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Violence, une notion mal comprise par mes compatriotes

Abdoulaye Aziz Bah  Vendredi, 14 Février 2014 10:31

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BAH_Abdoulaye_Aziz_2_01La violence n’est pas un fait nouveau, surtout en Guinée. Depuis l’ère coloniale, en passant par les différents régimes qui se sont succédé, la violence a toujours été présente dans la société guinéenne. Elle est présente dans nos déclamations, nos actes, et nos tapages. Elle ne cesse de resurgir dans la cruauté de nos relations. Elle existe entre le père et l’enfant, entre le maitre et le servant, et, plus malheureux, entre les gouvernants et gouvernés. En quelque sorte, nous vivons dans une république où la violence est devenue un fait banal.

Depuis l’élection en 2010 du professeur Alpha Condé à la présidence de la République, les tensions ethniques persistent en attendant le chaos. Ainsi, les cadres peuls se sentent discriminés dans les nominations aux postes de responsabilités au sein de l’administration publique. Rappelons que le contrat d’alliance électorale qui liait le RPG et quelques partis politiques de la Basse Côte et de la Forêt, voulait que le premier ministre soit un cadre ressortissant de la Basse Guinée, et le président de l’Assemblée nationale un élu de la Forêt. En plus, les autres nominations aux hautes fonctions de l’Etat renforcent cette discrimination des cadres peuls. De ce fait, ces derniers sont frustrés sous les regards insensibles des grands cadres des autres communautés du pays.

Les politiques de discrimination et de renvoi initiées et développées sous les différents régimes guinéens, ont surtout créé des attitudes et des comportements propres à chaque ethnie ou chaque région. Par conséquent, les ethnies et les régions ont fini par se positionner et s’identifier comme naturellement différentes. Cette histoire du « Manding Tan, Manding Fou, et Manding Pou » n’est qu’une idéologie pour rallier les autres composantes des trois régions contre celle du Fouta ; créant ainsi un environnent de « Nous » et « l’Autre » où dans ce cas « l’Autre » est considéré comme étant l’ignoble, le mauvais. Par contre le « Nous » signifie la victime innocente, le bon.

Cette diabolisation de l’ethnie peule et leur région a fini par inciter la peur de l’autre, d’autant plus que les violences qui esquissent l’histoire récente de la Guinée viennent la conforter. En effet, les atrocités contre les peuls sous les différents régimes ont provoqué la peur individuelle et collective chez les autres. Rappelons ici l’acharnement de Sékou Touré contre les Peuls (il les traita de traîtres dans un discours officiel), les événements de février 2007, et du 28 septembre 2008 où les victimes étaient majoritairement peules, les violences de Siguiri contre les Peuls en 2010, l’affaire de l’attaque de la résidence privée du président Alpha Condé où les commanditaires ont été sitôt associés à la communauté peule. En plus, il faut noter l’acharnement du président Alpha Condé contre la communauté peule. Il les avait traités de tortues lors d’un rassemblement à Kindia. En même temps il est le seul, parmi les chefs d’Etats guinéens, à vouloir parler publiquement de cette histoire des Mandings Tan, Fou et Pou.

Le silence coupable de l’élite des autres régions du pays face à cette diabolisation de la communauté peule a occasionné ainsi la montée de la haine. Il suffit alors d’un petit différent entre le Peul et les autres pour rallumer les conflits et faire exploser les violences. Dans l’attente d’une violence imminente, les Peuls se sentent affaiblis et dominés. Cette illusion de supériorité va encore se traduire notamment dans les périodes électorales qui pointent en 2015 à travers une propagande ethnique et une mobilisation qui confond délibérément compétition électorale et affrontement ethnique ou régional. Ainsi, nous pouvons réaffirmer, sans se tromper, que l’ethnocentrisme érigé en idéologie est devenu un danger pour la République. Rappelons que toute idéologie qui attise la division contient en germe une violence cachée. D’où mes inquiétudes sur l’avenir de cette République de Guinée.

Mais, la violence est-elle la solution pour calmer les frustrations au sein de la communauté peule ? La réponse à cette question dépendrait de deux choses : Emotion et Raison. Ainsi, je suis persuadé que, si l’on met l’émotion de coté, la réponse à cette question ne pourrait être que non. Je suis fier d’être peul, et je ressens plus que quiconque les douleurs d’être diabolisé dans son propre pays. Par contre, je suis convaincu que l’usage de la violence ne peut que conduire au pire. C’est pourquoi, à la place de la violence, je préfère plutôt la « révolte authentique », à défaut du compromis.

D’aucuns se demanderont s’il y a une différence entre violence et révolte, sachant qu’une révolte peut bien être violente. Voyons donc la différence entre les deux.


La violence

Selon Callicles, « la logique de la violence s’appuie sur l’idée de la supériorité et sur une confiance systématique donnée à la domination du plus fort. L’homme violent renonce au respect des valeurs humaines et suit la logique de la violence ». L’homme violent fait confiance à la violence. L’homme violent voit la justice et la morale comme étant un frein à l’usage de la violence. Et puisqu’il fait confiance à la violence, il fera tout pour empêcher la morale et la justice dans la société où il vit. D’où mon opposition ferme à l’usage de la violence comme une solution à nos problèmes sociaux.


La révolte

Selon Camus, « la révolte est un souci de la justice dans lequel l’homme se lève, sort de son inertie et de son indifférence pour affirmer la conscience d’un bien commun ». Ainsi, le révolté n’est pas un égoïste. Il réclame un bien commun qu’est la justice. Il reconnait que la justice et le respect des valeurs humaines n’est pas seulement pour soi-même. Le révolté ne mène pas une lutte idéologique. D’où l’absence de violence dans sa lutte.

Notons, par contre, que la révolte devient une révolution dès lors qu’elle est motivée par une idéologie. Une révolution réclame la justice en faisant recours à la violence. L’idéaliste se sert d’une révolution (révolte brutale) pour satisfaire ses rêves égoïstes. D’où la différence entre une révolte et une révolution. Comme Camus, je crois à une révolte authentique, celle que Krisnamurti appelle une révolte de l’intelligence. Selon Krisnamurti, « la révolte de l’intelligence prononce un "non" plus radical, le refus d’entrer dans un quelconque compromis avec l’injustice ». S’il n’est pas possible de dialoguer avec l’homme violent, le révolté, lui, est prêt au dialogue. Le révolté authentique sait contrôler ses émotions et n’attend que l’occasion où enfin le pari de la raison sera possible.


Conclusion

La complicité de nos « intellectuels » dans la fabrication des dirigeants forts, nous a légué une société où la justice, et le respect d’autrui ont disparu pour faire la place à des antivaleurs qui prônent et privilégient l’appartenance ethnique ou régionale au dépens de la citoyenneté nationale. Toutes ces antivaleurs s’installent petit à petit en modèles de comportement que les jeunes générations imitent bêtement. C’est une honte, qu’après plus d’un demi-siècle d’indépendance, notre pays soit sur la liste des pays instables à haut risque pour l’année 2014.

Dans cette République de Guinée imaginaire, vivent une classe politique idéaliste, une société civile périmée, une armée indisciplinée et une jeunesse abandonnée ! Les tensions ethniques persistent dans l’indifférence totale de l’élite sociale. Le peu de gens qui réclament la justice pour tous sont identifiés comme des traitres au sein même de leur communauté. Le mot violence a pris le dessus sur celui de la justice. Ils disent qu’ils sont pour la démocratie mais ils prônent la violence comme solution pour aboutir à cette démocratie. Quelle contradiction ! Soit on est démocrate, soit on est violent. On ne peut pas être les deux à la fois. Par définition, « la démocratie, par nature, suppose la représentation qui permet des moyens de persuasion de la parole, à la communication dans le jeu normal des institutions, sans entrainer pour autant l’usage de la violence ». D’où mon refus radical de me rabattre sur la violence comme étant une solution à nos politiques. Je suis vraiment révolté !

A bon entendeur salut !

D’ici là, merci de contribuer au débat.

A l’attention des lecteurs : Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.


Abdoulaye Aziz Bah
MBA/ MIS/ PMP
Information Technologies Consultant
Chef d’entreprise
 

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