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Le sens de notre combat (partie 1)

Thierno Sadou Diallo  Dimanche, 01 Septembre 2013 13:40

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DIALLO_Sadou_Washington_01En Mémoire de Bangoura Mohamed Kassory, membre du Comité central du PDG et secrétaire d’Etat à la Justice 


Plusieurs raisons m’ont poussé à rédiger cet article mais pour les besoins de la cause, je n’en mentionnerai que trois.

La première raison tient au fait qu’en septembre 2012, alors que j’étais en séjour privé à Washington, un ami avec lequel nous avons mené la lutte pour la démocratie en Guinée, m’a envoyé des messages depuis Paris pour me dire ceci : « Tu sais Sadou, la politique en Guinée est devenue trop violente et dangereuse, et comble du malheur l’ethnocentrisme a pris le dessus. Je ne me reconnais pas dans ce combat, je préfère me retirer et m’occuper de mes affaires ». Je lui ai répondu que je comprenais parfaitement la situation qu’il décrivait et qu’effectivement faire de la politique en Guinée était devenu très risqué au point qu’on risque de perdre sa liberté, sa vie et ses affaires. Ce qui n’est pas très rassurant surtout lorsqu’on a une famille à entretenir. Sa position me parut tout à fait raisonnable et je le soutins dans sa décision jusqu'à mon retour à Conakry au mois de novembre. Là je pris encore conscience de l’ampleur du problème car la réalité me frappa de plein fouet : la situation s’était détériorée durant les quelques mois où j’avais quitté et les conditions de vie étaient devenues plus difficiles. La desserte en eau et en courant avait considérablement diminué, l’insécurité battait son plein avec des citoyens qui se faisaient attaquer en pleine circulation, sans que les agresseurs ne soient jamais retrouvés ou punis. La vie était devenue trop chère et l’argent se faisait rare. Les partis politiques de l’opposition préparaient des séries de marches de protestation en menaçant de paralyser la vie politique et économique du pays jusqu'à ce que ses revendications soient prises en compte. Mais le plus révoltant était l’injustice sociale et économique devenue maintenant trop criarde. Des centaines de personnes perdaient leurs emplois parce que n’étant pas de la bonne ethnie ou de la bonne région. Tout ceci me parut intolérable surtout quand je pensais aux sacrifices consentis et à la longue lutte que les démocrates guinéens ont menée pour mettre fin à l’arbitraire et organiser des élections libres et transparentes qui ont permis le retour d’un civil au pouvoir. Et voilà que maintenant, nos amis démocrates avec lesquels nous nous sommes battus si longtemps ont décidé, dans leur grande majorité, de rester silencieux voire même d’abandonner le combat, comme mon ami de Paris. Devant nos propres yeux, la lutte que nous avons menée est dévoyée et le pays que nous aimons tous est livré à des extrémistes de tout bord et pris en otage par des ethnocentristes qui ont presque réussi à déstructurer le tissu social guinéen. J’ai décidé pour ma part que ceci est inacceptable et que je continuerai le combat jusqu'à ce que la Guinée soit un pays véritablement démocratique, ou jusqu'à mon dernier souffle, et cela quels que soient les dangers et risques encourus.

La seconde raison de la mise en ligne de cet article découle des récentes déclarations du président professeur Alpha Condé en réponse aux graves incidents qui se produisent en Guinée, notamment la discrimination et les affrontements interethniques, les marches de l’opposition pour réclamer des élections libres et transparentes, les graves violations des droits de l’homme et l’impunité. A chaque fois, il a conclu sa réponse en disant qu’il ne saurait cautionner de telles choses puisqu’il a combattu quarante ans contre la dictature, la discrimination et l’organisation d’élections truquées à l’avance. Pour lui, ceci rentre en droite ligne dans le sens de son combat. Dans l’une de ces dernières déclarations, il a dit ceci et je le cite : « Je suis contre l’impunité et contre les chefs d’Etat qui écrasent leur peuple. Cela a été le sens et l’essence de mon combat… » Fin de citation. Si tel est le cas, il faut se demander alors pourquoi les militants de l’opposition ont été sauvagement réprimés pendant les dernières manifestations, pourquoi tant de morts, pourquoi les tueries de Zogota et de N’Nzérékoré, pourquoi tant d’arrestations arbitraires et pourquoi les coupables ne sont jamais punis. Et pourtant, il y a le fait que durant le long parcours politique du professeur Alpha Condé, nos routes se sont croisées et bien que n’étant pas dans le même parti politique, nous avons combattu ensemble, côte à côte durant de longues années pour accélérer le processus de démocratisation de notre pays et mettre fin à la gabegie et à l’arbitraire. Que s’est-il donc passé pour qu’il y ait une telle divergence politique entre nous sur le sens de notre combat et la voie que la Guinée doit suivre ?

La troisième raison de la publication de cet article est liée à tous ces scandales, combines et magouilles politiques que nous observons dans les préparatifs de l’organisation des élections législatives du 24 septembre 2013. Que n’a-t-on pas vu ou entendu ? D’un côté, on accuse le pouvoir de violer le contenu de l’accord politique signé le 3 juillet 2013 et de préparer une fraude électorale, et de l’autre côté la cacophonie au sein de l’opposition ponctuée de coups bas indique que la future Assemblée nationale, si elle voit le jour, ne sera pas celle que nous envisageons tous pour notre cher pays, vu qu’elle ne saura répondre aux attentes des Guinéens. Surtout quand on sait comment les gens se sont insultés et battus pour figurer sur une liste nationale ou uninominale. C’était pathétique et triste pour la Guinée car tous ces gens-là ne savent réellement pas pourquoi ils vont à l’Assemblée et quel est le rôle du député. Quand on voit la hargne et la rancœur que les uns ont montrées à l’égard des autres, on se rend compte que certains de nos futurs députés n’iront pas à l’Assemblée pour défendre les intérêts de la population mais pour collecter des primes. Aurons-nous une assemblée où les gens ne se soucieront que de leurs poches ou une qui ne servira simplement que de caisse de résonance ? Ou bien les leaders politiques vont-ils remettre de l’ordre dans la maison pour que la future Assemblée nationale ne soit pas une autre institution totalement vidée de son sens. Le député est un élu qui, à l’Assemblée nationale, participe au travail législatif et au travail de contrôle du gouvernement. Il joue le rôle d’intermédiaire entre ses électeurs et l’administration. Au vu de ce qui s’est passé au moment des candidatures à la députation, quelles garanties les citoyens guinéens ont-ils aujourd’hui que la future Assemblée nationale ne ressemblera pas aux précédentes législatures et que les députés ne viendront pas pour se servir mais pour servir. Ceci reste une grande inquiétude pour tous ceux qui se battent depuis fort longtemps pour que le peuple de Guinée voie enfin ses attentes réalisées.


Victoire ou défaite pour les démocrates guinéens

Il faut se demander pourquoi il y a tant de pessimisme et d’amertume dans les rangs des démocrates guinéens à tel point que beaucoup d’entre eux ont décidé de garder le profil bas ou de se retirer complètement du monde de la politique pour vaquer à leurs affaires. Si les raisons avancées par mon ami parisien semblent être valables, à savoir l’explosion de la violence et la montée en puissance de l’ethnocentrisme à un niveau jamais égalé en Guinée, il y a un autre malaise qui ne dit pas son nom mais qui se résume simplement à un sentiment d’échec. Il est clair que le découragement a gagné de nombreux démocrates lorsqu’ils n’ont pas réussi à faire passer leur candidat au second tour de l’élection présidentielle de 2010 ou pour d’autres à gagner cette élection et installer leur homme à Sékoutouréya. Quand on aborde le problème sous cet angle, on peut dire dans ce cas que seuls les partisans du Professeur Alpha Condé ont raison de se réjouir. Mais le problème ne se pose pas de cette manière car quand on entre en politique, c’est généralement pour défendre ou faire avancer une cause. On ne fait pas de la politique juste pour occuper un poste ou s’installer dans un fauteuil. Quand Mandela a commencé sa lutte, ce n’était certainement pas pour être président de la République en Afrique du Sud, mais plutôt pour mettre fin à l’apartheid et permettre aux citoyens sud-africains, blancs et noirs, de vivre dans la paix et la concorde.

Malheureusement, en Guinée, beaucoup d’entre nous ne savent pas pourquoi on s’engage en politique, et pourquoi nous nous sommes tant battus. Sinon on aurait compris que les démocrates guinéens doivent se ragaillardir de l’importante victoire qu’ils ont réalisée en 2010 après plus de deux décennies de lutte. L’élection du président Alpha Condé n’est pas un fait isolé et ne constitue pas une fin en soi.

Quand nous nous battions durant les deux décennies des années 90 et 2000, nous avions constamment à l’esprit que nous nous battions pour une cause, celle de faire de la Guinée un pays normal dirigé par des civils et non par des militaires dont le rôle est d’assurer la défense de la nation. Certains ont pensé, par erreur, que nous n’aimions pas le général Lansana Conté et que c’est pour cela que nous le combattions. Certains étaient même allés jusqu'à dire que ce sont les Peulhs et les Malinkés qui combattaient le général Conté parce qu’ils ne voulaient pas d’un pouvoir soussou. Ce qui était totalement faux, et le résultat d’une simple manipulation destinée à rallier une partie de la population derrière un régime incompétent, décrié, impopulaire et corrompu.

Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que nous fumes parmi les premiers à saluer le coup d’état militaire du général Lansana Conté après le décès du dictateur Sékou Touré. Nous l’avions supporté parce que le Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigé par Lansana Conté avait mis fin à l’arbitraire, au martyre du peuple de Guinée, et avait ouvert les prisons en promettant de rendre au peuple sa liberté. Nous leur avons accordé une période de grâce de cinq ans mais l’idylle entre nous a duré moins que ça, tout au plus quatre ans, puisque les militaires multipliaient les erreurs et les abus ; il y avait eu le coup Diarra en 1985 et les exactions contre la communauté malinké, sans compter les exécutions extrajudiciaires, la corruption généralisée qui s’emparait progressivement de tout l’appareil d’Etat. Nous avons dit aux militaires qu’il était temps qu’ils rendent le pouvoir aux civils et de se retourner dans les casernes puisque leur mission essentielle est la défense de la nation. C’est aux civils de gouverner et non à eux. Je me rappelle que lors de la première visite du général Lansana Conté aux Etats-Unis en 1988, je l’avais personnellement interpellé, dans les locaux de l’ambassade de Guinée à Washington, pour lui demander de doter la Guinée d’une nouvelle constitution et de fixer une échéance pour le retour des militaires dans les casernes. C’est à partir de là que le divorce entre nous et les militaires qui dirigeaient la Guinée a eu lieu, puisqu’ils voulaient à tout prix garder le pouvoir aussi longtemps que possible. Alors, nous nous sommes opposés ouvertement à eux et quand nous avons commencé cette lutte à la fin des années 80, la junte militaire a fait courir le bruit que les opposants veulent enlever Conté parce qu’il est soussou pour le remplacer par un Peulh ou un Malinké. Ils eurent vite fait de ramener les anciens dignitaires du PDG au pouvoir à travers le clan de Somparé pour se réfugier derrière eux et donner l’impression d’un retour à la normale. Mais nous continuâmes le combat et ce fut une lutte longue et difficile qui dura près de vingt ans au cours desquels il y eut beaucoup de sacrifices, des arrestations arbitraires, des blessés et des morts. Nous n’avons jamais perdu espoir que la cause pour laquelle nous nous battions allait triompher malgré l’illusion de la victoire dont nos adversaires faisaient montre à chaque fois qu’ils marquaient des coups avec les fausses victoires du général Conté dans des élections truquées d’avance. C’est au cours d’un triomphalisme de ce genre, que j’écrivis un papier pour leur dire qu’ils ne pourront jamais gagner cette « guerre » parce qu’ils avaient à faire à une nouvelle génération avec une nouvelle mentalité. Je leur ai dit que le temps jouait contre eux et qu’ils ne pourraient jamais perpétuer ce système. Ils n’y ont peut-être pas cru !

C’est ainsi qu’après les évènements de janvier et février 2007, après que tout le peuple de Guinée eut dénoncé la gestion catastrophique des généraux qui dirigeaient le pays dans l’ombre, certains d’entre nous qui avaient mené cette lutte sans relâche, décidèrent de rentrer au pays pour attendre sur place que le système s’affaisse et préparer la relève. Nous savions que le fruit était mûr et qu’il ne restait plus qu’à le cueillir. Lorsque je rentrai au pays en 2007, certains amis furent surpris, ne comprenant pas la raison d’une telle décision. Mais je n’étais pas seul puisque je retrouvai à Conakry d’autres amis avec lesquels nous avions lutté dont Ibou Touré qui était très actif au sein du RPG à New York, mais qui malheureusement décèdera à Conakry moins de trois ans après (paix à son âme).

A la mort du général Conté (juste un an après mon arrivée à Conakry), les jeunes officiers qui s’emparèrent du pouvoir pour empêcher le clan Somparé de prendre la relève, ne comprirent pas effectivement le sens du combat et la dynamique de la lutte que nous avions menée contre les généraux qui avaient usurpé le pouvoir durant toutes ces années. La junte militaire dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara voulut elle aussi s’accrocher au pouvoir par la force, l’intimidation, les montages policiers suivis d’arrestations arbitraires dont je fus moi-même victime. Ils voulurent éliminer tous ceux qu’ils avaient identifiés comme susceptibles de gêner leur tentative de confiscation du pouvoir. Mais les démocrates et les jeunes de Guinée ne l’entendaient pas de cette oreille, conduisant ainsi à la fatale confrontation du 28 septembre 2009 où plus de 150 civils furent froidement assassinés et de nombreuses femmes violées en plein air et en plein midi. Ces victimes sont les martyrs, les héros de cette longue et interminable lutte parce qu’il a fallu payer ce prix fort pour que les militaires se résolvent enfin à renoncer au pouvoir et accepter une réforme de l’armée que les généraux qui entouraient Lansana Conté avaient fini de détourner de sa mission principale au profit d’intérêts mercantiles dont ils étaient les seuls bénéficiaires.

Tout ceci pour dire aux démocrates guinéens que les efforts fournis ne l’ont pas été en vain et que la lutte menée durant deux décennies a été couronnée de succès. Avec la tenue de l’élection présidentielle en 2010 où plusieurs candidats civils étaient en lice, où le peuple a voté de façon démocratique et libre (même si certains en contestent aujourd’hui la transparence), et avec le retrait des militaires et leur retour dans les casernes, c’est une importante victoire qui a été enregistrée dans le processus de démocratisation de notre pays. Dieu merci, les militaires ont compris qu’il ne revient pas à eux de gérer les affaires de la cité mais plutôt de défendre l’intégrité territoriale de la nation et je suis convaincu qu’ils ne se laisseront plus entrainer dans une telle aventure.

Ce n’est donc pas le moment de croiser les bras ou de se retirer puisque de nouveaux défis pointent à l’horizon et il faut les relever. Les vieux démons se réveillent et tentent par tous les moyens à ramener d’anciennes pratiques. Puisque le pouvoir militaire n’est plus d’actualité en Guinée, ce sont les civils maintenant qui veulent ramener leurs sempiternelles querelles sur la place publique. Au lieu de respecter les règles du jeu qu’ils ont eux-mêmes mis en place, certains d’entre eux s’activent sans cesse pour favoriser au mépris du passé et des expériences vécues, l’émergence d’une nouvelle dictature. Il est temps que tous les démocrates se réveillent, qu’ils se mettent debout, qu’ils se donnent la main et qu’ils prennent celle des jeunes pour leur barrer le chemin et leur faire comprendre une fois pour toutes qu’aucune dictature, fût-elle civile ou militaire, ne passera plus en Guinée.

A suivre…


Le 29 aout 2013

Diallo Thierno Sadou


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