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Lettre ouverte No 3 « aux marcheurs de Guinée »
Boubacar Barros Diallo Mercredi, 17 Avril 2013 21:03
Qui pour marcher pour les victimes du 28 septembre 2009 ?
Tel que promis dans la lettre précédente, dans cette troisième lettre je vais donc parler de cette communication qui rend service à Alpha Condé. Ultérieurement, je reviendrai sur la deuxième partie: « ...façon dont AC bénéficie de ces marches et crises du processus électoral ».
Un exemple d'actualité pour illustrer mon propos : Moussa Dadis Camara est de retour au pays.
Au lendemain du drame du 28 septembre 2009, toutes les forces vives, qui constituent aujourd'hui pouvoir, opposition, principaux responsables des institutions républicaines et autres « notables », rivalisaient de promesses de justice au peuple de Guinée. Aujourd'hui, la compétition entre pouvoir et opposition consiste à présenter les «condoléances les plus attristées » et « multiplier les actes de reconnaissance » à l'endroit de Moussa Dadis Camara − ancien chef de la bande du CNDD et chef d'État autoproclamé − qui, au lendemain du massacre, n'était que « désolé » (sans plus). Ceux qui avaient demandé de marcher à l'époque, ont oublié les victimes pour jurer leurs amitiés aux bourreaux. Ce n'est que politique, et donc justifiable vous dira-t-on. Mais alors quel message envoie-t-on aux marcheurs et familles des victimes ? Que les échéances électorales sont plus importantes que les femmes et filles violées ? Continuez à mourir pour qu'on puisse mieux séduire vos bourreaux et obtenir leur vote ? Outre la stratégie d'équilibrisme ethnico-électoraliste qui consiste à oublier la victime pour encenser le bourreau, quel message envoie-t-on à la communauté internationale (CI) dont on exige l'implication dans tous nos crimes et à l'intention de laquelle d'autres continuent de mourir ?
Au nom de cet équilibrisme, on est en train de rendre service à Alpha Condé et Dadis, en évitant soigneusement de leur mettre la pression et donc soutenir les victimes. Ce n'est pas la CI qui me contredira ; elle ne peut être plus pressée que le peuple de Guinée. Mais, ne nous y attardons pas, en guise de réaction on me demandera de « dépolitiser les droits de l'homme » ou alors me rappellera-t-on la « vocation principale d'un parti politique » qui justifie cette préoccupation exclusive et urgentissime qu'est le processus électoral.
Alors parlons uniquement du processus électoral ! En fait, de Waymark et du vote des GE, mais avant, rappelons que :
- Les marches ont pour principal but d'alerter la communauté internationale (CI) et obtenir une pression sur AC. C'est tout !
- Il fut un temps où la classe politique ne voulait rien faire précipitamment ou maladroitement, parce qu'il fallait éviter de vexer « nos amis » qui observent AC pour nous. Rien que ça !
- Maintenant on nous donne toutes les raisons de nous méfier de la CI qui serait traitresse parce qu'elle les « harcèle et perturbe sans demander de comptes à AC (1)».
Nos leaders semblent ignorer que c'est le peuple de Guinée qui vote pour eux ; qu'ils devraient faire la politique pour lui et non pour les beaux yeux de la CI qui, faut-il le dire, n'est pas au service exclusif de l'opposition guinéenne. Elle a d'autres dictateurs à fouetter !
Les faits donc ! Soyons précis :
Après la capitulation de l'opposition qui veut séduire ses amis étrangers, AC en avait profité pour dire à la presse étrangère que « la classe politique s'est entendue, un consensus a été trouvé, une nouvelle CENI a été installée et qu'il n'y avait de blocage politique en Guinée ». L'opposition avait vite fait de trouver que « c'était gros et honteux pour un président de la République », elle venait de découvrir, à nouveau, qu'il était de mauvaise foi. Puis l'ambassadeur des USA, A. Laskaris, avait dénoncé l'inadéquation entre les demandes de la population et les exigences de la classe politique qui ne sont que des « revendications techniques (2) ». Philippe Van Damme (P.V.D.), représentant de l'Union Européenne aurait milité, plutôt mis la pression où il fallait, pour le décaissement d'une portion du 10e FED destiné à soulager quelques urgences de la population ou pour soutenir AC (c'est selon). Les deux ont souffert le courroux de l'opposition pour complicité avec le pouvoir. Ce qui est paradoxal est que d'une part on leur dit de ne pas se mêler de nos affaires et de l'autre on veut qu'ils s'impliquent dans la situation sociopolitique de la Guinée, dont la libération de nos prisonniers politiques (3), entre autres. On ne voudrait quand-même pas qu'ils organisent des manifestations pour nous. J'espère !
Bref, AC a-t-il réellement été contredit ? Faut-il vraiment s'en prendre aux deux représentants par excellence de cette CI qu'on voulait tant séduire ; qu'on convoitait plus que le peuple de Guinée, le seul qui vote ? Nos amis ont-ils vraiment trahi ? Pour quelles raisons le feraient-ils ?
La faute lourde donc ! Soyons plus précis :
En siégeant à la CENI, version Alpha Condé, instituée en octobre 2012, l'opposition avait soulevé un tollé général dans ses propres rangs. Comme justificatif à l'indignation, il nous a été dit que : « On ne peut suivre le fichier, chasser Waymark et faire voter les Guinéens de l'étranger QU'EN ALLANT à la CENI » (4) et qu'il fallait y siéger pour éviter de se faire « considérer comme une opposition radicale qui ne veut pas aller aux élections législatives » (5). La nouvelle vice-présidente de la CENI, représentante de l'opposition, nous demandera de soutenir cette nouvelle commission, dont le président a été élu de façon consensuelle et démocratique. Elle promettra qu'ils allaient se comprendre et travailler pour le peuple de Guinée (6). Le consensus et la bonne foi devait faire oublier la loi bancale qui a institué la nouvelle Commission Électorale Nationale Indépendante. Un peu plus tard, pendant que l'opposition planifiait encore des marches pour chasser Waymark, la même VP dira qu'ils acceptent le transfert des données électorales de la Sagem vers celle-là , parce que recommandé par l'OIF (7). Ce qui semblait choquer c'est que l'opposition et ses représentants n'avaient pas été associés à l'exercice.
Par conséquent, de cette grande communication, il fallait donc comprendre et retenir que la bataille pour la CENI venait de s'achever et que Waymark n'est plus qu'un problème technique à régler au sein de l'institution. C'est en tout cas ce que la communauté internationale semble avoir compris, d'où les réactions de Laskaris, et de P.V.D. qui estimait que nous avons avancé en vertu de sa feuille de route (celle qui compte) de l'UE (8). Et AC Machiavel s'en est servi à cœur joie !
Mais « non ce sont des choses anciennes, ils ont appris de leurs erreurs et sont en train de corriger », me dit-on...
Le baiser de Judas ! Toujours plus précis :
Il ne resterait donc plus que le combat pour le vote des « Guinéens de l'étranger ». À ce titre, s'il est vrai que c'est une injustice qu'il faut réparer, il est quand-même curieux d'observer que les principaux concernés ne semblent pas s'en préoccuper. Pourtant de grandes mobilisations à Paris, Dakar, New York, sont possibles et devraient mieux alerter la CI.
Depuis le massacre du 27 février 2013, l'opposition semble revoir ses exigences à la baisse (c'est comme ça, plus il y a de morts, plus elle cède), elle serait prête à n'exiger que le vote des 100 000 électeurs qui avaient fait valoir leur droit lors de la présidentielle 2010. Ainsi des centaines de milliers de Guinéens à l'intérieur vont régulièrement marcher pour le vote de 100 000 Guinéens à l'extérieur, plus confortables dans leur pays d'accueil. Très logique !
Jean Marie Doré − qui a tout le temps dit qu'il n'était pas opposant mais centriste mais a quand-même impunément obtenu un commissaire à la CENI au compte de l'opposition – s'est récemment invité à la table de négociation des cadavres du 27 février dernier et a déclaré qu'ils sont prêts à renoncer au vote des GE en échange du retrait de Waymark (9).
Comme quoi, ni les GE, ni l'opposition, ni le centre, encore moins la mouvance ne semblent réellement tenir à ce vote.
Le comble de...! Restons modérés, clairs et précis : Honnêtement, que reste-t-il à exiger pour ce processus électoral ?
On a constaté que l'opposition est toujours heureuse de se retrouver patriotiquement au palais pour négocier, elle admettra même qu'il y a des faucons et des colombes, et du côté de l'opposition et du côté du pouvoir (10) et Alpha serait un ange qui comprend bien mais victime de petits diables du palais (11). Tenez, AC vient d'annoncer hasardeusement le 30 Juin 2013 comme date des élections législatives. Parions que ce sera le débat des semaines à venir : tout le monde va parler et écrire pour démontrer que c'est illégal, illégitime et pas tenable. Qu'il faut encore marcher parce que l'opposition vient à nouveau de découvrir que le gouvernement ne veut pas du dialogue qu'elle sollicite depuis début 2011 (12). Des victimes, personne n'en parlera. Justement un leader de l'opposition vient de dire que «la date du 30 juin est tenable. En conséquence, le MPR invite la classe politique de l’opposition à transformer le Collectif, l’ADP, le CDR et le FDP en alliance électorale pour se donner les moyens d’avoir la majorité qualifiée au prochain parlement » (13). Autrement dit : oublions les revendications et allons aux élections ! Ce leader, est-il colombe ou faucon ?
Ce n'est pas moi qui dis qu'on marche pour rien, que nos mobilisations nos débats, nos morts, nos violées, nos blessés, etc., n'ont servi à rien. J'ai compris ce que Laskaris et Van Damme ont compris : l'opposition qui s'est alourdie de tous les anciens non-opposants ne sait pas (ou plus) pourquoi marcher ! Voilà la communication qui rend service à AC.
Il ne reste donc plus qu'un combat à mener en Guinée celui qui consiste à demander à AC de rendre compte de sa gestion et de ses assassinats. Mais ce combat est onéreux et ne garantit aucun fauteuil, il ne peut donc pas intéresser des politiciens ! Une date de marche vient d'être annoncée, le 18 avril, mais ce n'est ni pour les victimes du 28 septembre 2009 ni pour ceux qui viennent d'être condamnés pour avoir marché le 27 février dernier. Alors question pour vous les marcheurs : l'occasion du retour/visite de Dadis, n'est-elle pas belle pour rappeler, à tous les peuples du monde, ceux que nous avons atrocement perdus le 28 septembre 2009 ?
Le 15 avril 2013
Boubacar Barros Diallo
C'était encore « le traitre qui refuse d'oublier, Guinéen de l'étranger, n'ayant pas droit de vote, enfant de l'Axe du Mal, secteur Bambéto-Cosa ».
Notes :
(1) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=2013413151915
(2) http://guineenews.org/detail_article.asp?num=20132165244
(3) http://www.africaguinee.com/index.php?monAction=detailNews&miniAction=imprime&id=17546
(5) http://www.boubah.com/articles/detail_article.asp?num=2012111205439
(8) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=2012121911589
(9) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=20133272106
(10) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=2013410141427
(11) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=2013331194915
(12) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=201341463950
(13) http://www.guineenews.org/detail_article.asp?num=2013413185633
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Commentaires
Mais sa réponse a la question de MS Diallo m’intéresse beaucoup.
Il a raison sur certains points a mon avis très importants:
- Que Dadis vienne et soit reçu comme un héros meurtri y compris par des "ténors" de l'opposition actuelle (Bouba Barry sans se cacher et je suis sur presque tous les autres en cachette) me fait très mal alors que l'on parle de marcher pour Waymark.
- L'opposition s'est affaiblie moralement en admettant en son sein des pourris connus de tous, même si politiquement elle peut penser le contraire. Sa crédibilité nationale et internationale d’être une option différente du pouvoir actuel en a pris un grand coup.
- L'UFDG a oublié plus que tous qu'il avait près de 50% de l’électorat au 1e tour : dans l'opposition elle ne pèse aujourd'hui pas plus que les particules aux sigles incompréhensibles - une faute et une faiblesse stratégique coupables a mon avis. Le RPG a toujours su éviter ce piège...
- Oui, il faut attaquer la dictature naissante actuelle mais pas en marchant pour Waymark et des fauteuils a l'A.N. Ces objectifs sont trop "petits" pour ce qui se joue actuellement en Guinée.
Quelques pistes de réflexions sur comment continuer a agir mais pour la bonne cause ?? Le débat en tout cas est la et merci a Barros de le remettre sur la table car toutes les idées sur le combat efficace a mener (bonnes ou mauvaises) sont très utiles actuellement - pour ceux qui lisent....
Je voulais juste commenter la forme. Le francais est excellent, Monsieur.
Cela dit, je me demande si la meilleure réponse - considérant le système politique (partisan donc stratégies de conquête du pouvoir) et l’absence d'un mouvement sur la scène politique qui porte ce combat là en premier - ne consisterait pas à inciter l'opposition à demander le départ d'AC plutôt que de le faire infléchir sur Waymark et le vote de la diaspora. Le combat pour les droits des militants et la justice pour les victimes ne s'oppose pas forcément à celui de l'opposition, à supposer même que le silence relatif de celle-ci soit coupable et que seuls lui importent les sièges de l'assemblée.
Mon hypothèse (rien n'est sûr avec nos leaders) est que l'opposition sera en meilleure position pour défendre ces questions si elle est majoritaire à l'assemblée. Mais une chose reste certaine aucune demande pour les victimes ne pourra aboutir avec «ntéma-ngoroma» au perchoir et l'assemblée dans sa poche.








