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Le sens de notre combat (suite et fin)

Thierno Sadou Diallo  Mardi, 17 Décembre 2013 17:29

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DIALLO_Sadou_Washington_01J’écris la conclusion de mon si long texte (en quatre parties) au moment où le monde entier est en train de conduire Nelson Mandela à sa dernière demeure après un si long chemin vers la liberté. Au moment où les hommages lui sont rendus des quatre coins de la planète, il est superflu de dire que l’icône sud-africaine représente un symbole qui a marqué des générations entières. Son parcours politique et son bilan servent d’exemples à tous ceux qui luttent pour la démocratie et le respect des droits de l’homme. Nelson Mandela se battait pour une cause qu’il était prêt à défendre même au prix de sa vie. En s’engageant dans ce combat contre le système honni de l’apartheid, Mandela a sacrifié sa carrière d’avocat, sa vie de famille et sa liberté. C’est un prix fort à payer mais quand on a une conviction et un idéal pour lesquels on est prêt à mourir, alors on a la conscience tranquille et tout devient possible.

Dans la première partie de notre document, c’est justement cet ensemble de valeurs que j’avais tenu à rappeler à tous nos amis démocrates qui se battent depuis si longtemps contre la dictature en Guinée. Et principalement à l’intention de tous nos amis qui voulaient se retirer du combat à cause du fait que la politique dans ce pays est devenue trop violente et dangereuse. La répression policière et les arrestations arbitraires en cours dans notre pays constituent en effet un réel danger pour la sécurité de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui se battent pour que la Guinée soit un pays de droit où il fait bon vivre. Certes les risques sont très grands de perdre sa liberté, de compromettre sa carrière professionnelle et sa vie de famille mais la vie en elle-même vaut-elle la peine d’être vécue sans idéal, sans convictions et dans l’honneur et la dignité bafoués ?

On s’est engagé dans cette lutte au début des années 90 pour une cause bien précise : celle de la démocratisation rapide du pays en vue d’ouvrir la voie à un développement harmonieux et équilibré de l’ensemble du pays. Cela supposait donc au préalable que les militaires acceptent de retourner dans les casernes pour permettre un retour des civils au pouvoir. Mais les autorités de l’époque ont travesti cet idéal en tribalisant le débat politique et en se refugiant derrière un ethnocentrisme des plus primaires. Dès lors, il était clair que la démocratisation tant souhaitée allait tarder et ne pourrait se réaliser qu’au forceps. La lutte fut longue, dure et opiniâtre. Il y eut beaucoup de sacrifices, des arrestations arbitraires, des blessés et des morts. C’est le lieu de s’incliner pieusement devant la mémoire de toutes ces victimes sans lesquelles la démocratie n’aurait pas fait un pas. C’est grâce à leur sacrifice ultime que les démocrates guinéens ont enregistré leur première grande victoire en 2010 avec la tenue de l’élection présidentielle qui a effectivement consacré le retour des militaires dans les casernes et l’élection d’un civil à la présidence de la République, même si cette élection ne s’est pas véritablement déroulée dans les conditions optimales .

Si aujourd’hui certains se hasardent à minimiser cette victoire c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas dans les tranchées et ne peuvent donc pas imaginer tous les défis qu’il fallait relever. Par contre, moi j’y étais et j’ai vu en 2007, après mon retour au pays, comment les militaires se comportaient et comment cela avait affecté la vie publique du pays. Les militaires pensaient qu’ils étaient supérieurs aux civils et se comportaient en tant que tels. Même les moins gradés circulaient à tombeau ouvert dans la ville, dans des voitures non immatriculées, tapant sur les véhicules des civils en criant « Dégagez » ! Certains soldats entraient dans les bars ou restaurants en tenue et avec leurs armes et se comportaient pratiquement en maitres des lieux, devant les vrais propriétaires souvent apeurés. Des barrages étaient érigés à travers tout le pays sous le prétexte de combattre la grande criminalité mais en fait pour rançonner les pauvres citoyens. On a vu tout ça en Guinée, et il a fallu les évènements du 28 septembre 2009 pour que le peuple exprime son ras-le-bol. Lorsque les militaires se sont vus refuser l’accès à certains services publics comme le simple fait de prendre un taxi, et qu’ils étaient obligés d’enlever leurs tenues et de passer pour des civils pour voyager à bord d’un véhicule de transport en commun ou un taxi commun, ils ont finalement compris qu’ils faisaient partie de cette nation et qu’ils n’étaient pas supérieurs aux civils. C’est ce qui a permis de nous conduire à cette élection présidentielle sans trop de dégâts. Alors quand je vois certains compatriotes entrain de minimiser cette victoire c’est parce qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.

Ceci dit en passant, je dois signaler que nous n’avons absolument rien contre les militaires ou contre l’institution militaire. Au contraire, nous avons toujours soutenu que nous devons avoir une armée forte bien équipée, organisée et disciplinée. Nous avons toujours soutenu que nous voulons une armée républicaine qui soit garante des institutions et des lois de la République. Ce que nous avons dit et sur lequel nous avons insisté est que ce sont les civils qui doivent gouverner et l’armée chargée de la défense de l’intégrité territoriale du pays. Nous ne voulons pas d’une armée qui soit au service exclusif du président de la République mais au service de la nation. Nous ne voulons pas d’une armée au rabais car la Guinée a un sous-sol riche qui peut susciter toutes sortes de convoitises. Nous voulons une armée composée d’hommes et de femmes bien formés, patriotes, pris en charge par les contribuables de la nation et bien rémunérés pour qu’ils puissent défendre sans parti-pris les idéaux de notre nation et non pour qu’ils soient au service exclusif d’un individu. C’est pour cela que de nombreux Guinéens sont morts !

Alors quand j’entends aujourd’hui que le gouvernement guinéen a l’intention de faire appel à l’armée pour appuyer les forces de police et la gendarmerie dans la lutte contre l’insécurité et la grande criminalité, je ne puis que m’alarmer d’un acte aussi malencontreux qui nous ramène plusieurs années en arrière. Ceci n’est pas la vocation de l’armée. Le problème de l’insécurité et de la grande criminalité concerne les responsables de la sécurité et c’est à eux de trouver la solution.

Tous les démocrates guinéens et tous les patriotes doivent dénoncer cette volonté manifeste du président de la République de remettre les militaires dans la rue. Alors que l’opposition s’apprête à quitter la rue pour intégrer l’Assemblée nationale, on nous dit que les militaires doivent réoccuper la rue pour combattre l’insécurité. Quel pays, notre Guinée !

En prenant cette décision, le président de la République, Alpha Condé, prouve par là, qu’en réalité c’est le pouvoir et uniquement le pouvoir qui l’intéressait durant son long combat politique. Avec de nombreux amis, nous nous sommes retrouvés dans les tranchées avec lui pour rétablir un ordre constitutionnel en Guinée, permettre aux civils de gouverner le pays et aux militaires de se porter garants des institutions et de l’intégrité territoriale du pays. Nombreux sont les amis qui ont cru que c’était là l’essence et le sens de son combat mais on a vu les décisions qu’il a prises et la direction dans laquelle il est en train de mener le pays. Cette décision de ramener les militaires dans la rue ne vise qu’un seul objectif : celui de renforcer son pouvoir sérieusement affaibli au lendemain des élections législatives qui ont été un vote-sanction contre sa politique de division et d’exclusion. Bien que cela puisse paraitre surprenant, je n’ai pas été quant à moi surpris ! J’ai découvert très tôt bien que nous ayons été tous dans l’opposition, qu’on ne menait pas le même combat et qu’il était plutôt lui, intéressé à exercer un pouvoir personnel et absolu à l’image du président socialo-communiste Sékou Touré dont il entendait terminer l’œuvre. Quelques questions bien pointues et bien placées m’avaient permis de découvrir le personnage et de comprendre que nous allions dans des directions totalement opposées. Mais cela ne nous a pas empêchés de le défendre et d’exiger sa libération lorsqu’il fut mis aux arrêts par le général Lansana Conté et la clique des généraux qui gouvernaient à Conakry.

Nous l’avons fait parce que cela s’inscrivait en droite ligne dans notre lutte contre l’injustice, l’arbitraire, les arrestations arbitraires, les règlements de compte et les assassinats politiques trop courants dans notre pays. Très tôt, nous nous sommes inscrits dans un combat pour réduire les pouvoirs exorbitants du président de la République, produits d’un système hyper-présidentialiste qui a fait trop de mal à la Guinée en créant des dictateurs à tour de bras. Nous avions compris très tôt que ceci n’était pas une des préoccupations du professeur Alpha Condé, qui lui, luttait pour avoir le pouvoir absolu. Comment peut-on admettre qu’un mortel qui, hier, se promenait parmi nous acquière autant de pouvoirs au point où il est seul à décider qui a droit de vivre ou de mourir, qui doit aller en prison ou pas, qui peut avoir du travail ou pas ? Un système totalement absurde et avilissant ! Un système que tous les démocrates guinéens doivent combattre pour l’éliminer totalement de notre pays et éviter qu’il n’engendre encore d’autres victimes innocentes.

Nous souffrons aujourd’hui et la Guinée est en retard parce que nous avons mis en place un système qui confère trop de pouvoirs à un seul individu et qui a contribué à décimer toutes les élites de notre beau pays. Et nous sommes toujours là-dessus sans en tirer la moindre leçon ! Et voilà pourquoi j’ai dédié ce document à feu Mohamed Kassory Bangoura, un grand cadre et administrateur de l’Etat, qui fut tour à tour ministre et ambassadeur. Sa vie et son destin tragique nous servent d’enseignement dans les erreurs qui ont été commises et qui ne doivent plus être répétées. Bangoura Mohamed Kassory était un grand compatriote, un compagnon de l’indépendance et fidèle ami du premier président guinéen, Sékou Touré qui se transformera rapidement en dictateur. Lorsque leurs routes se croisèrent, Kassory Bangoura était déjà bien installé au Sénégal et il avait une belle carrière devant lui. Il n’avait absolument pas besoin de rentrer en Guinée. Mais il l’a fait par amour pour son pays, par conviction et par fidélité à l’amitié. Ni Kassory Bangoura, ni aucune des victimes qui ont péri dans les camps de la révolution sékoutouréenne, n’étaient en position de comprendre la nature du système qui se mettait en place et qui allait tous les broyer. S’ils l’avaient su, nul doute qu’ils auraient réussi à arrêter le dictateur. C’est pourquoi je demande à tous ceux qui sont impliqués dans la lutte politique en Guinée, des grands leaders jusqu’aux simples militants, de se remémorer l’exemple de Mohamed Kassory Bangoura et de toutes ces victimes du camp Boiro pour empêcher l’éclosion d’une nouvelle dictature dans notre pays.

Il faut absolument éviter de commettre les mêmes erreurs surtout au moment même où les discussions sont en cours pour désigner un nouveau premier ministre et aussi pour mettre en place la nouvelle Assemblée nationale issue des élections législatives du 28 septembre 2013. Il ne faut pas faire le lit de la dictature en encourageant ou en servant de suppôt à ce système mal adapté aux réalités guinéennes.

Sinon comment peut-on accepter que le président de la République décide, à lui tout seul, que le poste de premier ministre soit réservé à un ressortissant de la Basse-Côte, pour satisfaire une promesse de campagne faite pendant l’élection présidentielle de 2010. Et qu’il décide aussi tout seul (même s’il soutient le contraire) que la présidence de l’Assemblée nationale soit réservée à un ressortissant de la Guinée Forestière, et qu’il aille jusqu'à désigner son candidat. Les députés n’ont même pas encore prêté serment que le président de la République a déjà choisi celui qui doit occuper le perchoir. Or cette prérogative revient à l’ensemble des députés qui doivent voter à bulletins secrets pour celui qui doit assumer la lourde charge de président de l’Assemblée nationale. Le président de la République ne doit en aucun cas s’impliquer dans un tel processus.

Même au sein de l’exécutif, le président de la République ne doit en aucun cas dire que tel ou tel poste est réservé à telle ou telle communauté. Ceci est aux antipodes des principes élémentaires de la démocratie et démontre une fois de plus que le sens de l’Etat échappe à la compréhension du professeur Alpha Condé. On peut avoir comme règle non écrite que le président de la République et le Premier ministre ne peuvent pas être de la même ethnie, ou que les présidents des institutions républicaines proviennent des différentes ethnies qui composent la nation, mais on ne peut pas réserver tel poste pour telle ethnie et tel autre poste pour une autre ethnie. Je n’ai vu aucun Etat démocratique et moderne qui fonctionne de cette manière. Et cela les Guinéens ne devraient pas l’accepter !

Les Guinéens sont des gens incorrigibles sinon un tel débat ne devrait même pas avoir lieu. Sinon les résultats de l’élection ont été clairs. Le peuple a voté et a clairement indiqué à travers ce vote que le président de la République et sa mouvance doivent négocier avec les partis de l’opposition pour conduire les affaires de la nation. Et ceci est la seule interprétation des résultats qui sont sortis des urnes. Mais que fait-on ? On ignore les résultats, on se recroqueville sur soi-même et on se retrouve à l’interne pour partager les fruits d’une élection qu’on est loin d’avoir gagnée. Si le président Alpha Condé avait un sens très élevé de l’Etat, il aurait appelé tous les leaders de l’opposition qui ont obtenu un score honorable pour les féliciter et les inviter à des discussions sérieuses sur les prochaines étapes du processus, et les consulter sur le choix d’un Premier ministre et la configuration de la future Assemblée nationale. Mais il n’en a rien été, Alpha Condé préférant se réfugier derrière un mutisme et un mépris gênants.

S’il avait fait cette ouverture, le doute qui persistait sur la participation de l’opposition à l’Assemblée nationale n’aurait même pas eu lieu. On n’aurait pas passé des semaines à se ronger les pouces en se demandant si l’opposition boycotterait ou pas. Personnellement je ne m’inquiétais pas outre-mesure, considérant que l’essentiel a déjà été fait. Pour moi, quelle que soit la décision qui serait prise, elle ne changerait rien au fait que cette Assemblée nationale part déjà sérieusement handicapée du fait des mauvaises conditions d’organisation du scrutin et des fraudes massives qui l’ont entaillé. Rassurez-vous, aucun investisseur sérieux et digne de ce nom ne viendra en Guinée car étant tous conscients du manque de transparence qui a caractérisé ce scrutin et qui ne va pas améliorer l’image de marque du pays.

Maintenant que la décision a été prise de siéger à l’hémicycle, il faut juste souhaiter que les députés de l’opposition marquent leur présence en posant les problèmes de la CENI, du fichier électoral et des modalités d’organisation des élections en Guinée. On verra bien lequel d’entre eux aura le courage de faire une proposition de loi pour démilitariser les terrains sur lesquels se trouvent les charniers, les fosses communes, où sont enfouis de nombreux et valeureux Guinéens. On verra bien lequel d’entre eux aura le courage de proposer que les Guinéens de l’extérieur puisse avoir leurs propres députés lors des prochaines élections législatives. La cinquième région de la Guinée n’est-elle pas celle constituée par la diaspora à l’extérieur du pays ?

Il faut bien que cette Assemblée nationale serve à quelque chose, sinon c’est M. Lansana Kouyaté qui va accumuler le plus grand capital politique par son refus de siéger dans cette institution. Il faut le comprendre, le pauvre ! Il a été l’une des plus grandes victimes de la fraude électorale en cours dans notre pays depuis 2010. Disons-nous la vérité ! Ce qui s’est passé à Siguiri, Kankan et Mandiana lors des élections, est totalement inacceptable dans un Etat de droit. Voilà des endroits où on empêche au vu et au su de tout le monde de voter pour un autre candidat si ce n’est celui de la mouvance présidentielle. On empêche les représentants de l’opposition à siéger et contrôler les bureaux de vote. On signe les PV au nom des partis de l’opposition en l’absence de leurs représentants. Parfois on pousse l’audace jusqu'à organiser le vote sur une natte. Et après on lance des menaces sur quiconque oserait invalider ces votes illégalement obtenus. Or Siguiri, Kankan, Mandiana, Kissidougou, Beyla font partie de la zone d’influence du PEDN de M. Lansana Kouyaté qui y compte de nombreux militants et sympathisants. Que voulez-vous qu’il fasse, le pauvre, quand on lui dit que son parti n’a obtenu que deux sièges à l’Assemblée nationale ?

Tout compte fait l’opposition a eu raison de siéger, ne serait-ce que pour des raisons stratégiques, car en politique, on ne sait jamais. Et puis j’ai déjà dit que c’est Alpha Condé qui a un problème car il faut bien qu’il montre maintenant ses capacités à gérer le pays avec une institution parlementaire remplie à moitié par des députés de l’opposition qui ne seront pas disposés à lui donner carte blanche. C’est pourquoi je tiens encore à féliciter les leaders de l’opposition pour avoir réussi à mettre en échec les plans de conquête du pouvoir absolu par M. Alpha Condé. Comme on le dit souvent ici, après un travail bien fait, que fait-on après ? On va à Disney World ! Alors Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo, êtes-vous prêts à venir à Disney World ?

Je termine en disant ceci à l’intention de tous ceux qui doutent de notre engagement dans la lutte que nous menons pour faire de la Guinée un pays démocratique et respectueux des droits de l’homme : « Si vous croyez que nous allons lutter pendant plus de deux décennies pour ensuite croiser les bras et vous regarder faire ce que bon vous semble de notre beau pays, alors vous vous serez lourdement trompés ! »

A bon entendeur, salut !


Diallo Thierno Sadou


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