perspective héritée des sophistes de la Grèce antique qui nie les valeurs absolues (Le Faust de Marlowe) pousse à la loi de la jungle. Hobbes n’a-t-il pas défini les rapports entre les hommes en proclamant que « l’homme était un loup pour l’homme » ?
Cette conception héritée des sophistes de la Grèce antique a été reprise par la Renaissance prométhéenne européenne.
On note également dans plusieurs sociétés africaines l’introduction à une assez grande échelle, notamment au niveau des élites embourgeoisées les us de la société de consommation. Dans le cas de la Guinée que peut-on dire ? A ce jour environ plus d’une centaine de partis politiques et des coordinations ethno-régionales se disputent l’électorat. Ces diverses entités, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, ne sont que de simples comités électoraux pour propulser ou maintenir au pouvoir un individu ou un clan sans foi ni loi vers un pouvoir dictatorial. En réalité aucun de ces partis, qu’ils soient de la mouvance présidentielle ou de la soit disant opposition n’apporte une solution véritable aux problèmes fondamentaux de notre société. Tous aspirent avant tout à être l’interlocuteur privilégié des bailleurs de fonds et des multinationales avec les cortèges de spoliations des terres des paysans au profit de ces dernières et de corruptions à grande échelle (affaire Mamadie Touré - BSGR, Bolloré, Vale et autres…), népotisme. Qu’ils s’inspirent du libéralisme, de la vieille sociale démocratie ou du nationalisme, aucun de ces partis ne remet en cause le modèle en place. Bien au contraire ils rivalisent d’ardeur et de machiavélisme pour accéder par n’importe quel moyen aux commandes de l’état ou s’y maintenir et profiter ainsi de la rente minière leur offrant toutes les commodités de la société de consommation.
Cette démocratie de pure façade et sans âme, véritable camisole de force est tout simplement un leurre et une nouvelle pacotille proposée par nos politiciens. Ignorant superbement toute dimension spirituelle ou éthique à leur action, ces partis s’ingénient par tous les moyens pour se hisser au pouvoir : ethnocentrisme, régionalisme, corruption des électeurs, tripatouillage électoral, mensonges, terrorisme, milices tribales, meurtres, pogroms, etc. tout y passe. Seuls comptent le fauteuil présidentiel, les privilèges et autres strapontins. Quand le laxisme et l’incompétence s’y ajoutent, imaginez les drames surtout lorsque Ebola s’en mêle.
Signalons également le retour en force du paganisme, du charlatanisme, du fétichisme, des rites de magie noire avec des sacrifices parfois humains dans presque tous les milieux. Ces pratiques d’un autre âge se manifestent de façon très nette dans les zones où sévissent des conflits armés.
Un internaute a indiqué ce qui s’est passé en Guinée lors des dernières élections présidentielles de 2010 : « sacrifice de 2 albinos pour lesquels aucun journaliste n’a cherché à enquêter, sacrifice de 7 bœufs en l’air (sans contact avec le sol) au centre géographique de la Guinée près de Dabola, enterrement d’un bélier noir vivant à la gueule cousue à Guéckédou, sacrifice d’un dromadaire blanc à Conakry etc. »
Bref c’est ce que j’appelle l’imitation du passé et la croyance aux traditions ancestrales.
Le culte de la personnalité
Un autre mythe fort répandu à travers le monde est celui lié au « charisme » des chefs qu’on retrouve dans tout culte de la personnalité. C’est la mythologie se rapportant aux cultes suivants : « l’opposant historique », « le responsable suprême », le « visionnaire ». C’est aussi une grande source d’aliénation. Afin d’accréditer le caractère divin du chef, un lien de parenté est même parfois institué entre l’homme et Dieu. Dans l’Antiquité égyptienne, grecque ou perse, les exemples foisonnent à travers les rois et les grands conquérants. Mais il y a aussi le cas de certains saints qui se réclament parfois d’une parenté avec Dieu.
Les juifs ont dit : « Ozaïr est fils d’Allah » et les chrétiens ont dit « le messie est fils d’Allah ».
Cette relation privilégiée avec Dieu ne se limite pas seulement aux saints. Parfois elle s’étend à des peuples entiers. C’est ainsi que le Coran déplore que les juifs et les chrétiens se disent « enfants de Dieu » et « peuple élu ».
« Or les juifs et chrétiens disent : « nous sommes les enfants de Dieu et ses amis ».
L’homme a tendance à s’identifier à des personnes et à des chefs qu’il érige au-dessus de lui comme des absolus. Il devient ainsi esclave de ces absolus qu’il a lui-même forgés. L’Islam, le Christianisme, le Marxisme, etc. n’échappent pas à cette aliénation.
Le culte de l’autorité
Le culte de l’autorité, dont le mythe du guide n’est qu’une variante, est un des cultes les plus anciens.
Obéir aveuglément à l’autorité fut longtemps considéré comme un acte sacré. De nos jours en dépit des apparences, les choses n’ont pas tellement changé. Bien au contraire, les autorités se sont multipliées et l’obéissance aveugle est partout de règle.
Paraphrasant le Coran, on peut dire que les partis se multiplient et que chacun d’eux est « ébloui de ce qu’il a ».
Au sein de chaque parti, à tendance monolithique, le mythe de l’autorité se renforce. Dans la ligne du Tawhid, se révolter contre le mythe de l’autorité est une nécessité et constitue un acte d’adoration. L’autorité appartient à Dieu seul et personne ne la partage.
« …En dehors d’Allah, nul souverain et nul auxiliaire ».
Les régimes oppresseurs, les groupes ou clans qui détiennent le pouvoir affirment que Dieu le leur a accordé.
> La souveraineté n’est ni absolue, ni éternelle : Dieu peut la donner ou la retirer.
> La souveraineté obtenue par la force, la ruse, la tricherie n’est qu’usurpation.
Dieu n’accorde pas la souveraineté aux tyrans bien au contraire, Dieu invite les peuples à la leur arracher conformément à la logique du Tawhid.
Le mythe des mythes
Mais le mythe des mythes est celui du pouvoir que confère la force. Le Coran prévient et l’Histoire en témoigne, les puissants dans leurs antagonismes, se détruisent les uns les autres. Chaque puissance devenue pouvoir s’éblouit jusqu’à l’aveuglement, s’imaginant éternelle et capable de dominer les autres à tout jamais.
A titre d’exemple, le Coran mentionne les deux superpuissances du VIIe siècle : l’empire perse et l’empire romain et prévoit leur anéantissement. Le Coran cite différents autres peuples anéantis. Le peuple ’Ad convaincu de sa puissance proclamait : « Qui est dans ce monde plus puissant que nous ? »
Dieu est plus puissant qu’eux et victimes de leur illusion, les ’Ad ont disparu.
De même les empires pharaonique, romain et perse ont disparu, remplacés par d’autres qui ont disparu à leur tour. A chacun son tour… A notre époque, l’empire britannique, l’empire français se sont écroulés, et plus récemment l’empire soviétique a implosé. Des signes d’affaiblissement des USA apparaissent au grand jour malgré son statut de superpuissance.
D’autres nations commencent à émerger à leur tour comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.
Le Coran a mis en garde et à maintes reprises il a rappelé à toute puissance planétaire de méditer sur le sort funeste de ceux qui furent forts, puis anéantis.
D’une manière concise, cette mise en garde aux puissants et aux puissances de la terre s’énonce comme suit : « Puis après la force, Il assigne la faiblesse »
Plus près de nous, après la disparition du régime sanguinaire du parti-Etat du PDG, la fin de celui de l’autocrate Lansana Conté, la fin de celui du CNDD, de tous ces crimes restés impunis, ceci constitue une sévère mise en garde à la nouvelle dictature naissante du clan RPG et de ses alliés, mais aussi un carton jaune à tous ceux qui veulent accéder au pouvoir en vue de continuer avec le despotisme.
Pour terminer je vais donner un résumé de ma lecture coranique relative à la responsabilité, la liberté et la direction.
Responsabilité, liberté et direction
L’essence de la doctrine islamique est aussi merveilleusement illustrée dans le verset suivant, où Dieu dit : « Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent. » (Coran LI, 56)
En effet, si tout est pour l’homme ici-bas, l’homme lui-même est pour Dieu. Vers Dieu est le retour de toute la création. L’homme doit se soumettre inconditionnellement à Dieu, à l’exemple du prophète Abraham. Toutes les idoles doivent être brisées, ainsi que tous les autres fétichismes : qu’ils soient la croissance, l’argent, le sexe, le moi, la tribu, la nation, le scientisme, l’intégrisme, les despotes aux prétentions pharaoniques, etc.
C’est ainsi que grâce à notre foi au Tawhid, nous devons oser lutter contre toutes les autres formes de despotisme et d’autoritarisme, principaux obstacles à la libération de l’homme, à l’indépendance et la souveraineté des peuples. La croyance en Dieu n’est pas qu’une profession de foi. C’est un acte qui doit s’insérer dans la marche historique de notre peuple vers la démocratie, la justice et le progrès.
Après la transcendance, la responsabilité est un élément fondamental de la foi islamique. Certes, si l’homme a été créé dans l’unique but d’adorer Dieu, comment justifier son existence sur la terre ? Le Coran dernière révélation divine, nous apporte une réponse lumineuse à cette question. Comment peut-on rester dans l’ignorance du sens de notre vie, prospérer ici-bas et dans l’au-delà?
« Et lorsque ton seigneur dit aux anges : "Je vais désigner un lieutenant sur la terre", ils dirent : "Vas-tu désigner un qui y mettra désordre et répandra le sang, alors que nous, par ta louange, chantons pureté et proclamons ta sainteté ? " ». (Coran II, 30)
Oui, l’homme est lieutenant de Dieu sur terre. Il est responsable de la gestion de notre planète. Il a la responsabilité de représenter Dieu, en raison justement de la liberté inhérente à ses activités physiques et intellectuelles. Toute la création a refusé cette responsabilité comme l’atteste le verset coranique suivant :
« Oui, le dépôt que nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes, ils ont refusé de la porter, et en ont eu peur : alors que l’homme le porte. Celui-ci reste, oui, très prévaricateur, très ignorant. » (Coran XXXIII, 72)
En réalité, le dépôt que l’homme a reçu de Dieu n’est autre chose que la responsabilité de la prise de décision, ou de l’exercice de la direction. Cette vocation de l’homme à la direction libre et consciente, en un mot responsable, est un don immuable que Dieu a inscrit au cœur de chaque homme. Elle exclut la passiveté, le fatalisme, l’erreur, mais aussi le racisme, la xénophobie ; sans oublier l’élitisme qui voue le plus grand nombre au suivisme et à la résignation. Enfin, elle exclut l’impérialisme, l’ethnocentrisme, le régionalisme.
Cette aptitude de l’homme à la direction découle de sa responsabilité, qui est inséparable de sa liberté. Et c’est précisément pour cela que la liberté ne s’octroie pas ; elle est propre à l’homme et fait partie de son intériorité la plus profonde La liberté ne s’octroie pas, elle s’arrache, elle se conquiert au dedans et à l’extérieur de nous. C’est aussi un combat incessant.
Grâce à son action libre et au libre exercice de sa responsabilité, l’homme peut se développer et faire avancer la société. Cette capacité de discerner le bien du mal, de choisir entre le vice et la vertu, est naturelle à l’homme. De toute la création, il est le seul à posséder ce privilège redoutable qui peut le conduire soit à la déchéance, soit à la rédemption. Et l’aptitude au discernement, à la critique, à la connaissance n’est ni l’apanage d’une race, ni d’une élite. Elle est à la base de la liberté inhérente à l’homme. Plus qu’un droit, c’est un devoir pour lui de l’exercer. C’est pour cela qu’on doit critiquer pour corriger l’action. Rien ne doit être tabou dans la création. Les censures imposées par les pouvoirs en place et les théologiens doivent être abolies. La foi en la transcendance exclut, dans le domaine de la connaissance, la suffisance et la fermeture, ou le triomphalisme. L’homme doit être conscient de ses propres postulats et accepter la critique et le dialogue. La création divine est incessante. Ainsi doit-on, pour nous éloigner de l’ignorance poursuivre la recherche en restant convaincu que la vérité appartient à Dieu seul.
En particulier critiquer l’injustice et les désordres commis par les dirigeants de la société est un acte d’adoration et constitue le meilleur combat selon un dire du Prophète. A cet égard nous devons fustiger l’attitude de certains imams et marabouts qui sont devenus les auxiliaires et les suppôts de tyrans au pouvoir.
Cependant, le combat suprême est l’autocritique ou le combat contre ses propres passions. C’est pour cette raison que le Coran nous invite sans cesse à réfléchir, à nous instruire, et à revenir à Dieu repentant ; c'est-à-dire en reconnaissant nos propres erreurs. Sans la maîtrise de la science et de la technique, et la révélation des finalités humaines comment peut-on raisonnablement exercer une bonne direction ? Dans la mesure où l’effort de l’homme pour exercer sa responsabilité suppose la liberté, la critique, la science, il est créateur et conscient. Par sa créativité, il se développe alors et s’épanouit.
Insister sur la responsabilité de l’homme c’est insister sur sa liberté, et sur le fait qu’il ne doit pas oublier le dépôt que Dieu lui a confié ; car il rendra compte de l’usage qu’il en aura fait. Renoncer à exercer sa responsabilité, c’est donc renoncer à sa liberté. C’est un parjure qui signifie inconscience et non-respect de l’engagement.
Chacun est responsable de sa conduite et de ses actes ; et nul ne peut prétendre se substituer à un autre dans l’exercice de sa responsabilité.
« Quiconque suit une bonne voie la suit pour soi-même ; et quiconque est égaré n’est égaré que pour lui-même ; et nul porteur ne porte le fardeau d’autrui. » (Coran XVII, 15)
Was salam.
Boubacar Doumba Diallo
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* L’ignorance, cause profonde de notre souffrance et L'ignorance, ou la méconnaissance de soi, cause profonde de notre souffrance (2e partie)
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