Alpha O Barry Jeudi, 27 Juin 2013 18:24
L’accord politique en cours de finalisation sous l’égide de l’ONU a suscité de vifs débats. Les positions étaient tranchées. Il y a ceux qui saluaient un compromis inévitable dans ce genre de situation et ceux qui y voyaient une capitulation de l’opposition.
Les récents évènements : l’énième manœuvre de la CENI et l’attaque du domicile du chef de file de l’opposition, semblent donner raison à ceux-qui approuvaient la démarche de compromis de l’opposition républicaine sur la question de Waymark. Si le pouvoir était désormais assuré de gagner avec le maintien de Waymark, on n’aurait pas assisté à ces provocations.
Je suis de ceux qui regrettent un retard de deux (2) ans et demi dans l’organisation des législatives avec à la clef, une cinquantaine de morts, des centaines de blessés et détentions, des dégâts matériels et financiers se chiffrant en centaines de milliards de francs guinéens, pour un accord de principe ayant finalement pris six (6) jours de négociations. Ceci donne une réelle image de notre pays et de son État.
Dans ma lettre ouverte d’août 2012 à Hadja Rabiatou Sérah Diallo, je l’exhortais à user de sa position de présidente du parlement provisoire et de son aura de co-leader avec feu Dr. Ibrahima Fofana de l’insurrection de janvier-février 2007, pour initier un dialogue inter-guinéen.
Je lui suggérais de prendre le doyen Issa Ben Yacine Diallo comme personne ressource et d’impliquer la CEDEAO. Elle aurait pu aussi solliciter Saïd Djinnit. Je suggérais par ailleurs, que dans ce dialogue, la mouvance soit représentée par Louncény Fall et l’opposition par Lansana Kouyaté. Ces trois (3) personnalités guinéennes citées ci-dessus valent chacune le facilitateur désigné par l’ONU.
La classe politique guinéenne n’a pas pu, pendant deux (2) ans et demi, s’accorder sur l’organisation des élections législatives. Et il a fallu juste six (6) jours à M. Saïd Djinnit, même si le manteau de l’ONU était capital, pour leur arracher un accord de principe. La bonne question est de savoir à qui imputer la responsabilité de cette honte nationale, des morts, les blessures, détentions et dégâts. Je vais donner et argumenter:
ma réponse à cette question,
et ma lecture de l’accord et des récents évènements évoqués ci-dessus.
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Hadja Rabiatou aurait pu être proactive et éviter au pays la honte nationale et les tragédies et dégâts vécus. Elle a préféré abdiquer ses responsabilités. Elle s’est même prêtée au jeu d’offrir au président Alpha Condé un choix entre plusieurs options de loi organique de restructuration de la CENI.
Nous avons tous vu comment, en violation de la procédure, le président Alpha Condé a pris le décret de promulgation de cette loi, et comment en la violant, il a attribué au parti de Jean Marie Doré, se réclamant du centre, un des dix (10) commissaires de l’opposition.
Le recours présenté par l’opposition à la Cour suprême contre la violation de la procédure dans la prise du décret et la soustraction d’un de ses commissaires, n’a toujours pas eu de suite.
Le président Alpha Condé a refusé d’organiser les élections législatives, comme le lui recommandait le Groupe de contact pour la Guinée, en mars 2011 et dans les six (6) mois de son investiture, comme stipulé par les dispositions transitoires de la constitution. Il décida unilatéralement de changer d’opérateur technique. Il en recruta un clandestinement en violation de la loi des marchés publics. Il proclama sa volonté, non pas de réviser le fichier électoral, mais de procéder à un nouveau recensement. Il engagea ainsi un bras de fer avec l’opposition. Chaque fois que celle-ci sollicita un dialogue structuré avec un ordre du jour clair, il organisa des mamayas, noya le poisson tout en maintenant le cap.
Quand il a pu, avec la complicité du CNT et de la Cour suprême, se tailler une CENI et une loi régissant celle-ci à sa convenance, contourner les conclusions des rapports du PNUD et de l’OIF sur Waymark, en faisant transférer clandestinement le fichier Sagem sur le serveur Waymark, il s’engagea dans un processus de passage en force des législatives. L’opposition s’arc-bouta, d’où les tragédies et dégâts récurrents de février à fin mai 2013. Il y a ceux-qui veulent mettre dos-à-dos le président Alpha Condé et son opposition face à cette situation.
Depuis l’assassinat de Zachariou en avril 2011, les autorités judiciaires n’ont engagé aucune enquête, aucune poursuite à l’occasion des divers meurtres et assassinats ayant émaillé les manifestations de l’opposition; pire, elles refusèrent de prendre les plaintes des familles.
L’opposition et ses militants ont payé le prix fort en refusant le dictat d’élections d’un parlement sur mesure. Les leaders de l’opposition ne sont certes pas morts comme certains de leurs militants, mais ils étaient sous le même risque de meurtre et d’assassinat. Et c’est injuste de leur imputer la responsabilité de la mort de leurs militants.
Ces militants étant à 90% des Peulhs et membres de l’UFDG, le président de ce parti est mis dans une position inconfortable, voire impossible. Il s’est attelé avec ses collègues de l’opposition républicaine à mettre en place un front national contre le projet de dictature du président Alpha Condé. Dans un souci de consolidation de ce front et afin d’éviter la posture victimaire, il a choisi dans ce processus laborieux de laisser à ses collègues le soin de dénoncer le caractère génocidaire de la répression en Guinée. Cette position lui fait subir les foudres de l’aile radicale de son parti. Ceci est le résultat escompté par le président Alpha Condé. Il cible la communauté peuhle et humilie Cellou Dalein à dessein pour tenter d’isoler celui-ci au sein de l’opposition républicaine et de radicaliser sa base afin de provoquer l’affrontement entre les communautés Hali Pular et N’Ko. Cette dernière bénéficiant dans une telle éventualité de l’appui des forces de défense et de sécurité et des milices tribales.
L’UFDG et la communauté Hali Pular doivent s’extirper de ce piège infernal et machiavélique qui les paralyse. L’UFDG doit arrêter de s’entredéchirer et mettre fin à la lutte stérile d’égos entre ses président et vice-président. Elle doit continuer la lutte engagée au sein de l’opposition républicaine. Elle devrait en bonne intelligence avec la coordination Hali Pular laisser le soin à celle-ci d’organiser sans complexes la riposte au projet génocidaire du président Alpha Condé. El Hadj Chaikhou Yaya Barry a pris bonne mesure de la menace. Il devrait organiser une large consultation de toutes les organisations et associations peuhles de par le monde pour les confédérer et réunir les moyens de la riposte à toute éventualité.
En revenant à la question ci-dessus, il me semble que la responsabilité de la honte nationale, des tragédies et dégâts repose principalement sur le président Alpha Condé.
Elle peut être imputée de façon subsidiaire aux responsables des deux (2) contre-pouvoirs représentés par le CNT, les autorités judiciaires et la Cour suprême.
Nous avons frôlé la guerre civile ; l’avoir évitée, ne serait-ce que temporairement, est un acquis de taille pour tout le monde. La communauté internationale a bien compris l’enjeu et a aidé la classe politique guinéenne à parvenir à un compromis. Je vais livrer ma lecture de celui-ci.
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Un accord était impossible en retirant au président Alpha Condé tout espoir de manipulation du processus électoral. On lui a laissé cet espoir, voire la possibilité, tout en offrant à l’opposition les moyens de l’empêcher.
Les récents évènements, l’énième manœuvre de la CENI et l’attaque du domicile du chef de file de l’opposition, démontrent la fébrilité du pouvoir face à la nouvelle donne. Ils s’inscrivent, comme les décrets de convocation du corps électoral et d’ouverture de la campagne, dans une stratégie de sabordage du dialogue en cours. L’objectif est au mieux de pousser l’opposition au boycott et au pire d’éviter toute élection, voire provoquer la confrontation et le chaos.
Maintenant que l’ONU et la communauté internationale sont impliquées et semblent très bien comprendre les enjeux, l’opposition républicaine devrait éviter de tomber dans ce piège grossier.
Elle devrait autant que possible refuser de retourner à la rue. C’est tout à fait légitime de suspendre sa participation au dialogue. Mais elle doit surtout exercer un « lobbying » auprès de Saïd Djinnit, des ambassadeurs de France, des USA et de l’UE, de la CEDEAO, de la France. Elle doit les exhorter à mettre la pression en faveur d’une finalisation rapide du dialogue et l’organisation des législatives au plus tard fin octobre, comme le recommande la Haute Représentante de l’UE.
Ceux-qui étaient convaincus d’un parti-pris de la communauté internationale ont pu voir la lettre de la Haute Représentante de l’UE et comment son organisation et les autres experts détachés auprès de la CENI ont pris leurs distances vis-à-vis de l’énième manœuvre de Bakary Fofana.
Chacun peut avoir son opinion sur la réponse apportée par l’opposition à la gestion autocratique du Président Alpha Condé. A ceux-qui estiment qu’il fallait se radicaliser dès le refus du Président d’organiser les législatives en mars 2011, je réponds qu’il n’y avait pas à l’époque un large consensus contre cette gestion autocratique. En fait elle était encore méconnue.
A ceux qui estiment que l’opposition ne devrait pas négocier avec le président Alpha Condé, qu’elle devrait tout simplement demander son départ, je réponds qu’ils ont peut-être raison.
Mais une telle demande sans un large consensus national et un certain feu vert de la communauté internationale, tout comme le passage en force des législatives, conduirait le pays au chaos. Et les récents évènements semblent confirmer la possibilité d’une confrontation et du chaos à tout moment. D’où la nécessité de faire garantir l’accord par l’ONU et d’exiger son implication sur toute la période conduisant aux présidentielles de 2015.
Les conditions d’une paix durable, sont encore à mon avis une victoire de l’opposition aux prochaines législatives, imposant un gouvernement d’union nationale et le lancement par celui-ci et la prochaine assemblée du chantier d’une Nouvelle République, comme préconisée dans tous mes papiers depuis août 2012.
Je maintiens l’idée d’une unité sans faille des quatre (4) anciens premier-ministres et de l’opposition républicaine pour réussir ce pari. Ils devraient mutualiser leurs ressources pour s’assurer une victoire aux prochaines législatives. Ils devraient avoir un pacte de positionnement, selon leur score électoral respectif, dans le gouvernement d’union nationale et le parlement. Le parti avec le plus grand nombre de députés désignerait le président de l’Assemblée, le second le premier-ministre, les deux (2) autres héritant de ministères d’État de souveraineté. Ils pourraient, en raison des défis de la réconciliation nationale, nés de l’exacerbation des divisons par le présent régime, reconduire leur pacte au-delà de 2015, si un d’eux gagnait la présidentielle. Ils seraient, selon le score électoral de chacun et l’ordre protocolaire, président de la République, du Sénat, de l’Assemblée ou premier-ministre.
Je voudrais pour renforcer cette position citer encore des extraits d’une interview à Africaguinee.com de notre sacré Jean Marie Doré national : « Certains disent que les Peulhs ne sont pas des Guinéens. Mais qui est guinéen ? C’est faux ça ! Les blancs ont décrété que la Basse Guinée c’est les rivières du sud. A cette époque-là la France tentait d’exercer un protectorat sur le Foutah. Cette volonté politique de la France était contrebattue par le gouverneur de la Sierra Léone au nom de la Grande Bretagne. Ce qu’on appelle maintenant la Haute Guinée était intégré à l’ensemble français du Soudan. C'est-à-dire l’actuel Mali. Siguiri, Dinguiraye, Kankan, Beyla, Lola étaient les données territoriales du Soudan français. Les Kissi, les Guerzé, les Loma, les Mano, les Kono, faisaient parties du Libéria par le traité de 1892. C’est à partir de 1898 qu’on a réorganisé les territoires d’outre-mer. On a coupé Siguiri, Dinguiraye, Kankan, Beyla du Soudan, on a intégré à la Guinée. Donc, si les gens peuvent dire c’est nous les « Guinéens ! », c’est les Soussous historiquement. Parce que les Portugais ont baptisé le golfe-là, Golfe de Guinée… Le premier tour des élections présidentielles a montré la force de chaque parti. M. Alpha Condé a eu 18%, donc à la limite, ça fait environ 19 députés…
Mais comme toute personne qui gère l’État, les opportunistes, ça peut amener à 25, 30 députés... Mais si le président de la République dit qu’il veut gouverner par défi, ça ne marchera pas. Il faut qu’il sache ça ! Si quelqu’un veut utiliser la force, tout le monde utilisera la force. C’est un avertissement que je donne. Nous sommes ici pour construire ensemble une nation solide. Il ne faut pas que des gens qui n’étaient pas ici, que le hasard a mis sur le chemin du pouvoir se targuent de venir menacer les autres. On n’acceptera pas ! »
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Le président Alpha Condé est en meilleure position pour promouvoir le projet de Nouvelle République évoqué ci-dessus et développé dans tous mes papiers depuis août 2012. Il concrétiserait ainsi son slogan de campagne : « Ensemble changeons la Guinée ».
Ce slogan, concocté par l’entreprise de communication de Bolloré, l’ami du candidat, était de loin le meilleur parmi tous les slogans des candidats à la dernière présidentielle. Mais les petites phrases du candidat Alpha et sa campagne négative contre la communauté peuhle m’ont instinctivement mis sur mes gardes et j’ai, à mon corps défendant, refusé de rêver.
Mais qu’à cela ne tienne, le président Sékou Touré, dont le président Alpha Condé veut perpétuer l’œuvre, nous disait que l’homme était perfectible à l’infini.
Le président Alpha Condé a encore le temps de se remettre en cause avec humilité, d’ôter son manteau d’opposant et revêtir le grand-boubou à dos large de président rassembleur et se mettre au service de la Guinée. Il devrait arrêter de rejeter toujours la responsabilité de ses propres échecs sur les anciens premier-ministres. Il est le président, c’est lui qui gouverne et non l’opposition. Il doit mettre fin à la chienlit.
Les images d’un véhicule de la police s’acharnant sur la voiture du principal opposant lors d’une marche, celles d’échauffourées avec jets de pierres et de gaz lacrymogènes dans sa résidence privée ne grandissent pas la Guinée.
Le président Alpha Condé et tous ceux-qui aspirent à la magistrature suprême en Guinée devraient savoir que personne ne dirigera ce pays comme le président Conté, encore moins comme le président Sékou Touré. Ces temps sont révolus à jamais ; les Guinéens dans leur écrasante majorité l’ont clairement signifié au général président en janvier-février 2007.
Alpha O Barry
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