Imprimer

Les grandes gueules de Guinée (Part 1)

Thierno Sadou Diallo  Jeudi, 27 Juin 2013 10:13

Facebook

 


La récente tentative de fermeture de la radio Planète FM et d’interdiction de micro du directeur général Mandjian Sidibé a marqué l’ouverture d’un nouveau front dans la lutte qui oppose les démocrates guinéens aux nostalgiques de l’ordre stalinien. Bien que la Cour suprême ait rétabli M. Sidibé et sa station dans leurs droits, il ne faut surtout pas s’y tromper : ils reviendront à la charge ! Devant l’élan de solidarité affiché par toute la presse guinéenne à l’égard de M. Sidibé et surtout la décision de l’Union des radios et télévisions libres de Guinée (URTELGUI) de faire de la journée du jeudi 6 juin 2013 une journée sans radio privée (1), les adeptes de l’ordre stalinien ont eu peur et se sont vus contraints de reculer. Ils ont laissé la Cour suprême rendre son verdict et donner raison à M. Sidibé. Mais ce serait une grave erreur de penser que Madame Martine Condé, la présidente du Conseil national de la communication (CNC), a agi seule et sans consultation. En initiant cette action, le véritable but visé était de réduire au silence toutes les critiques acerbes contre le régime. Aussi de bâillonner cette presse privée débordante d’énergie et de vitalité et qui est en passe de devenir un véritable contre-pouvoir en Guinée, à la différence des autres institutions républicaines totalement inféodées au pouvoir.

Cette liberté de la presse que les démocrates guinéens ont conquise de haute lutte sous le régime militaire du général Lansana Conté est incompatible avec le dessein inavoué des thuriféraires du régime de restaurer en Guinée un pouvoir autocratique et dictatorial. Le mépris avec lequel le président de la République a traité la presse privée depuis sa prestation de serment ne laisse aucun doute à cet égard. C’est pourquoi ce qu’il convient d’appeler « l’affaire Mandjian Sidibé » n’est que partie remise.

Mais pourquoi Mandjian Sidibé dérange-t-il tant au point de lui interdire le micro pendant un mois ? C’est parce que M. Sidibé, tout à son honneur, est une grande gueule ! Une grande gueule comme on n’en voit pas souvent ! Dans son émission fétiche où il promet à ses auditeurs de donner des scoops et faire des révélations fracassantes sur la gouvernance des nouveaux maitres de Conakry, il livre la dimension jusqu’au-boutiste de sa personnalité et de son talent de journaliste. Et il est écouté et cela fait peur ! Il est certain que lorsque les « RPG-Arc-en-ciélistes » écoutent et voient M. Sidibé à l’œuvre, ils voient en lui un reflet de leur personnalité ! Une Grande Gueule mais une Grande Gueule qui n’est pas à la solde du pouvoir comme les fameux Malick Sankhon ou « Dr Alhassane Makanera ». Personne n’aime voir son adversaire utiliser les mêmes armes que lui.

Alors au début du mois de juin 2013, contre toute attente, le pouvoir décide de passer à l’action ! Et si on avait réussi à fermer cette station et à faire taire M. Sidibé, le pouvoir aurait remporté une victoire importante qui l’aurait encouragé à dérouler son rouleau compresseur.

La prochaine cible aurait été certainement la radio Espace-FM avec sa célèbre émission, « Les Grandes Gueules » ou les GG, qui est religieusement suivie par la plupart des foyers guinéens. Son directeur général, Lamine Guirassy, a été un innovateur en la matière. Il a réussi à faire de cette émission un lieu de dépoussiérage des dossiers de la République et un passage obligé pour les membres du gouvernement et les opposants d’une part, les administrateurs et les administrés d’autre part, à l’exception bien sur du président de la République, qui lui, évolue à un autre niveau. Les invités de cette émission sont soumis à un feu roulant de questions auxquelles ils sont invités à répondre sans langue de bois. C’est un véritable tour de force pour M. Lamine Guirassy et il faut l’en féliciter. Bien que la station Espace FM ait déjà eu elle aussi ses démêlés avec les autorités qui brandissaient des factures d’électricité impayées allant dans les centaines de millions de francs guinéens. Beaucoup ont vu dans cette manœuvre, une tentative de fermeture de la station et d’intimidation des jeunes journalistes qui ont radicalement transformé l’espace audio-visuel guinéen. Mais la bataille n’est pas finie et c’est pourquoi l’enjeu des élections législatives est déterminant car il faut craindre la mainmise du RPG-Arc-en-ciel sur l’Assemblée nationale.

Si le fait d’être une grande gueule peut être un atout dans le métier de journaliste ou encore dans le syndicalisme, il n’en est pas ainsi dans les autres professions où on peut rapidement être assimilé à un tonneau vide. Même dans le journalisme, ce n’est pas une condition suffisante. Pour être un bon journaliste, il faut avoir suivi une formation, avoir de l’expérience, connaitre les arcanes du métier, respecter les règles et la déontologie du métier. N’est pas journaliste qui le veut ! Et dans certaines professions, le fait d’être une grande gueule est plutôt vu comme un handicap majeur. Dans plusieurs domaines où un degré de technicité est requis, c’est la compétence qui compte, c’est l’expérience qui parle. Et quand il s’agit de la gestion des affaires de l’Etat, c’est encore plus compliqué car les paramètres dont il faut tenir compte sont encore plus nombreux. Il faut avoir une parfaite maitrise des dossiers pour les traiter, et cela suppose une bonne formation, de l’expérience, le sens de la mesure, le sens de l’analyse, un bon degré d’anticipation, une discipline et une rigueur infaillibles.

Faire de la politique par exemple, est l’un des métiers les plus difficiles au monde. Tout simplement parce que, contrairement à beaucoup de professions, la politique non seulement requiert une bonne dose de connaissances dans plusieurs domaines tels que l’économie, le droit, l’histoire, la sociologie, les relations internationales, la diplomatie, etc., mais aussi et surtout elle se fait à plusieurs niveaux. Un parti politique par exemple se gère sur plusieurs niveaux. Au bas de la pyramide, il y a la troupe des militants d’où sortent les « gros bras » chargés de la sécurité et de la protection des responsables et des militants, mais aussi des biens et des acquis du parti. Au second niveau, il y a les agitateurs politiques parmi lesquels on recrute les propagandistes dont le fort est d’être des grandes gueules au verbe facile, bien rodées dans la formulation et la manipulation des messages, des idées et des faits. Ce sont donc des intrigants hors pair. Au troisième niveau, il y a les bailleurs de fonds (les financiers) dont la particularité est de soutenir les causes du parti et de lui permettre de faire face à ses charges. C’est à ce niveau que sort l’essentiel de l’argent nécessaire aux campagnes, aux batailles politiques en cours ou à venir ; en somme le nerf de la guerre. Au niveau supérieur, il y a les têtes pensantes parmi lesquelles émerge un leader accepté de tous. Ce dernier est chargé de gérer et conduire les affaires du parti et une fois au pouvoir de gérer les affaires de l’Etat en étroite collaboration avec les têtes pensantes (2) de son parti.

Sur cette structure pyramidale, viendront se greffer les organisations parallèles comme les associations, les ONG, les comités de soutien, les syndicats au fur et à mesure des succès électoraux. Le plus difficile est de mettre en place et faire fonctionner tout cet appareillage de façon harmonieuse et c’est pourquoi n’est pas politicien qui le veut.

Mais en Guinée, cette structure pyramidale est, elle aussi, renversée. On voit des hommes de troupe accéder au sommet de l’Etat ; de simples militants devenir des ministres, des grandes gueules qui se prennent pour des leaders, des financiers s’essayer à la politique tout juste parce qu’ils ont de l’argent ! Et on s’étonne que le pays ne marche pas ! Comme dirait l’autre, en Guinée, « il y a 200 partis politiques et 10 millions de politiciens ».

Or même parmi les politiciens les plus aguerris, le succès n’est pas toujours garanti. Pour parler simplement, on peut aussi faire faillite en politique. Gagner une élection et accéder au plus haut sommet de l’Etat ne garantit nullement le succès. C’est quand on réussit à mettre en place un système, à inventer une doctrine et laisser un héritage pour les futures générations qu’on peut prétendre se hisser parmi les grands politiciens du monde. Et en plus le « système » qu’on a créé peut-être bon ou mauvais selon sa durée et son impact sur les populations. En guise d’exemples, citons quelques-uns des politiciens qui ont marqué leur temps et à vous d’en juger s’ils ont été bons ou mauvais : en Amérique, il y a eu George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, Franklin Delano Roosevelt, John Kennedy, Ronald Reagan. Au Royaume-Uni, Winston Churchill. En France, Charles de Gaulle. En Russie, Lénine, Staline, Gorbatchev et Boris Eltsine. En Afrique, Nelson Mandela. En Guinée, Sékou Touré qui nous a laissé à n’en pas douter un lourd héritage !


L’idole des Grandes Gueules

Notre premier président, Sékou Touré, a bâti toute sa carrière politique sur ses capacités oratoires. Il était admiré en Guinée et ailleurs tout juste parce qu’on le désignait comme un tribun hors pair ! Mais une fois confronté à la gestion du pouvoir et la conduite des affaires de l’Etat, il ne savait que faire ! Il n’était en vérité, ni plus ni moins, qu’une grande gueule ! Contrairement à Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët-Boigny qui eux étaient des têtes pensantes. Ce qui explique la dérive dans laquelle la Guinée est engagée depuis les premières heures de l’Indépendance.

Sékou Touré a commencé par le syndicalisme qui lui a beaucoup réussi puisqu’il avait le don de la parole. Puis il constitua avec beaucoup d’autres (3) la classe politique guinéenne qui conduira le pays à l’indépendance. S’il s’était contenté de ce haut fait ou d’un seul mandat à la tête de la Guinée en cédant la place à ses camarades plus compétents, l’histoire aurait eu un jugement plus favorable sur son passage à la tête du pays et l’héritage politique qu’il a laissé. Mais il s’est entêté à vouloir coute que coute rester président et exercer une fonction qui était trop lourde pour ses épaules. Il passait tout son temps à faire des discours fleuves de six à huit heures de temps sans jamais s’arrêter. Comme si le peuple se nourrissait de paroles !

La situation, allant en se dégradant, en 1962 au congrès de Foulaya, certains membres du Bureau politique national et du Comité central exigèrent que le cumul des postes soit supprimé et que la fonction de président soit séparée du poste de secrétaire général du parti. Ils proposèrent que Saifoulaye Diallo, plus intellectuel et plus compétent, soit élu président et que Sékou Touré reste secrétaire général du parti (4). Sékou Touré était clairement en minorité et parmi les hauts responsables qui recommandaient ce changement, on peut citer des personnalités comme M. Jean Faraguet Tounkara, M. Bengaly Camara, Mme Loffo Camara, tous compagnons de l’indépendance.

Le cas de Mme Loffo Camara (5) à qui je dédie ce texte, est particulièrement édifiant ! Cette grande dame de la politique guinéenne était membre-pionnière du PDG (6), membre du Comité central et du Bureau politique national (BPN), ministre des Affaires sociales de 1961 à 1968, et la première femme à occuper un poste de ministre en Guinée. Elle était originaire de Macenta et avait déjà un métier puisqu’elle était sage-femme. Donc c’était une politicienne pragmatique, loin d’être une grande gueule !

A son arrivée à Conakry, elle a habité sur notre rue, la 3e Avenue Bis, la rue sur laquelle j’ai grandi. Mme Hadja Loffo Camara était aimée, respectée et admirée. Elle aimait son pays et elle aimait ses compatriotes. Elle avait une machine à coudre et à ses moments libres, elle cousait elle-même les tenues des jeunes filles pionnières et des femmes du parti qu’elle encourageait tant ! Elle leur apprenait à coudre. Tous ceux qui ont habité sur notre rue à l’époque peuvent vous le confirmer. Elle fut donc très tôt la force derrière la campagne de l’émancipation des femmes dont le régime de Sékou Touré s’empara pour faire une propagande creuse qui tourna très vite en une moquerie.

Et c’est cette grande dame de la politique Guinéenne, si compétente, si engagée et dédiée à la cause nationale que Sékou Touré fera arrêter et incarcérer dans la prison de Kindia. Le 24 janvier 1971, elle sera transférée au Camp Boiro à Conakry et le lendemain 25 janvier 1971, elle fut fusillée à Matoto par un peloton d’exécution comprenant de hauts responsables de l’Etat (7). Son corps, avec plusieurs autres, fut jeté dans une fosse commune sans le moindre rite.

Et voilà maintenant 42 ans, que l’Etat guinéen refuse de rendre les restes de Hadja Loffo Camara et de toutes ces innocentes victimes du régime de Sékou Touré à leurs familles respectives. Ils refusent de les réhabiliter et d’ouvrir les charniers ! 42 ANS !!! Aurait-on peur des morts à ce point ?

Si on continue en Guinée à cacher les endroits précis de ces fosses communes et à refuser de rendre les restes de ces illustres disparus aux familles, c’est parce qu’on a quelque chose à se reprocher ; on a quelque chose à cacher ! A cacher au monde qu’en Guinée on a tué des innocents pour le simple fait d’avoir aimé leur pays et d’avoir voulu travailler avec toutes leurs forces et leur énergie intellectuelle pour le sortir des mailles de la pauvreté.

Pour terminer, ceci : « M. Président ! Ayez le courage au moins de rendre les restes de ces innocentes victimes à leurs familles. Prenez le décret »


Le 26 juin 2013

Thierno Sadou Diallo


« C’est seulement en Guinée qu’une Grande Gueule peut effrayer des hommes en armes ». Boutade d’un paysan guinéen au début des années 70 alors que les coups d’Etat se multipliaient un peu partout en Afrique.


Notes :


AAA_logo_guineeactu_article

Facebook