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Pour une élection transparente en Guinée : quelques éléments de réflexion

Pokpa Holomo Lamah  Vendredi, 28 Février 2014 21:53

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Après deux élections bâclées ou presque, au moment où les acteurs politiques s’apprêtent à aller en campagne pour les élections communales et communautaires, et dans l’attente des présidentielles de 2015, je pense qu’il faudrait d’abord régler tous les préalables liés à ces élections, sinon on ne fera qu’une mise en scène artistique dans laquelle tout le monde jouerait son rôle. Ces préalables sont ceux liés à la préparation saine et rigoureuse des élections. Pour moi, des élections transparentes sont un bien commun en ce sens que non seulement elles épargnent des vies humaines, du temps et de l’argent, mais aussi elles nous permettent de sanctionner les mauvais dirigeants et de choisir ceux qui sont capables de prendre les bonnes décisions. C’est de ces préalables qu’il est question dans cet article.

On ne dira jamais assez que les pays en voie de développement sont mal gérés tout en pointant du doigt leurs dirigeants. Mais qui les choisit ? That is the question ! En fait c’est celui qui les choisit qui commet la faute puisque c’est lui qui fait le mauvais choix. En général on dit que c’est le peuple, mais est-ce vrai ? D’aucuns me diront que ce sont les occidentaux qui nous les imposent, pour d’autres nous n’avons que les chefs que nous méritons, pour d’autres encore, ce sont les occidentaux et nous-mêmes qui choisissons nos chefs, etc. Réponses erronées ou pas, mon intention n’est pas de donner la vraie réponse puisque je ne la connais pas. Par contre, je pense que nous pouvons choisir nos chefs si nous voulons, il suffit de s’y mettre et de prendre le dossier à bras le corps même au prix de notre sang. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les exemples des pays comme le Sénégal, le Ghana, le Bénin et le Mali pour ne citer que ceux-là. Tous ces pays ont en commun le fait d’avoir mis tout en œuvre pour organiser sereinement leurs élections. Ils y sont parvenus en mettant toutes les parties prenantes (mouvance et opposition) au tour de la table et quelque fois même en invitant et/ou en exigeant la présence d’observateurs étrangers. C’est tout ceci qui leur a permis de créer les conditions nécessaires à la transparence de leurs élections. Pourquoi ne pas s’inspirer de leurs exemples ?

Pour le cas guinéen, si on se réfère aux deux dernières consultations électorales (présidentielles en 2010 et législatives en 2013), on est en droit de dire que tout a été bâclé ou presque. Par exemple pour les présidentielles, on voulait tellement vite finir avec la transition qu’on est allé avec toutes les imperfections depuis le recensement des électeurs jusqu’à la proclamation des résultats. Je dirais qu’on a confondu vitesse et précipitation. Résultat : tout le monde le connaît. Pour les législatives, c’était presque un dialogue de sourds. Pendant que certains voulaient faire un nouveau recensement, d’autres exigeaient une révision du fichier existant. Et puisque nouveau recensement et révision ne signifient nullement la même chose, en la matière seule la loi pouvait trancher. Dans ce cas, la loi prévoyait une révision et non un nouveau recensement. Mais il a fallu près de 3 ans, des morts inutiles (plus d’une cinquantaine) et la médiation internationale pour parvenir à cela suite à l’accord du 3 juillet 2013. Dommage ! Mais même cet accord souffrait d’une insuffisance notoire, celle de fixer à l’avance une date butoir pour tenir les élections sans avoir réglé tous les problèmes. Parmi ces problèmes figuraient entre autres la révision complète et l’adoption du fichier électoral, ceux liés aux cartes d’électeurs, aux bureaux de vote et à la centralisation des votes. Pour moi, c’est tout cela qui devrait être réglé et dans les détails avant de convoquer le corps électoral. J’avais fait cette remarque en son temps dans un de mes commentaires sur le site de GuineeActu. Hélas, non seulement la révision a été mal faite (il semblerait qu’on a révisé la liste dans certaines circonscriptions et pas dans d’autres, ou on a consacré plus de temps à réviser la liste dans certaines circonscriptions que dans d’autres). Pour quelle raison ? Vrai ou faux ? Allez savoir. Faut-il ajouter aussi que le fichier une fois conçu n’a pas fait l’objet d’un accord des deux parties (mouvance et opposition). Maintenant que le parlement est en place et que le débat n’est plus dans la rue, je nourri l’espoir que nos honorables députés feront tout pour régler tous ces problèmes électoraux avant les futures consultations. Pour moi, toute consultation qui se déroulerait sans avoir résolu ces préalables ne sera que du théâtre. Ou on fait des élections transparentes ou on ne fait rien. Nous passons donc en revue ces différents points.


1- Le fichier électoral

Le fichier électoral est le point de départ sinon la pièce maîtresse d’une élection puisque c’est lui qui permet de connaître le nombre d’électeurs et de voter. Un fichier électoral mal conçu donne d’office de mauvais résultats puisqu’il prive à certains citoyens leurs droits de voter pendant qu’il permet à d’autres de s’acquitter de ce devoir. Parfois il permet à des gens de voter alors qu’ils n’y ont pas droit soit parce qu’ils sont encore mineurs ou parce qu’ils sont des étrangers. D’ailleurs, pour le cas des mineurs, s’ils étaient indistinctement recensés dans toutes les circonscriptions électorales, cela ferait moins mal puisque cet état de fait ne fausserait pas fondamentalement le but recherché. Là où ça fait mal c’est quand on recense des mineurs dans certaines circonscriptions et pas dans d’autres. Toutes ces anomalies produisent comme effet le gonflement anormal de l’électorat des uns au détriment des autres. C’est ici le point de départ de la fraude. Pour l’enrayer, je ne dis pas diminuer, je pense qu’il faut permettre à tous ceux qui ont le droit de voter de s’inscrire et d’empêcher en même temps ceux qui n’en ont pas droit.

En ce qui concerne le vote des mineurs, le problème est que nos états civils ne sont pas fiables comme c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des pays en voie de développement. En effet, combien de Guinéens n’ont pas d’acte de naissance et combien ont de faux actes de naissance ? Je suis sûr qu’à la minute qui suit cet article, un Guinéen naîtra quelque part en Guinée sans qu’il ne puisse avoir la chance d’obtenir son extrait de naissance. Dès lors que faut-il faire pour résoudre ce problème ?

Pour moi, il faut commencer par prendre des mesures à la base pour sécuriser l’état civil guinéen. Dans ce cadre, on pourrait instaurer la tenue obligatoire des registres de naissances et de décès dans chaque village ou quartier et dans les ambassades. Ces registres devraient être tenus par au moins deux membres lettrés du comité de district et un médecin ou infirmier pour conférer un caractère sérieux et sécurisé au document. Ces registres devraient être paraphés et tenus en trois exemplaires. Ainsi, à chaque épuisement, un exemplaire devrait être déposé au chef-lieu de la sous-préfecture, un deuxième au chef-lieu de la préfecture et le troisième conservé au district ou au quartier pour archivage. Ce sont ces registres qui devraient servir de base pour l’établissement des extraits de naissance. Ni les jugements supplétifs encore moins les fameux certificats de résidence ne devraient servir à recenser les électeurs sur la liste électorale. Au niveau national, l’État devrait se doter d’un système informatique central où seraient enregistrés toutes les naissances et tous les décès. Ainsi à la longue, on aurait un fichier fiable et sécurisé pour les générations futures.

En ce qui concerne le vote des étrangers, on constate souvent que certains étrangers détiennent frauduleusement des passeports guinéens. Il semblerait aussi que quelques fois des étrangers prennent part à nos votes à l’étranger. Par ailleurs, on constate souvent et à juste raison qu’on ignore nos compatriotes vivant à l’étranger lors de nos joutes électorales. Les autorités avancent généralement comme arguments, le manque de moyens financiers ou de temps nécessaire pour les recenser. Personnellement, je ne crois ni à l’un, ni à l’autre de ces arguments. Pour moi les vraies raisons sont qu’il y a plus d’opposants à l’étranger, de même qu’il y a plus de probabilité d’inscrire des étrangers dans la diaspora. Mais comment faire pour que nos compatriotes vivant à l’étranger et qui ont les mêmes droits et devoirs que ceux vivant à l’intérieur participent à nos votes sans que des étrangers ne s’infiltrent dans leurs rangs ? Travail gigantesque mais pas impossible. Pour moi on peut diminuer l’ampleur des dégâts dans un premier temps et y mettre complètement fin plus tard. Je pense qu’il faudrait instituer une interview à nos compatriotes vivant à l’étranger en plus d’exiger leurs extraits de naissance ou passeports et pas simplement leurs cartes de séjour. Le postulant devrait passer devant un jury composé de 4 membres chacun issu des 4 principales ethnies du pays. Les membres de ce jury devraient être choisis par leurs ethnies respectives en fonction de leur intégrité. Ils statueraient après l’interview si le postulant est guinéen ou pas. Parmi les critères, le postulant devrait au moins parler l’une de nos langues nationales et les questions porteraient entre autres sur l’origine du postulant, son histoire, sa connaissance du pays. Le postulant devrait en plus au moins citer trois témoins. Ces témoins devraient comparaître devant le même jury pour valider ou invalider les déclarations du postulant. Ainsi, on pourrait connaître plus ou moins les vrais guinéens et en même temps sécuriser nos actes civils.


2- L’opérateur électoral

Nul besoin de revenir sur l’affaire Waymark. Un opérateur technique peut produire des résultats tronqués, il suffit de le programmer dans un sens comme dans l’autre. Pour les prochaines consultations, l’opérateur électoral devrait être choisi sur la base d’un appel d’offre international et le contrat devrait être attribué par un jury composé à parts égales de la mouvance et de l’opposition.


3- Le recensement des électeurs

Le plus souvent, on donne peu de temps aux électeurs, de même que tous les moyens logistiques ne sont jamais suffisants permettant de recenser tout le monde. Manque de ceci ou de cela sont souvent le mot d’ordre. On devrait donner suffisamment de temps aux électeurs pour leur permettre de s’inscrire et suffisamment de moyens logistiques pour y parvenir.

Une fois le recensement terminé, on devrait publier en temps utile le fichier électoral provisoire pour permettre de le corriger. Le fichier définitif ne devrait être publié que si toutes les imperfections ont été prises en compte et corrigées. Un procès-verbal dûment signé par les deux parties (mouvance et opposition) devrait sanctionner la correction effective de ces imperfections. C’est sur la base de ce fichier électoral définitif qu’on devrait concevoir les cartes d’électeurs.


4- Les cartes d’électeurs

Le plus souvent beaucoup d’électeurs ne reçoivent pas leurs cartes d’électeurs pour diverses raisons (égarées, non conçues ou en retard). Il faudrait donner suffisamment de temps à la distribution des cartes d’électeurs. La CENI devrait recevoir et examiner toutes les réclamations des cartes d’électeurs non perçues ou égarées. Tous les litiges liés à ces cartes devraient être réglés devant une instance prévue à cet effet. La réception des cartes d’électeurs devrait elle aussi faire l’objet d’un procès-verbal signé par les parties prenantes (opposition et mouvance).


5- Les bureaux de vote

Le plus souvent on parle de bureaux de vote fictifs ou de bureaux de vote insuffisants. En fait, le nombre de bureaux de vote ainsi que leurs emplacements devraient être connus, immatriculés et acceptés de tous avant toute élection. Aucun bureau de vote ne devrait être ajouté ou retirer le jour du vote. Tout bureau de vote inconnu ne serait pas pris en compte dans le décompte final. Aussi dans la détermination des bureaux de vote, on devrait tenir compte des distances maximum à parcourir.

C’est quand tout ceci serait réglé qu’on devrait convoquer le corps électoral.

Tant que tous ces problèmes ne seraient pas résolus, on ne devrait jamais organiser d’élections chez nous. Tout le monde devrait exiger sinon descendre dans la rue, moi en premier, pour empêcher toute élection qui ne remplirait pas toutes ces conditions, car exiger des élections transparentes, pour moi, n’est pas une question partisane, c’est pour le bonheur de tous les Guinéens.


Conclusion

Si nous voulons que notre pays soit bien gouverné, nous devons nous débarrasser des médiocres. Et la meilleure façon, je dirais la seule façon d’y arriver, c’est de faire des élections véritablement transparentes, libres et crédibles. On me dira que personne ne peut organiser des élections et les perdre. Moi je dis, débarrassons-nous des préjugés, exigeons que les élections soient transparentes et crédibles. C’est possible. Dans le cas guinéen, le pouvoir seul n’ira pas aux élections sans l’opposition, d’ailleurs il faut l’y contraindre pour une question de transparence et d’équité. Faut-il noter que les législatives précédentes ont été reportées à maintes reprises à cause des exigences bien fondées de l’opposition. En plus, la communauté internationale s’intéresse de plus en plus à notre cas. Pour moi, personne ne doit plus prendre ou garder le pouvoir par la fraude. La fraude ne devrait plus être dans notre vocabulaire. La fraude est un crime. Aux acteurs politiques de nous convaincre par tout autre moyen : programme politique ou communautarisme ou quoi encore, peu importe, mais pas par la fraude ou l’intimidation. Il faut prendre le pouvoir et le garder par les urnes à travers le choix clairement exprimé par le peuple. Il faut que l’acteur politique guinéen ait peur de l’arme de l’électeur guinéen : son bulletin de vote. Il faut que l’électeur guinéen soit confiant que son vote est sacré et sera respecté.

C’est donc le lieu d’appeler tous les acteurs politiques (leaders, militants ou simples citoyens) à se lever dès maintenant en vue de préparer sereinement les échéances futures au lieu de se focaliser ou de se lancer précipitamment en campagne avant la lettre puis revenir plus tard et pleurnicher qu’on a triché untel ou untel.

En tout cas, le jour où nous ferons des élections véritablement transparentes, libres et crédibles, j’arrêterais de commenter la politique, je ferais de la politique et même si je ne faisais pas de la politique, mon but serait atteint.


Pokpa Holomo Lamah 
Connu sous le pseudo de Patriote 1
Economiste
 

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