Lettre ouverte à Monsieur Alpha Condé, président de la République de Guinée

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SOVOGUI_Antoine_Ako_01Monsieur le Président,

Considérant qu’il n’existe pas d’Assemblée nationale en Guinée, je ne saurais passer par un député pour vous transmettre ma présente requête. Partant, je suis tenu de vous écrire cette lettre qui porte sur un sujet d’intérêt public : le respect du multipartisme et son mécanisme d’exécution sous votre régime. Certes, du haut de votre piédestal, il y a des faits qui vous échappent plus ou moins. Cependant, ces faits devraient vous être rapportés afin que vous preniez des décisions justes pour préserver et cultiver la stabilité politique de notre pays. Je voudrais attirer votre attention sur les manÅ“uvres dilatoires de certains de vos commis qui Å“uvrent à retarder la procédure de légalisation du parti politique dénommé le Bloc Libéral (BL).

Je vous écris, en tant que patriote qui a travaillé à vos côtés pendant l’initiation de la 3e vague de démocratie en Guinée dans les années 1990. Cette phase de démocratisation du pouvoir était difficile. Nous avions les préfets, sous-préfets et les autorités locales qui nous combattaient ; ceci malgré le statut légal que la Loi fondamentale guinéenne conférait aux partis politiques d’opposition. En dépit de ces moments difficiles, nous avons continué le combat contre l’autocratie dans notre pays au prix de lourds tributs: Des militants de l’opposition, notamment l’Union pour la nouvelle république (UNR) et le Rassemblement du peuple de guinée (RPG), ont connu la répression du régime dictatorial du général Conté. Ils ont même essuyé, maintes fois, des tirs à balles réelles de la part des agents de l’ordre public. Ces incidents ont fait des morts et des blessés. Vous avez, vous-même, passé deux longues années dans les geôles du général Conté. Voilà autant d’exemples d’épreuves qui ont marqué l’amorce de la démocratie dans notre politique des années 1990. Votre campement stoïque dans l’opposition, entre autres, vous a valu le titre d’ Â« opposant historique Â». C’est la perception de « démocrate Â» que nombre de Guinéens avaient de vous, qui justifiait leur engouement pour votre personne. Le 10 novembre 2010, vous êtes devenu le président de la République de Guinée. Nos compatriotes, au pays et dans la diaspora, ont cru qu’avec vous à la tête du pouvoir exécutif la démocratie, en tant que système de gouvernance, aurait connu un essor remarquable dans notre pays.

Malheureusement, depuis votre accession à la tête de l’Etat, il y a eu assez de manquements aux principes cardinaux de la démocratie en Guinée. Ces dérapages, à votre corps défendant, ne sont pas que vos fautes. Par souci de gestion d’espace de communication, l’objet de la présente lettre porte sur les transgressions faites au multipartisme et ses corollaires. Ces violations se manifestent, entre autres, par les manœuvres de vos commis qui visent à retarder la légalisation du Bloc Libéral (BL).

Monsieur le Président,

Après le délai requis par la loi, le Bloc Libéral n’a reçu aucune réponse quant à sa demande d’agrément de la part du ministère de l’Administration du territoire et de celui des Libertés publiques. Certain Guinéens pensent, à tort ou à raison, que vous auriez discrètement ordonné à vos commis d’entraver la procédure de ce parti. Ces Guinéens sont convaincus que votre position serait motivée par la présence de Dr. Faya Lansana Millimouno, un des critiques de votre régime, à la tête de ce parti. Cependant, vu sous la perspective légaliste, même si ce parti est dirigé par Dr. Faya Lansana Millimouno, la Constitution de notre pays donne droit à tout Guinéen ‒ y compris vos critiques ‒ de créer sa formation politique. Vous conviendrez avec moi, Monsieur le président de la République, que les représentants du Bloc Liberal (BL) ont emmanché et poursuivi les démarches d’enregistrement conformément à l’esprit de la Charte des partis.

Monsieur le Président,

La démocratie est un système inclusif qui est fondé sur des sous-systèmes cardinaux, dont le multipartisme. L’exclusion d’un de ces sous-systèmes en réduit, voire anéanti, l’effet émergent, comme on le dit dans le langage de la dynamique de systèmes. Dans le cas présent, la désarticulation de la démocratie travestit l’idéal de la gouvernance. Les manœuvres de retard portant sur l’enregistrement du Bloc Liberal (BL) dans lesquelles vos agents administratifs s’engagent, est une entorse grave au multipartisme. Vous vous souvenez certainement que vous en étiez pourtant un des supporters face au bipartisme que proposait le général Lansana Conté, en 1992. Partant, tout acte de votre part qui saboterait le multipartisme dans notre pays serait une dérogation au contrat social qui vous lie aux peuples de Guinée, tel que défini par Jean-Jacques Rousseau. Je voudrais préciser ici que ce n’est pas un acte magnanime que vous allez faire au Bloc Libéral en ordonnant à votre ministre d’agréer ce parti. C’est une obligation juridico-administrative que vous impose la Constitution guinéenne en son article 10. En fait, nul ‒ y compris vous ‒ n’est, ou ne devrait être, au-dessus de la Constitution. Juriste de votre état, vous le savez mieux que moi.

Monsieur le Président,

Il est incompréhensible que vous fassiez à l’encontre de l’opposition les actes de combines politiciennes que vous aviez subies sous les régimes que vous qualifiez de dictatoriaux. Prenez garde à ceux de vos conseillers flagorneurs qui vous recommandent des solutions anti-démocratiques contre le peuple de Guinée. Sachez que c’est vous ‒ vous seul ‒ qui endosseriez la responsabilité des actes de votre gouvernement devant l’histoire de notre pays qui est en évolution perpétuelle.

C’est même cette dimension dynamique de notre histoire qui rend obsolète la pratique de leadership fondé sur l’autocratie et la dictature, qui avaient cours dans l’Afrique postcoloniale des années 1960. Les Guinéens dans leur ensemble sont désormais en état d’éveil irréversible. Cette prise de conscience met en cause le leadership politique tel qu’il est pratiqué en Guinée. Elle nécessite le transfert de pouvoir de l’ « homme-leader Â» ‒ souvent arrogant ‒ aux « institutions Â» puissantes qui opèrent dans l’intérêt du pays. Faut-il rappeler que le Président américain Barack Obama, dans son discours à Accra en 2010, a conseillé aux Africains d’instaurer plutôt des institutions fortes au lieu de présidents africains forts. La Guinée, ne faisant pas exception à cette règle, a désormais besoin d’institutions fortes au lieu de présidents puissants.

Monsieur le Président,

Sur la base de l’espoir qu’a suscité votre campagne présidentielle, dont le leitmotiv était « Le changement Â», je vous interpelle à Å“uvrer pour la consolidation de la démocratie en Guinée. Vous le savez autant que moi, c’est au prix du sang des Guinéens versé au cours de turbulences en 1991, 2007, 2008 et 2009 qu’elle a été instaurée dans notre pays. En fait, comme le disait Frantz Fanon, chaque génération a une responsabilité à accomplir dans le cadre multidimensionnel de son histoire. Pour vous, en ce qui vous concerne, ce sont la culture et l’enracinement des principes démocratiques en Guinée qui devraient être votre sacerdoce. Soyez rassuré, Monsieur le Président, que je suis convaincu que c’est une tâche ardue ; mais, de par votre fonction de chef d’Etat, elle vous incombe. Votre gestion de la jeune démocratie en Guinée déterminera, au terme de votre mandat, si vous aurez droit ou pas à une couronne d’or.

Monsieur le Président, dans le même ordre idée, je vous exhorte à changer votre « changement Â» afin que vous vous engagiez dans le type de changement que souhaite le peuple de Guinée. Pour conclure ma lettre, je voudrais bien croire que vous donnerez, dans l’esprit de la légalité constitutionnelle, des instructions aux ministres en charge du dossier afin qu’ils diligentent la légalisation du Bloc Libéral (BL).

Respectueusement, vôtre.


Philadelphie, le 30 janvier 13

Antoine Akoi Sovogui
Ex-secrétaire général de la section RPG/Macenta


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Commentaires  

 
+4 #4 Souleymane Diallo 01-02-2013 12:13

Là où tout le monde fait une fausse analyse, c'est lorsqu'ont dit que Alpha Condé est manipulé, phagocité, embrigadé par un entourage qui lui dicte sa loi. En rélaité, Alpha Condé orchestre tout et fait croire à un groupiscule autour de lui qui ce sont ses membres qui dirige. Rien ne se fait en Guinée sans la volonté et la bénédiction d'Alpha Condé. Oublier cela c'est faire fausse route.
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0 #3 TOOLA 01-02-2013 09:39

M. Sovogui,
Vos propos simples, fermes et lucides tout en étant mesurés. Alpha peut-il seulement comprendre ce langage ou faut-il exiger de lui ce qui devrait être sans compromis? Je pense que le seul fait d'affirmer « ce n’est pas un acte magnanime que vous allez faire au Bloc Libéral en ordonnant à votre ministre d’agréer ce parti» est un signe, celui de nos droits baffoués. A quelpoint tenons-nous a ces droits? A quel prix les défendrons-nous? Ce sont aujourd'hui les questions qu'il nous faudrait envisager et y répondre au plus tôt.
C'est vrai que pour Fanon chaque génération a le choix devant l'Histoire d'accomplir sa mission... ou la trahir. Et le président n'a t-il pas trahi les aspirations des guinéen?
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+1 #2 Thierno Souaré 31-01-2013 16:11

N’oublie pas que ce vieux est tout simplement de mauvaise foi, sinon il n'allait pas se laisser phagocyté par ceux qui se disent aujourd'hui ses parents ou soutiens puisqu'il est au pouvoir, alors que hier certains n'aimais même pas entendre son nom.Pourquoi Alpha Condé et son équipe s'acharnent il sur les Peuls alors qu'il a toujours combattu avec des leaders Peuls?
Qu'il sache tous simplement qu'il s'est engagé dans un combat perdu d'avance. Nous sommes près à nous battre et nous allons nous mobiliser d'avantage.Que les Guinéens m'excuse et qu'ils sachent que moi je n'évoquerais pas l’ethnie, sachant qu'aucune ethnie n'est responsable de ce qui passe actuellement en Guinée, Alpha Condé est le seul comptable et il assumera ses actes
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+2 #1 Abdoul.H 31-01-2013 13:04

En réalité Alpha Condè est juste une marionette d'une bande militaro ethnique. Allez assister à certaines cérémonies en haute guinée, vous ne serez pas surpris d'entendre désormais des griots chanter le retour du pouvoir dans le mandé après ce qui y est considéré comme la parenthese Lansana Conté.
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