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Deux ans de pouvoir d’AC : les ratés d’un début de quinquennat (1ère partie)

Mamadou Cissé  Dimanche, 23 Décembre 2012 16:12

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CISSE_Mamadou_01Deux ans après l’accession de l’opposant historique guinéen à la magistrature suprême de son pays, ce 21 décembre 2012 est une occasion pour les pro et les anti Alpha. Les qualificatifs utilisés vont du globalement négatif au globalement positif comme si tout était blanc ou tout était noir. Notre propos dans le présent texte n’est pas de refaire ce bilan mais plutôt d’attirer l’attention sur ce qui a moins bien marché en ce début de premier quinquennat pour que les autorités rectifient le tir afin de terminer le mandat dans des conditions bénéfiques pour le peuple.

Rappelons tout de même le côté positif en quelques mots : retour de la Guinée au sein des institutions internationales avec paiement des arriérés de cotisation, avancées sur le plan macroéconomique (baisse de l’inflation, stabilisation du Franc guinéen face aux devises étrangères, assainissement des relations entre la Banque centrale et le Trésor, démantèlement de quelques tentatives de détournement grâce à la regrettée Mme Boiro, unicité de la caisse, croissance d’un peu plus de 4,7%, augmentation considérable des réserves de change à la BCRG, …), les allègements de dette (atteinte du point d’achèvement, annulation d’une partie de la dette du club de Paris, de la France, …), réforme de l’armée (retraite de quelque 4000 militaires, délocalisation des armes lourdes hors de Conakry, peu de militaires en armes dans la rue, …), forte volonté de relance du secteur agricole malgré les ratés des 2 premières campagnes agricoles (on assiste tout de même à une légère baisse du prix des denrées alimentaires, notamment le riz), révision du code minier et audit du cadastre minier, construction de la route Boffa-Kolaboui ainsi que l’achèvement du tronçon Matoto-Dabompa, construction d’une demi-douzaine d’hôtels de grand standing, délocalisation de la fête du 2 octobre à l’intérieur du pays avec l’objectif de doter les villes d’infrastructures, mise en place d’une nouvelle société de transport urbain (Soguitrans), volonté d’amélioration du niveau de vie des travailleurs avec l’augmentation envisagée des salaires, mise en place d’un Haut Conseil pour la réforme de l’Administration, ….

Certes, beaucoup a été fait en peu de temps mais la tâche reste énorme. Toutefois, comme toute œuvre humaine, ce bilan a un côté négatif qui déteint considérablement sur les faits positifs relevés ici et empêche de parler d’un bilan globalement positif. Nous dressons ci-dessous les dix (10) points qui constituent les ratés des deux premières années de la gouvernance Alpha Condé.


1. La composition du Gouvernement et du cabinet présidentiel :

Le péché originel de la gouvernance Alpha est le recrutement des ministres non pas sur le critère de compétence mais essentiellement à cause de l’engagement ou de l’alliance politique. On ne demande pas au président de nommer des cadres qui ne partagent pas sa vision mais à notre avis on pouvait trouver des personnes plus compétentes au sein de la famille Arc-en-ciel, dans la société civile et même dans certains partis de l’opposition, pour faire appliquer la politique du président avec plus de doigté. Hélas, le gouvernement a été celui de la récompense. Par suite, le président a voulu concentrer les choses à son cabinet puisque n’ayant pas confiance à certains de ses ministres. Cette erreur managériale n’a pas tardé à se révéler au grand jour dans le cadre de la campagne agricole 2011, lorsque le ministre Marc Tolno, déjà frustré de ne pas avoir les mains libres pour passer les marchés comme il l’aurait souhaité, organisera un point de presse pour démentir les accusations de surfacturation et de détournement que le chef de l’Etat lui-même avait signalés lors d’une visite à Boffa. Autre nomination qui avait suscité la réprobation à l’époque, c’est celle d’un médecin aux Affaires étrangères alors qu’on voulait redorer le blason de la diplomatie guinéenne, sans oublier celle d’Aboubacar Titi dont le niveau académique a été très critiqué pour un poste ministériel malgré son glorieux passé de footballeur professionnel. Aussi, ces nominations politiques ont créé une certaine indiscipline dans l’administration (conflit entre Bouré, secrétaire général, et son ministre de tutelle par voie de presse) ou des querelles de prérogatives ou de domaines de compétence entre Titi et Bantama Sow. Il faut aussi signaler des ministres dont la présence au département n’a aucune importance pour le pays puisqu’aucune activité de leur département n’a été visible en 2 ans, nous voulons parler notamment du ministère de l’Alphabétisation (alors que beaucoup de groupements de paysans ont besoin d’appui dans ce sens). Le must dans ces nominations politiciennes, ce qui a le plus étonné et choqué beaucoup de Guinéens, c’est la prédominance des anciens de l’ère Conté dans le cabinet présidentiel. Bien que le président ait rassuré qu’ils n’auraient pas de rôle prépondérant dans les choix qu’il aurait à faire, une bonne partie des observateurs voient leurs mains dans les ratés actuels du pouvoir.


2. Les élections législatives et la question Waymark / Sabari Technology :

Beaucoup d’observateurs politiques (certainement même les opposants) s’attendaient à la remise en cause du contrat de Sagem après l’élection d’Alpha, notamment à cause du mauvais enrôlement des électeurs dans le fief du RPG. Le problème avec le président, c’est souvent la méthode. Pendant que l’on s’attendait à un nouvel appel d’offres pour le choix d’un opérateur qui corrigerait les erreurs d’enrôlement lors de la révision des listes électorales, le président dit publiquement qu’il a obtenu de son frère sud-africain des kits Waymark pour faire un nouveau recensement. Soit Koro Alpha a voulu tester ses opposants, soit il a voulu gagner en temps en créant une telle crise pour mieux se préparer. Toujours est-il que cette initiative, qui risque d’être l’erreur fatale du mandat, contribue à retarder les législatives et prive ainsi le pouvoir de précieux financements (bailleurs de fonds ou investisseurs) qui auraient été profitables à la Guinée et comptabilisés à l’actif du pouvoir lors des campagnes pour les futures élections présidentielles. Et le clou dans cette affaire, c’est que le système Waymark serait moins fiable que celui de Sagem selon l’opposition, confortée en cela par les faiblesses qui auraient été décelées par le PNUD et l’OIF (personnellement je n’ai pas lu les rapports, donc je préfère utiliser le conditionnel). Hélas, après tant de salive, de tensions autour de cette question, de manif avec leur corollaire de pertes en vies humaines, de pertes matérielles et d’arrestations, bien malin celui qui pourrait prédire l’issue finale de ce bras de fer entre l’opposition et le pouvoir. On peut tout de même craindre un radicalisme des deux (2) parties qui risque de faire perdurer la transition. Il est temps que le président instaure un dialogue politique sincère avec ses opposants pour sortir le pays de l’impasse. Autrement son bilan risque d’en pâtir quels que soient les efforts dans les autres domaines. L’exemple de Wade est illustratif à cet effet : malgré les infrastructures réalisées dans le pays, son entêtement politique a fait le lit de sa défaite.


3. Les précipitations et improvisations dans l’action gouvernementale :

Bien que très salutaires, certaines décisions gouvernementales ont été prises sans mesures d’accompagnement. La plus emblématique de ces mesures est la gratuité de la césarienne. Faute de mesures d’accompagnement, cette mesure a eu du mal à s’appliquer plusieurs mois après l’initiative. Autre mesure sans aucune préparation, la campagne agricole lancée au 2e trimestre de 2011. Malgré la justesse de ces 2 initiatives, les écueils qu’elles ont connus ont poussé les critiques à parler d’échec, heureusement que pour la gratuité de la césarienne les choses sont, semble-t-il, rentrées dans l’ordre. Autres improvisations, la volonté du président d’être candidat pour le poste de président de l’UA sans aucune préparation. Il faut aussi signaler la disponibilité du même président pour être médiateur de la crise bissau guinéenne (tout en sachant que sa proximité avec l’Angola, donc avec un des protagonistes, ne fait l’objet d’aucun mystère). Aussi, les engagements pris à la hâte lors des meetings ou à l’occasion de certaines rencontres. Il en est ainsi de la promesse d’augmentation de 100% des soldes des militaires juste après l’investiture du président ainsi que de sa volonté de vouloir confier les travaux routiers au génie militaire. Dernier cas à rappeler : l’offre du président d’envoyer des troupes dans le nord du Mali en marge d’une visite en France où on l’a vu plus engagé que les Maliens ; heureusement que sur ce front le temps a fait son effet et que les militaires Guinéens ne feront probablement pas partie du contingent de la CEDEAO.


4. La gestion approximative du secteur minier et le rôle joué par le fils Mohamed Condé

L’une des priorités du gouvernement de la 3e République était la réforme du secteur minier et le lancement des gros investissements tant attendus. Certes, le code minier a été révisé (en 2 temps), l’assainissement du cadastre minier est en cours de finalisation, mais l’arrêt de plusieurs projets ainsi que le retrait du pays de multinationales rend de plus en plus septiques les citoyens qui croyaient à la création d’une classe moyenne dans le pays grâce aux grands projets miniers. Comme ses prédécesseurs, Alpha ne jure que par le secteur minier pour développer la Guinée alors que les possibilités de diversification de l’économie sont énormes (agriculture, pêche, tourisme, services, …). Le président consacre au moins 25% de son emploi du temps aux questions minières sans que le bout du tunnel soit proche. La plupart des sociétés ont gelé leurs activités (pertes de revenu pour des nationaux, manque de visibilité dans le secteur, …) et le fameux projet Simfer n’a toujours pas démarré. Et pour ne rien arranger, l’opinion publique voit le fils du président derrière toutes les tractations minières dans le pays malgré l’assurance donnée par ce dernier (notamment dans Jeune Afrique en 2011) d’éloigner sa famille des sphères et arcanes du pouvoir. Les conditions de passation de l’accord transactionnel de Rio Tinto, le scandale Palladino, les tergiversations du gouvernement face à une pléthore de sociétés, le pourrissement de la situation de Friguia, l’arrêt des activités de BHP, le gel de celles de Vale après les événements de Zogota sont entre autres les taches noires de la gestion approximative de notre secteur minier.


5. Le manque de réformes dans les secteurs clés tels que l’éducation et la santé :

La campagne électorale du candidat Alpha a mis un accent particulier sur la nécessité de réformer les secteurs sociaux de base tels que l’éducation et la santé. Pour le premier secteur de gros espoirs étaient nourris par les Guinéens suite à l’élection d’un ex professeur d’université. Mais 2 ans après, force est de constater qu’à part la rigueur de l’organisation du bac 2011 (exploit qui n’a pas pu être réédité en 2012 avec tous les ratés qu’on a vus), rien n’a changé dans le secteur éducatif. Ceux qui rêvaient de la construction d’infrastructures universitaires pour diminuer le flux de masse monétaire qui est annuellement versé à des institutions privées (pour un niveau d’encadrement au rabais) peuvent encore attendre. Pourtant le voisin ivoirien a réussi à rénover les anciennes universités et à en créer 2 nouvelles si l’on en croit les informations de la presse internationale (RFI notamment). Au niveau pré-universitaire, le programme d’infrastructures du PSE (Programme Sectoriel de l’Education) censé prendre fin en 2012 est à un niveau de décaissement insuffisant ; certains bailleurs (KFW) se sont d’ailleurs retirés du projet pour cause de retard des législatives. L’amélioration des questions qualitatives de l’enseignement (niveau des professeurs, qualité des programmes, inspection dans les écoles publiques et privées, audit des universités privées qui reçoivent des boursiers de l’Etat, …) n’a connu aucun début d’exécution. Sur le plan de la santé, la bonne mesure de gratuité des soins gynéco-obstétriques et de la césarienne a connu un début d’application très difficile conduisant à des complications pour beaucoup de femmes. Apparemment, les choses se sont améliorées à ce niveau mais les hôpitaux continuent à présenter un état piteux. Dans le plus grand d’entre eux (CHU Donka), les maladies des patients sont aggravées par les conditions désolantes des toilettes publiques dont certaines sont privatisées (moindre mal pour les malades). A l’intérieur du pays, c’est le statu quo.

Comme on le voit à travers ces exemples, le maillon faible du pouvoir actuel est la politisation à outrance, la précipitation/improvisation ainsi que des erreurs de communication lors des discours ou meetings. Avec un bilan où les réussites économiques et les réformes engagées prennent le dessus, il est temps que le président trouve avec l’opposition une solution à la problématique Waymark pour pouvoir terminer ce premier mandant avec beaucoup plus d’acquis qui compteront en 2015 lors de la tentative de réélection.

Dieu sauve la Guinée !


Mamadou Cissé
depuis Conakry


A suivre…

 
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