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Le rendez-vous des bilans !

Boubacar Sanfil Bah  Lundi, 28 Juillet 2014 20:36

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Le rendez-vous des bilans qui se tenait chaque année sous le premier régime était lancé sur convocation du Conseil national de la révolution (CNR). C’était un moment particulier où toutes les entreprises nationales et autres structures rurales étaient conviées pour la présentation de leur résultat annuel (bilan) au « Responsable suprême de la révolution » dans l’enceinte du Palais du peuple à Conakry. Gare aux absents et aux défaillants !

Tour à tour, pendant plusieurs semaines, chaque responsable d’entité prenait le micro pour défendre son « mensonge », du moins pour la majorité des cadres qui passaient à l’oral.
Il ne fallait surtout pas se hasarder à invoquer un échec sauf pour des cas de difficultés rencontrées mais immédiatement surmontées grâce aux enseignements clairvoyants de « l’homme infaillible ». C’est ainsi que la plupart des cadres apprirent à mentir pour sauver
leur peau. Qui est fou ?

Plus le mensonge était gros, plus il y avait des acclamations nourries à la grande satisfaction du « commandant en chef des forces armées populaires et révolutionnaires de Guinée ». La révolution « Trans croissante » était en marche vers une victoire éclatante, rien
ne pouvait l’arrêter !

Ceux qui ne savaient pas jouer leur partition dans ce théâtre géant courraient le risque de passer à la trappe, parce que naïfs, ils ne se rendaient pas compte qu’il ne fallait pas contredire ou humilier le « Père de la nation ». La victoire devait être éclatante pour que « vive la Révolution » !

Il n’était donc pas étonnant d’entendre des responsables d’entité agricole affirmer à haute et intelligible voix avoir réalisé des milliers d’hectares de champ de riz ou d’ arachides avec des
récoltes de l’ordre de dizaines de milliers de tonnes.

Tous ces tonnages, les uns additionnés aux autres, auraient peut-être pu nourrir une partie du continent. Cependant les importations de céréales, en particulier le riz dont le niveau d’importation ne baissait pas, au contraire, continuait à alimenter le fameux « ravitaillement » comme en temps de guerre.

Tous les mois, chaque citoyen se rendait au chef-lieu de son quartier pour faire la queue dans la rue exposé au soleil ou à la pluie afin de toucher contre quelques milliers de sylis (ancienne monnaie de singe), un sac de 50 kg de riz de mauvaise qualité et quatre ou cinq kilos de sucre de marque Bittsocker presque insoluble dans l’eau chaude. Il arrivait parfois que la tasse de kinkéliba se renverse sous la pression des efforts déployés à casser les morceaux de sucre.
Pour le lait concentré sucré, il ne pouvait couler tout seul lorsque la boîte était percée. Il fallait l’ouvrir entièrement et user d’une cuillère pour le peller. Toutes ces denrées venaient des pays « amis » de l’est et semblaient être fortement subventionnés, pareil pour le fuel.

Evidemment une partie du ravitaillement se retrouvait sur le marché noir avec la complicité des responsables de quartier (le système D).

Pour en revenir au rendez-vous des bilans, on ne pouvait et ne devait qu’avoir un résultat plus que positif, c'est-à-dire exceptionnel, car quiconque s’inspirait des tomes d’AST dispensant l’enseignement révolutionnaire ne pouvait que réussir à moins qu’il ne soit un contrerévolutionnaire tapis dans l’ombre, ayant des visées subversives. « A bas les saboteurs, à bas la contrerévolution ! »

« L’impérialisme trouvera son tombeau en Guinée ! » Tels étaient les slogans usités à l’époque.
Par ces tissus de mensonges, les responsables de structures pouvaient se donner un répit jusqu’à la prochaine session du Conseil national de la révolution une année après. Pour l’année en cours, on pouvait estimer que le peuple avait pu être amadoué et son président satisfait!

Ceci étant, le « responsable suprême de la révolution » n’était pas dupe sur tout ce qui se déroulait au cours de ces échanges, l’honneur étant sauvé et le peuple amadoué. La fuite en avant… Jusqu’à la révolte des femmes en aout 1977 où le vase déborda (Ha …les femmes
hum, n’en faites vos ennemis….sinon…), sonnant le glas du régime qui disparut peu après.
Les autres régimes qui suivirent eurent en commun la corruption et les massacres de citoyens lors des diverses manifestations consécutives à l’avènement du vent de la démocratie.
C’est pourquoi un tableau sombre, cumul des bilans négatifs de « Nènè Laguinè » depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, est schématisé plus bas.

Vous remarquerez que le poste créances est imputé à son débit par les promesses électorales, pourquoi ? Tout simplement parce qu’ « une promesse est une dette ». On doit beaucoup au Guinéens n’est-ce pas ? Elles constituent ici toutes les créances du pays ou du peuple vis-à-vis de tous les régimes passés, ainsi que celui de Condé Alfa.

BILAN CUMULE (sauf erreur ou omission)

ACTIF

Immobilisations incorporelles:
Frais d’établissement (frais d’indépendance !) = 0 francs, (octroyé par de Gaulle sans frais)
Frais de recherche et développement = peu de recherche, faute de moyens
Brevet, marques : inexistants (pas d’innovation)
Droits miniers : bradés
Immobilisations corporelles :
Terrains miniers (pas de transformation) = pas de valeur ajoutée
Infrastructures : faibles (peu d’hôtels, routes, complexes sportifs, préfectures enclavées, ponts, logements inexistants, etc.)

Actifs circulants :
Stock : insuffisant (production)
Créances douteuses : promesses électorales que tous les dirigeants doivent aux Guinéens depuis 1958
Trésorerie : peu de ressources, baisse des recettes fiscales et douanières, initiative PPTE non applicable pour déficit de recettes devant être redirigées vers les investissements (services sociaux de base)

TOTAL ACTIF = Bien-être attendu par les Guinéens


PASSIF

Capitaux propres : insignifiants

Résultat : déficitaire ou perte

Réserves : faibles

Report à nouveau : débiteur

Dettes diverses : contractées, soit détournées, soit servant à subventionner des services ou les deux à la fois

TOTAL PASSIF = Bien-être attendu par les Guinéens


Par ailleurs, ce bilan ne tient pas compte de toutes les subventions et aides à l’investissement qui prennent un autre chemin. Certains comptes aussi n’y sont pas répertoriés. Ce n’est donc qu’un aperçu.

Un des principes en comptabilité étant que le total de l’actif soit le même que celui du passif, on peut imaginer que chacun des totaux soit égal au bien-être attendu par les Guinéens, car les ressources et leur emploi étaient censés arriver à ce résultat. Or comme le montre le tableau, le passif l’a emporté sur l’actif durant toutes les années d’indépendance, d’où le classement de la Guinée parmi les derniers pays au monde sur le plan du développement humain (IDH).

Il n’y a qu’à observer les problèmes auxquels sont confrontés les Guinéens : pas d’électricité, eau, NTIC, mortalité maternelle et infantile élevée, infrastructures sanitaires insuffisantes et de
mauvaises qualité, agriculture de subsistance, pas d’espace vert, justice corrompue, déchirement du tissu social et tutti quanti !

A la conférence de Monrovia, une réconciliation fut négociée sur demande de N’Duru entre ses voisins Senghor, Houphouët et lui-même, sans doute acculé par son échec sur le plan économique et par le fait d’avoir été dénoncé pour les crimes commis contre son peuple par la presse internationale. Par la suite, la France de Giscard renoua avec la Guinée. Le président guinéen, à partir de ce moment, changea son fusil d’épaule au grand dam de ses amis
traditionnels (socialistes et communistes), et ceci, au soir de sa vie. Le virage semblait trop grand pour son égo. Il avait fini par devenir lui-même un reclus, ne voyageant presque plus et restant isolé du monde depuis la découverte à travers J.A. du plan du camp Boiro et le constat établi sur ses crimes odieux dont avaient été victimes des milliers de Guinéens qui n’aspiraient qu’à un peu de bonheur.

Suite à ce dégel dans ses relations avec le voisinage, le «leader révolutionnaire » fit une visite en Côte d’Ivoire d’où il revint humilié en son for intérieur au vu du retard que la Guinée avait
accusé face au « traitre » qu’il injuriait à chacun de ses discours. N’Duru en s’alignant désormais derrière les pays libéraux, semblait crier haut et fort : à bas la révolution ! Le coup de grâce !

Ce fut la première mort du timonier. La deuxième suivit peu après, la carcasse ne pouvant résister devant tant de blessures d’amour propre.

La construction de la fondation « Maison Guinée » ayant loupé, les murs qui ont été érigés plus tard présentèrent des fissures préjudiciables à la durée de vie de l’édifice.

Voilà de façon sommaire, le bilan pour le pays ainsi que la cause première de ses échecs.

Ceci étant, les difficultés économiques presque insurmontables en Guinée ont été accentuées par quelques facteurs essentiels : une corruption généralisée, l’insécurité, l’insuffisance des infrastructures en matière d’eau, d’électricité, de routes, d’hôtels, de télécommunications performantes (NTIC).

Il y a d’autres facteurs non moins importants tels que la hausse improductive des tarifs douaniers ainsi que les impôts, qui ont fortement contribué à la baisse des recettes de l’Etat pour l’année en cours. Trop d’impôts tuent l’impôt, c’est universellement connu. Sur
ce plan, notre chère France est confrontée à ce même type de problème, ce qui fait que plusieurs entreprises délocalisent pour ne pas mettre la clé sous le paillasson.

Résultat : les entreprises plombées par des charges trop lourdes ne peuvent plus contribuer à
l’amélioration de la situation d’emploi. Au contraire, ce sont soit des plans sociaux, une délocalisation ou la faillite qui interviennent dans ces cas. Ce genre de situation est de l’ordre de l’évidence, contre-productif pour la croissance.

Pour le cas particulier de la Guinée, outre l’environnement économique défavorable cité plus haut, il y a désormais le facteur ethnique qui divise les composantes de la société, entrainant de grosses frustrations où une partie de la population se sent stigmatisée, en particulier les ressortissants du Fouta Djallon qui constituent la catégorie détenant pour une large part, le capital. Or le capital n’a pas de nationalité, ce qui explique le fait que plusieurs importateurs
ont dû, à leur corps défendant, transférer leurs activités vers les pays voisins, entrainant un manque à gagner certain pour le pays.

Aussi, le fait que sur le plan politique, les périodes pré-électorales se succèdent de façon rapprochée à des élections jugées non crédibles par une partie de la classe politique, entrainant assez souvent des violences avec mort d’hommes, ne contribue pas à rassurer les investisseurs, d’où la morosité du climat économique.

Et pour en rajouter un peu à ce tableau sombre, Ebola s’invite au moment le moins attendu !

Voilà de façon sommaire le tableau aux clignotants rouges sur la situation socioéconomique qui prévaut en Guinée.
Il est certain qu’il y a d’autres éléments sur le plan économique, social ou politique qui pourraient être cités, mais avec ces quelques remarques déjà, nous pouvons augurer des perspectives sombres qui risquent de prévaloir pour longtemps encore.


Boubacar Sanfil Bah


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