Aissatou Barry Mercredi, 19 Juin 2013 17:19
3- De l’imprévisibilité
La mémoire du Guinéen est parmi les plus courtes, on ne se rappelle que le bon côté et non le pire, les jeunes n’étaient pas nés ou trop jeunes pour se remémorer les événements. Nous avons toujours eu plus le pire que le meilleur en Guinée. Convenez avec moi que l’imprévisibilité du commun des Guinéens est déconcertante. Il est très difficile de les suivre sur le sable mouvant dans lequel ils évoluent en réponse ou en réaction face aux situations : bourreau aujourd’hui, victime demain, c’est selon... anciens opposants revenant au pouvoir, anciens du pouvoir devenant opposants, on s’y perd, on s’y perd...
Et quand on a mangé au même râtelier que tous, on est limité, car il y a toujours une mémoire fidèle qui se lève pour dire : c'est aujourd’hui que tu dénonces l'injustice alors qu'elle a toujours existé pendant que tu étais de l'autre bord ? Voilà une vérité que certains ne veulent pas entendre. L’exception caractérise la règle mais très peu de Guinéens échappent à la règle, hélas !
Vous savez ce qui me différencie de beaucoup ? Ce n'est certes pas un mérite mais plutôt une passion : ce sont l'amour de l’écriture et ma neutralité. Même quand mes écrits semblent nuls, j’écris, dans les moments forts et faibles, j’écris.
L'histoire est un compte rendu exact et intégral de ce qui s'est passé. Le politique dit le point de vue de ses adhérents, l'histoire révèle, le politique justifie, l'histoire dévoile, le politique dissimule et c'est pourquoi les politiques détestent l'histoire fidèlement retransmise car l'histoire fidèlement transmise ne fait pas de cadeau aux politiciens.
En 1993, quand je faisais du porte-à-porte auprès des ténors du pouvoir à l’époque et qui sont aujourd’hui opposants ou conseillers, pour qu'ils disent à leur ami le général Conté de recevoir l’opposition pour un dialogue, beaucoup avaient refusé. L'un deux (qui est aujourd’hui opposant) m'a demandé : « Qui êtes-vous et pourquoi faites-vous tout cela Madame ? Je ne suis qu'une Guinéenne qui veut la paix, je réponds, vous êtes du côté de la force aujourd’hui, si vous mettez le feu à ce pays, demain vous n'aurez pas la paix ». Rien n’y fit : il y eut des morts.
Toujours en 93, nous organisions une conférence de sensibilisation avec l’opposition, je mets une chaise devant eux et je demande : si je mettais une peinture fraiche sur cette chaise, l'un de vous accepterait-il de s’asseoir dessus ? Je suis sure que non, de peur de salir vos beaux habits brodés, pourtant, si ces derniers prenaient la peinture, vous pourriez les jeter, les faire laver avec un détergent, mais si vous refusez le dialogue et vous montez au pouvoir sur le sang des innocents, aucun détergent ne vous enlèvera cette tache sur la conscience, elle est indélébile. Rien n’y fit : il y eut des morts.
… Il y eut des morts pour les présidentielles, des morts pour les législatives, et les premiers régimes sont passés, et des Assemblées nationales sont passée, dans les fêtes et les fastes, sans que la situation du pauvre ait changé…
Beaucoup ignorent le secret des lois naturelles intégrées à l'univers physique et l'une d'elle est la loi de cause à effet. Tout ce qu'on envoie nous revient ‒ le fameux retour de bâton ‒ ou tout ce que tu fais vivre à autrui, tu en feras un jour l’expérience et donc : fais aux autres ce que tu aimerais que l'on te fasse. Cette loi est valable pour tous.
Chaque cause produit son effet et chaque effet a sa cause, et personne n’échappe à cette loi de l'univers. Notre ADN est dans le fichier du complexe système informatique créé par cette force que nous, croyants, appelons Dieu et nos actes dévoilent notre identité et nous reviennent.
Toute décision ‒ bonne ou mauvaise ‒ prise hier est donc l'impact direct ou indirect sur les événements d’aujourd’hui et ceux d’aujourd’hui déteignent sur ceux de demain. Si vous n’êtes pas d'accord avec l'esprit d'un groupe, d'un clan, d'un pouvoir, vous avez le libre choix soit de le quitter, soit d’y rester, mais vous partagerez les plaies comme vous avez partagé le miel.
4- Du choix le plus élevé
Je serais de mauvaise foi si je ne concèdais pas au niveau très élevé du choix du Guinéen, malheureusement celui-ci ne va pas souvent dans le sens de l’intérêt commun, mais plutôt « Quel est le choix le plus rentable pour moi ? »
Lorsqu'on est limité par les avantages optimaux, on perd le véritable sens de la vie, on perd des occasions, on perd des chances, on vit juste dans la peur, on se ment à soi-même et aux autres.
Puissions-nous refouler cette peur qui habite tout Guinéen (peur de perdre sa petite sécurité matérialiste, sa position sociale, son confort qui garantit l'avenir de sa famille... La peur est l’ennemie du Guinéen, et cette peur de garantir son avenir matériel régit tous ses choix, toutes ses alliances et ses adhésions.
5- De la tolérance
C'est là où le bât blesse, on me reproche souvent de prôner la tolérance sur l'injustice ou de ne pas prendre position, ce qui ferait de moi ‒ selon certains ‒ la complice de l'injustice. Je répondrai simplement qu'il y a un temps pour tout. Hier j’étais jeune, très bouillante, immature, née et qui a grandi dans les quartiers défavorisés, je n'ai jamais connu autre chose que la débrouillardise pour survivre, n'ayant jamais pactisé avec les nantis ou le pouvoir, j'ai appris la rue, les affiches, les pancartes, les cailloux et la violence physique. J'ai été syndicaliste, j'ai revendiqué, dénoncé, défilé et écrit. Sans fausse modestie, je suis l'une des pionnières de la démocratie en Guinée et à ce jour, je défie quiconque qui m’objectera que j'ai adhéré ou accepté une quelconque alliance. Je me bats contre des systèmes et des idées et non contre des personnes. Je ne suis pas celle qui s’assoit en occident et écrit, je suis sur le terrain à la différence que je fais tout à l'ombre par amour, car je connais la douleur de l'injustice et l'humiliation de la misère. A 54 ans, au lieu d'inciter à la violence, la maturité et l’expérience aidant, j'encourage le dialogue (même si c'est une cacophonie qui est moins douloureuse que la perte d'une vie).
Il serait malhonnête de ma part de recommander la tolérance passive, je suis convaincue que passer vite sur les problèmes ou les ignorer attiserait la colère, la rancune et la méfiance. Même Dieu ne demande pas le sacrifice sans fin ou le pardon dans la souffrance. Convaincue que le déni d’injustice ne peut amener le changement positif souhaité, je demande seulement le dialogue qui mène au consensus sans violence, d'une manière amoureuse, d'une manière ouverte. Ceux qui ont une vie pleine et active savent qu'elle va avec le combat et la lutte de tous les jours, mais pas anarchique et violente.
On peut lutter d'une façon qui ne nuise pas aux innocents, il n'est pas nécessaire de tuer pour arriver à une réconciliation. Le désaccord entre les gens est un signe de vitalité et d'individualité mais la résolution violente du désaccord est le signe d'une forte immaturité.
La Guinée ne ressemble à aucun pays de par ses ramifications ethniques tissées sur des alliances et personne ne peut les défaire à moins de procéder à une purification ethnique par – passez-moi l’expression ‒ une « vidange sanguine ». Une guerre déclenchée en Guinée serait dévastatrice et entraînerait une répercussion sur plusieurs générations. Le deuil et la douleur n’épargneront aucune famille.
6- Du changement
Il est temps de conclure par les questions suivantes :
- Quel système de valeur voulons-nous inculquer à nos jeunes ?
- Quelle part de nous-même aimerions-nous mettre en exergue ?
- Des êtres limités à l'ethnisation, à l'exclusion (qui exclut ou… est exclu) entraîneraient une guerre ?
Ceci constituerait l’erreur fatale
Ce changement tant souhaité exigera une grande sagesse, un grand courage et une détermination massive.
Il est temps qu'on cesse de nous leurrer et qu'on se réveille pour lister ce qui doit être changé. Très peu proposent des projets de société, la plupart des écrits sont virulents sans pour autant nous apporter une quelconque proposition consistante. Que peut-on changer au lieu de qui va-t-on changer? On ne déshabille pas Paul pour habiller Pierre.
Rappelez-vous que les x gouvernements ont été pilotés par les civils, l'armée, la diaspora, les paysans, les hauts cadres, on a même joué sur la fibre ethnique en nommant des gouverneurs et préfets dans leurs préfectures, c’est allé de mal en pis...
Partager nos idées de développement, inviter des personnes-ressources (d’authentiques intellectuels, car la différence entre intellos et intellectuels, c’est que les premiers se servent, les seconds servent !) à des forums de dialogue autour des dites idées, réfléchir et réagir sur ces dernières et les faire adopter à l'unanimité par le peuple (impunité, détournement de biens publics, égalité de chances. ...). Nous avons un océan de possibilités non exploitées qui se perdent en stériles conflits, quand ils ne sont pas carrément contreproductifs.
Des tels forums sont créés un peu partout et leurs initiateurs sont à féliciter. Quoique je garde une certaine méfiance. J'y ai participé de temps en temps, de peur d’être taxée d'esprit suffisant, et quand certains (les plus virulents et dénonciateurs du mal guinéen) ont été… nommés à des postes « juteux », silence de mort et aux abonnés absents de leur part, en tous les cas pas avant que la source de miel ne tarisse et qu'ils redeviennent encore délateurs.
A mon humble avis, il faudrait garantir la neutralité politique des membres des forums, des personnes qui, si elles sont un jour appelées à exercer, n'accepterons que des postes techniques en Guinée afin d’éviter de malheureux revirements...
Ces idées novatrices ne peuvent circuler que par le canal d’un esprit en paix, un esprit léger et libre.
La paix est le seul moyen, il n’y a pas d’alternative. La violence contre la violence a toujours été contre-productive.
Que Dieu bénisse la Guinée !
Aissatou Nénè Aye Barry
Suisse
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