Naby Laye Camara Lundi, 04 Mars 2013 18:18
Monsieur le président Alpha Condé ! Pendant les dernières élections présidentielles, je n’ai pas voté pour vous. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai toujours douté de votre honnêteté politique.
A travers vos discours comme opposant face à Lansana Conté, je vous ai trouvé calculateur, nerveux et fanfaron. En politique, les fanfarons et les nerveux arrivent rarement au concret. La preuve, après seulement deux ans de votre mandat comme président, vous avez mille difficultés de créer un climat de dialogue et de communication avec l’opposition. Le dialogue et la communication représentant les signes de démocratisation et de consolidation de la démocratie. Il ne suffit pas seulement d’avoir la démocratie. Il faut aussi la consolider. Les pays qui entament un processus de démocratisation ont besoin de le compléter en construisant une démocratie forte qui puisse résister à la preuve du temps. Les États traversent la ligne de division entre la démocratisation et la consolidation, quand leurs institutions sont amplement acceptées et leurs pratiques démocratiques sont enracinées, qu’aucun secteur important de la population soit disposé à semer le trouble.
Le trouble ! Il est bien question du trouble que connaît toute la Guinée, aujourd’hui. L’opposition descend dans la rue parce que vous adoptez une attitude de résolution des problèmes du pays, unilatéralement. Vous refusez le vote des Guinéens de l’étranger, et vous voulez, dans le cercle du déroulement des élections législatives, être arbitre et partie. Vous ambitionnez, aussi, de former un parti super-dominant. Tout un montage bureaucratique pour truquer les données des législatives en votre faveur. L’opposition est dans ses droits de protester afin que la légalité soit respectée.
Je disais tantôt que je n’ai pas voté pour vous. Que je vous trouve fanfaron et calculateur. Écoutez ! Je ne me jette aucune fleur. Je suis un simple citoyen avec une seule voix de vote.
Mais, étant rationaliste ‒ et même si je n’ai pas voté en votre faveur ‒ j’ai pensé, quelque part, que votre titre de « professeur » peut être un argument pour que le citoyen guinéen puisse encore rêver. Les professeurs ont le sens d’organisation et de communication. Ainsi, bien que je désapprouve votre attitude politique, je me suis imposé un frein raisonnable. Un professeur, c’est quand même bien différent d’un révolutionnaire, d’un général paysan ou d’un capitaine ambitieux. En principe, le professeur cherche à « convaincre » dans la communication. Le général ou le capitaine y cherche à « persuader ».
Monsieur le président, vous êtes professeur, et vous conviendrez avec moi que les termes « convaincre » et « persuader » sont proches dans la mesure où chacun signifie « amener quelqu’un à faire quelque chose ». La différence porte sur les moyens d’y parvenir. Chercher à convaincre quelqu’un, c’est recourir à des arguments logiques et rationnels. Quand on veut convaincre quelqu’un, on s’adresse à lui en tant qu’être doué de raison et capable de réfléchir par lui-même, en lui exposant des preuves. C’est une démarche plus respectueuse que la persuasion. Être convaincu, c’est en principe s’incliner de façon objective et lucide devant la vérité. Par contre, chercher à persuader quelqu’un de quelque chose, c’est jouer sur ses passions, ses sentiments, ses désirs et ses craintes.
Monsieur le président, finalement, j’ai l’impression que votre titre de professeur ne vous sert à rien. Vous faites comme vos prédécesseurs en optant pour la politique de persuasion. D’ailleurs, plus grave, est votre cas. Tous les régimes qui vous ont précédés, ont utilisé la persuasion en optant pour une mauvaise politique. Sékou Touré opta pour un parti unique à tendance socialiste, brutal mais sans diviser ethniquement les guinéens. Lansana Conté mis l’accent sur la force brutale et l’impunité, sans division ethnique. Et vous, Alpha Condé, vous persuadez en jouant sur les passions des guinéens. Vous utilisez le régionalisme et l’ethno-stratégie pour asseoir votre pouvoir. Les incidents, en cours dans le pays, sont une conséquence de votre attitude politique. La Guinée se dirige dangereusement vers la division ethnique.
Cela dit, rien n’est perdu, si vous savez rectifier le tir. Rectifier le tir consistera à avoir la conclusion en tête. A l’instant, comme politique générale, la nation guinéenne a besoin de poser les bases de démocratisation et de consolidation de la démocratie, seule garantie d’une stabilité politique, nécessaire à un véritable rayonnement économique. Poursuivre des réformes institutionnelles dans le dialogue, la transparence et l’honnêteté, est d’une nécessité absolue.
Les discours populistes et mensongers ne peuvent que plonger la Guinée dans la souffrance. Le porte-parole de votre gouvernement, Damantan Camara, annonce que le vote des Guinéens de l’étranger « est une option que beaucoup de pays ne peuvent se permettre ». Que cela « coûterait excessivement cher en terme d’organisation ». Que « recenser les Guinéens dans 114 pays et faire un choix parmi ces pays, relève d’une entreprise qu’il est pratiquement impossible de réaliser dans un délai raisonnable ». Que « le choix d’un autre opérateur économique risquerait de retarder et de compliquer d’avantage le processus électoral ».
Monsieur le président, votre ministre parle de l’impossibilité de recenser les Guinéens de l’étranger dans un « délai raisonnable ». A priori, votre porte-parole est bien baigné dans son élan de persuader les Guinéens. Car le « raisonnable » repose sur l’idée que le réel obéit à des lois. Il est défini par loi que les guinéens de l’étranger doivent voter, il est raisonnable qu’ils votent.
A vous rappeler cher président, que ce qui inquiète l’opposition, ce n’est pas que les législatives tardent à être organisées, mais votre attitude négative et fanfaronne à faciliter le dialogue. Le souci de l’opposition, c’est d’avoir des institutions solides et bien enracinées- qui résistent au temps. Peu importe le temps que cela prendra. Mais des élections dans la précipitation, et comme seul soutien, des institutions fébriles, ne conduiront la Guinée que vers le grognement des tanks. Des coups de force militaires. Avec tous les arguments du monde que les putschistes nous ont habitués : « …les civiles ne pouvant pas s’entendre sur la gouvernabilité du pays, nous militaires, suspendons la Constitution et dissolvons le gouvernement jusqu’à nouvel ordre ».
La Belgique, l’un des pays où la démocratie est bien enracinée, a connu récemment un vide politique. Plus de douze mois sans gouvernement fédéral. C’était inquiétant et dangereux pour l’unité du pays. Mais, grâce au dialogue et la communication, un consensus a été trouvé. Le gouvernement fédéral fut formé.
La Guinée n’est pas la Belgique. C’est une évidence. Mais, faut-il croire que la culture guinéenne, dans son essence, ne favorise pas le climat de dialogue et de communication ? Pas évident.
Naby Laye Camara
Bruxelles
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