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Dans l’arène de l’impunité chronique ‒ Billo Savané, Gassama et nous autres

Ourouro Bah  Dimanche, 20 Octobre 2013 21:54

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Il semblerait que du fait de la mobilisation nationale et internationale, M. Savané a été traité avec déférence par ses geôliers. Petite victoire de la part de ceux qui ont marqué leur désapprobation ? Reculade tactique du gouvernement ? Ou plutôt une victoire implicite d’Alpha Condé qui aura réussi à créer une petite psychose pour bâillonner les intellectuels qui seraient tentés à l’avenir de mesurer leurs propos ? Il se peut que ce soit tout cela à la fois. Mais c’est surtout la dernière hypothèse qui retient l’attention.

Que faut-t-il faire pour ne pas qu’elle se matérialise? Rien de novateur ou de spécial que de continuer la mise en place des mécanismes de pression et de lutte. La différence ici est que la pression doit être plus accentuée sur les victimes que sur le gouvernement. Le but visé est d’inviter les victimes présentes ou passées à quitter l’ombre de la résignation ou de l’amertume pour engager avec les franges de la société qui s’y intéressent, un combat ouvert d’éradication de l’impunité. Les raisons sont opératoires et tactiques. Quand on veut la victoire on agit sur les paramètres qu’on peut contrôler d’abord afin d’aborder l’ennemi en meilleure position.

L’ennemi ‒ c'est-à-dire les services de sécurité et le gouvernement – sait ce qu’il veut. Il a une tradition bien établie en Guinée. Il a des plans alternatifs et ne fait pas les choses au hasard. En dépit de ce qu’on pourrait croire, ses sadiques comportements, pour suicidaires et irrationnels qu’ils puissent paraitre, lui ont toujours réussi. Pour gagner et garder le pouvoir. Pas pour construire une nation viable bien entendu. Les reculs, les silences, la confusion, les pleurs en public, les outrages vagues, tout cela est bien étudié. Il faut être dans le sérail pour connaitre les détails de ses plans. Toutefois, le fait de connaitre ces plans ne servirait à rien si les victimes continuent à garder l’anonymat, à se plaindre dans les salons, sur l’Internet ou ailleurs.

Ce qu’il faut pour neutraliser ces plans c’est une offensive, tout aussi bien étudiée et soigneusement coordonnée des victimes contre la machine de tourmentes. Une première question consiste à s’interroger sur les multiples raisons qui empêchent une mobilisation des victimes contre l’impunité en Guinée. Passivité individuelle, fatalisme culturel, pression familiale, misère économique, manque de groupes d’avant-garde autour desquels l’opinion pourrait se mobiliser, dispersion des forces sociales, fragmentation ethnique, individualisme, mentalité de débrouillardise et de survie, renoncement, peur et j’en passe. Tous ces facteurs contribuent à la léthargie et à créer un édifice complexuel que les ennemis des droits de l’homme manipulent cyniquement comme de la « victimisation » afin de mettre les victimes sur la défensive. La réflexion est donc nécessaire, sur comment surmonter ces écueils un à un, dans la perspective de création de mouvements civils contre l’impunité qui peuvent garantir la liberté des individus. Les raisons opératoires invoquées ci-dessus, doivent empêcher que ce débat ne soit pensé comme un préalable aux actions. Au contraire, le débat doit être engagé en parallèle avec des luttes pratiques, individuelles ou collectives, contre l’arbitraire.

L’angle d’attaque qui consiste à se mobiliser pour faire pression sur les victimes et les assister à définir et à exécuter des actions de lutte peut paraitre paradoxal surtout à ceux qui font focus sur la dénonciation du gouvernement. Leur approche souvent privilégie la quête de la bonne gouvernance et milite pour un changement de régime comme condition de l’éradication de l’impunité. Elle a toutefois montré ses limites. A chaque changement de régime - que le changement soit par coup d’Etats militaires ou par fraude électorale - les populations guinéennes qui ont cru au soulagement, ont vite déchanté face à la reproduction de la machine de répression. Les militants politiques sont prompts à noter que s’il n’y a pas de fraude, la démocratie pourrait prendre racine dans le pays et enrayer du coup l’impunité. Ce raisonnement est plus que naïf. Il ignore délibérément que la lutte contre l’arbitraire de l’état est une lutte permanente et structurelle. En outre il est contreproductif dans la mesure où il ne considère pas le fait flagrant qu’il y a une kyrielle de criminels à l’ombre ou au grand jour en Guinée qui ne ménageront aucun effort pour empêcher l’expression de la volonté du peuple à travers des élections. L’expérience amère qu’il faut tirer et garder à l’esprit, est que la profonde corruption du système politique par la violence institutionnelle en Guinée fait que pour gagner des élections ou pour garder le pouvoir, les politiciens sont obligés de faire des alliances avec les criminels de l’Etat. Sans le soutien de la machine répressive aucun des régimes guinéens n’aurait survécu le ras-le-bol du peuple. Sans remonter loin dans l’histoire, Alpha Condé, avec son cynisme naturel, l’a reconnu publiquement lors d’une conférence le 1er août 2011 à Washington (1). En substance, il a admis qu’il n’est pas fou pour qu’en tant que nouveau président civil, il ne suive pas les conseils de Konaté qui lui aurait recommandé de garder Pivi et Tiègboro dans son cabinet. Vraie ou excuse? La réalité est là. Deux agents accusés de crimes contre l’humanité font bien partie du prétendu gouvernement démocratique. Le fait mérite réflexion sur la nécessité de lutter contre l’impunité comme préalable indispensable à la démocratie. L’expérience des trois dernières années montre qu’un changement des mœurs politiques ne pourra se faire en ménageant les forces de répression. Leur démantèlement graduel est un passage obligé pour ne pas goûter encore aux lendemains amers des changements. L’histoire des pays de l’Amérique Latine et de l’ancien Pacte de Varsovie valide cette démarche. A ceux qui considèrent que les démarches de lutte contre l’impunité et de conquête du pouvoir par urnes peuvent être menées en parallèle, il faut souhaiter une longue vie. Car leur attente risque d’être longue.

Une autre source de polémique qui a contribué à enliser la lutte contre l’impunité est un jeu sournois et souterrain de blâmes. Beaucoup de victimes ou d’enfants de victimes se renfrognent dans le silence avec des arguments qui, même s’ils sont valides, ont pour conséquence de laisser le champ libre à la reproduction mécanique du système répressif. Ils développent une sorte de paranoïa et se méfient de la courte mémoire de la nation qui mentionne à peine des dates et des faits tragiques dont leurs familles ou eux-mêmes ont eu à souffrir. Ils désespèrent en silence de l’oubli des leurs et voient désabusés les rangs des victimes grossir ; chaque nouvelle vague est ignorante de la douleur de celle qui la précède ; convaincue que ce qui lui arrive est unique. Et pourtant individuellement prises, les familles éplorées n’oublient pas. Les rituels familiaux de sacrifices, de lectures du coran et de recueillement à la mémoire des disparus sont fréquents. Il est temps qu’ils quittent le champ du secret familial pour susciter sorte de célébration nationale durant laquelle des demandes précises sont faites : la localisation des fosses communes, demandes des raisons réelles des arrestations, la révision des mensonges et des accusations etc. Les gouvernements successifs issus des élections ou des coups d’état cultivent l’amalgame bien éviter la constitution d’un tel mouvement. Ils caricaturent ceux qui exigent la lumière sur les crimes du passé comme des aigris qui empêchent la « réconciliation nationale » et qui présentent une « mauvaise image de la Guinée », contrariant les investisseurs. Ils sèment cyniquement la division en insinuant que les militants des droits de l’homme ne sont que des opportunistes qui veulent faire carrière sur la misère des victimes. Le résultat est que même les figures de prou de l’opposition mentionnent avec euphémisme les crimes d’Etat quand ils osent s’aventurer sur le sujet. Etonnant de la part de politiciens qui ont failli perdre leurs vies le 28 Septembre 2009 et lors des manifestations récentes. Du fait de l’absence de débat sur le sujet, les syndromes de la répression dégénèrent en un tabou, un amas confus de silences, de hontes et de remords, de fuites en avant par la recherche du confort artificiel et l’évitement du sujet trop brûlant des peines subies, le rêve puéril d’un changement sans risques et de la victoire en chantant et en dansant le refrain de la Guinée est une famille.

Une frange de la société guinéenne utilise le repli des victimes et de leur familles pour s’installer dans une attitude de laisser aller et d’oubli. Pourquoi faut-il être plus royaliste que le roi ? Se demandent ceux qui ne veulent pas s’engager et qui prétextent attendre que les victimes directes et leurs familles prennent les devant de la lutte. Il en résulte l’inertie qu’on connait.

 Ces débats stériles sur le leadership de la lutte contre l’impunité doit être battu en brèche. Il doit être déplacé sur celui de la stratégie, des méthodes et des tactiques à mettre en œuvre. A cet égard, la nécessité pour les victimes de monter en première ligne pour dénoncer les agents et les mécanismes de la répression devient plus pratique. En effet, il est futile d’attendre que tout le monde se lève en même temps ou que tout le monde soit uni comme préalable à l’action. Une telle attente n’est que de la fuite. Pour agir, un groupe réduit de victime est suffisant. Plus suffisante encore est la planification des actions de sorte qu’elles puissent s’appuyer sur des organisations solides et engagées. La condition nécessaire de la montée au créneau des victimes directe ne portera de fruits qu’avec l’encouragement de quelques réseaux de militants chevronnés et intègres. La lutte pourra alors se déployer sur le terrain et sur le temps.

L’appel ici est fait pour que ces réseaux exercent une pression sur les victimes et leurs familles. Non pas par des blâmes mais par le rappel constant que la lutte qu’ils mèneront n’est ni une lutte personnelle, ni une lutte familiale encore moins un exercice de bravoure ou une simple marque d’amour pour les leurs. C’est une lutte pour la liberté de chacun, car comme on le sait les geôliers attendent chaque Guinéen au tournant.

Pour être pratique, prenons le cas de Billo Sy Savané. Il faudra que tous ceux qui le connaissent, ceux qui l’on soutenu par des pétitions ou des coups de fils ou toute autre action restent mobilisés bien après sa libération. Ils doivent lui donner le rappel constant afin qu’il évite les conseils de ses parents proches. Ces derniers, à juste raison et avec la meilleure intention, lui veulent du bien. Ils vont tout faire pour le dissuader de parler, de rester en Guinée ou d’y retourner dans le futur. En outre, les conseils des diplomates qui se sont investis dans sa libération doivent être rejetés. Les diplomates avec leur pression feutrée ont pour seul but de maintenir des rapports de leur pays avec la Guinée en donnant au gouvernement des allures fréquentables. Les droits de l’homme ne sont pas une priorité pour eux. Savané doit éviter ces pièges subtils et bien d’autres. Ce n’est pas un combat psychologique facile. Mais pour que ses jours en prison prennent une signification autre que l’indignation irritante d’avoir été jeté en prison par une clique de bandits pour avoir tenus des propos que tout le monde tient, Billo se doit d’engager quelques unes des actions suivantes. Que le Billo Savané que je connais ait déjà pensé à des actions similaires ne m’étonnerait pas. L’interpellation qui lui est faite ici est destinée à toutes les victimes de la répression. Ceux d’hier et ceux d’il y a 50 ans ainsi qu’a leurs familles.

En premier, il devrait refuser de se rendre à la police. Ou il devrait le faire d’une façon qui mettrait les agents de la répression sur la défensive. Le fait qu’ils l’aient traité avec égard montre bien qu’ils sont perméables à la pression. Par exemple, il pourrait aller à la police mais refuser de se soumettre au contrôle judiciaire arbitraire. Il pourrait se faire accompagner par des militants: de l’OGDH, des partis politiques, de la société civile, des parents des disparus récents ou du passé. Il pourrait rédiger une motion pour indiquer qu’ils en ont marre. Trouver un slogan de ralliement etc.

En tant que citoyen français et Guinéen, M. Savané devrait explorer toutes les possibilités de préparer une plainte contre Alpha Condé auprès des tribunaux en France ou de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui siège à Strasbourg. Ensuite en tant que citoyen guinéen, Mr. Savané devrait présenter la même plainte à la Cour de la CEDEAO à Abuja. Il devra se faire accompagner dans cet effort par des experts du droit ainsi que des réseaux de droits de l’homme en Guinée et à l’étranger. Je sais d’avance que le mouvement JUSTICE IN GUINEA de Pottal-Fii-Bhantal Foutah-Djallon va prêter son concours. Les actions et le processus devront être médiatisés régulièrement pour que l’opinion puisse apporter son concours jusqu'à l’aboutissement des dossiers. Ce sera un long chemin. Mais l’effort est indispensable à l’instauration du droit en Guinée.

Enfin le concours de circonstances qui a fait que l’arrestation de Savané a coïncidé avec l’ébruitement de l’affaire du kidnapping, du transfert et des tortures à mort de jeunes innocents interpelle tout le monde. Le cas Sy-Savané pourrait servir de début de point de ralliement pour travailler avec les familles des jeunes victimes et leurs avocats pour constituer un front commun. Il peut inscrire dans ses plans d’actions des interviews en profondeur et une diffusion à grande échelle de leurs témoignages. Ceci n’étant qu’une première étape dans une instruction judiciaire avec l’appui des organisations des droits de l’homme de l’intérieur et de l’extérieur.

Enfin, que faut-il faire des actions et des « supports » du ministre chargé des droits de l’homme ? Avec bonne intention peut-être, il gesticule comme un pompier dans une équipe de pyromanes. De fait il risque de devenir un complice objectif du système. Trainer les détenus qui ont la chance de sortir de l’enfer des prisons devant l’auguste arrogance du président de la république est une vieille pratique en Guinée. Le geste qui semble innocent entérine la tricherie « du gentil président et du mauvais entourage» qui est le fonds de commerce de tous les dictateurs. La perception qui fait du président prisonnier de « l’entourage » est un mythe fait pour tromper. L’entourage c’est des hommes choisis par le président et protégés par lui. Ce mythe constitue une entrave de fait à la justice. Gassama Diaby devrait être suffisamment averti sur le fonctionnement d’une république. Pour faire son boulot il n’a pas besoin des salamalecs et des explications oiseuses d’Alpha Condé. Le soutien psychologique aux victimes et à leurs familles n’est pas suffisant. Il se doit d’interpeller le ministre de la sécurité qui a commandité le kidnapping et demander la liste officielle des agents qui ont participé au crime ainsi que la chaine de commande qui les y a amenés. Il est inacceptable après la découverte de ce complot contre des jeunes que les noms des militaires soient maintenus dans le secret. Ces agents doivent être entendus officiellement sur demande du ministre de la justice devant un tribunal. Le ministère de la justice en l’occurrence doit se constituer partie civile avec les victimes, leurs familles et l’OGDH pour des poursuites judiciaires. Faute d’une telle démarche rationnelle et légale le ministre des droits de l’homme risque de laisser une image que l’histoire sanctionne sévèrement ; celle de vouloir plaire à tout le monde et de vouloir réconcilier des partis irréconciliables. Même exercé par les prêtres et les imams, ce jeu n’est plus de mise dans notre pays. Gassama risque de s’essouffler et de rejoindre le rang des désabusés qui « la bouclent pour profiter » ou qui partent sans rien avoir réalisé faute d’avoir défini une stratégie d’action dans le cadre d’une organisation. En matière de justice, dans un pays comme la Guinée, à défaut d’une action ordonnée et inscrite dans la durée et qui s’appuie sur l’éducation et la mobilisation des victimes, le choc des crimes récents est bien vite remplacé par le choc de crimes plus effarants. Et dans un environnement gouvernemental où l’on a appris à balayer la merde par de la merde, il est impossible de vouloir rester propre.


Ourouro Bah


Voir l’article « Alpha Condé ‒ Le déficit moral d’un politicien »  http://guineeactu.info/debats-discussions/points-de-vue/285-alpha-conde-a-washington-le-deficit-moral-dun-politicien-.html
 

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