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Démocratie présidentielle : la racine du mal guinéen !

Antoine Akoï II Sovogui  Jeudi, 01 Novembre 2012 17:38

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SOVOGUI_Antoine_Ako_01La fin des années 80 et le début des années 90 ont été marqués par de grands bouleversements géopolitiques planétaires. Le mur qui séparait Berlin en parties Ouest et Est, s’effondrait le 10 novembre 1989, sous la poussée hystérique des Allemands des deux zones. Ce vaste mouvement sans précédent dans l’histoire atteindra sa plus haute expression par la dissolution de l’Union Soviétique le 26 Décembre 1991, par Déclaration No 142-H du Soviet Suprême. 18 mois avant, lors de la conférence de la Baule tenue le 20 Juin 1990, le président Français Mitterrand conditionnait désormais l’aide de la France aux ex-colonies d’Afrique, à leur adoption de la démocratie. En fait, cette position de la France allait dans le sens du changement qui s’opérait de par le monde. En respect de cette décision de l’ex-métropole, le General Lansana Conté, faisait « adopter » la Loi Fondamentale de la Deuxième République, le 23 décembre 1990. Cet instrument instituait la démocratie en Guinée en autorisant le multipartisme et la liberté de presse, entre autres.

Malheureusement, depuis l’initiation de cette démocratie en Guinée, une silencieuse instabilité politique s’y développe. Elle s’est accentuée avec le décès du General Lansana Conte en 2008 avec l’irruption inconstitutionnelle du CNDD sur la scène ; puis cette instabilité s’est envenimée pendant et après les présidentielles de 2010. Cette précarité sociopolitique fragilise l’Etat Guinéen, et prolonge le marasme économique dans le pays. Vu sous la perspective de la dynamique des systèmes, il s’avère que le mal est enraciné dans notre pratique de la démocratie dite « présidentielle ». C’est la philosophie et le mécanisme de fonctionnement de ce modèle qui ne cadrent pas avec la sociologie politique guinéenne. Pour un rappel, notre démocratie « présidentielle », a été calquée sur celle de la 5ème République Française de 1958. En fait, dans sa conception originelle ce modèle fait du président de la république, même dans les civilisations politiques avancées, la référence du pouvoir.

Cette concentration du pouvoir présidentiel devient plus forte lorsque ce type de régime est transposé dans les pays africains, comme la Guinée. Le pouvoir y devient si immense qu’il enivre et transforme les présidents pratiquement en roitelets qui se hissent au-dessus des institutions républicaines. C’est conscient de ce pouvoir de « président africain» que Lansana Conté lancera les loubards contre les Malinkés, après le coup d’Etat manqué de Diarra Traoré, en 1985. C’est sous la couverture de ce pouvoir qu’il cassera, en 1995, les résidences de Kaporo Rails, dont les propriétaires étaient majoritairement des Peuhls. C’est grisé par ce pouvoir qu’il assassinera cinq « Forestiers » dont le professeur Julien Pokpa Onivogui, le 30 novembre 2000 ; aussi, c’est sous l’effet de ce pouvoir fascinant de « chef d’Etat africain» que Dadis Camara endossera la tuerie de plus de 150 manifestants, le 28 septembre 2009.

Donc, vu de la surface, on est enclin à en vouloir aux présidents successifs. Mais dans son essence, le mal guinéen résulte du système de gouvernance en vigueur : la démocratie présidentielle. C’est pourquoi, dans l’état actuel, ce n’est pas un président qu’il faut changer mais plutôt le système de leadership. Les Guinéens doivent adopter un type de démocratie qui cadre avec leur perception du pouvoir et de son exercice. La solution n’est pas pour autant si difficile. En fait, il existe plusieurs types de démocraties : A l’une des extrêmes de ces modèles de démocratie, il y a le type de « Westminster » et à l’autre extrême, il y a celui de démocratie de consensus ou « consociationalisme ». Chacun de ces deux types offre des caractéristiques particulières.

Le type « Westminster » induit, par sa nature même, la division des acteurs en gagnants contre des perdants, à l’issue de chaque élection. Contre toute logique sociale le candidat qui gagne 51% des voix impose son dictat sur les 100% de l’électorat. Le type de démocratie présidentielle guinéen relève de ce modèle. Dans le climat de démocratie embryonnaire que connait la Guinée, le modèle présidentiel catalyse une poussée centrifuge qui désintègre le tissu social et exacerbe la lutte d’intérêts ethno-régionaux. En conclusion, il est mieux indiqué pour les pays à fort taux d’homogénéité ethnique ou religieuse, ou pour les pays à vieille culture politique.

Quant à la démocratie de consensus, elle a pour objectif essentiel la mise en place d’un gouvernement national composé de cadres qui représentent les ethnies et/ou confessions du pays. Dans le contexte guinéen, par exemple, ce serait un nombre équitable de représentants de chacune des quatre régions naturelles qui formeraient ce directoire politique. C’est cette équipe qui, par voie de concertations, de négociations et de compromis, prendrait les décisions d’intérêts nationaux. La Suisse, les Pays-Bas, la Belgique, le Liban, parmi tant d’autres, pratiquent des variantes de la démocratie de consensus.

La démocratie de consensus, si elle était appliquée en Guinée, induirait une force centripète qui favoriserait l’intégration politique des populations de nos quatre régions naturelles. Cette unification renforcerait notre Etat et surement engagerait notre pays sur la voie de la stabilité politique. En fait, dans son mécanisme de fonctionnement le « consociationalisme » est plus démocratique que le modèle dit « présidentiel ». Il assure une participation effective des populations dans les enjeux politiques. Aussi, les candidats sont plus proches des électeurs par la voie de votes directs. C’est pourquoi, la démocratie de consensus s’appelle aussi la démocratie « directe ». En outre, ce modèle assure la décentralisation du pouvoir et implique les populations dans la gestion de leurs communautés, à partir de la base (régions, villes, etc.). Elle fait d’elles des sujets actifs de leurs politiques de développement communautaire. Par contre, le régime présidentiel centralise le pouvoir et fait des populations des objets passifs de la politique du président et, dans une certaine mesure, de son gouvernement.

Des experts en sociologie politique, comme Arendt Lijphart des USA, Kris Deschouwer de Belgique et Rudy Andeweg des Pays-Bas, recommandent la démocratie de consensus pour les pays multi-ethniques et pluriconfessionnels. Par exemple, la Suisse qui abrite des Suisses allemands, Suisses italiens, et Suisses français ; et où le catholicisme, le protestantisme et l’islam sont pratiqués, a adopté le consociationalisme. A cause de ce facteur de diversification démographique, il est donc plus approprié pour la Guinée qui abrite: les Djakankés, Landoumah, Mikhiforèh, Nalous et Soussous, en Basse-Côte ; les Peuhls et assimilés en Moyenne Guinée; les Malinkés et assimilés en Haute Guinée ; et les Kissi, Koniaka, Kônôn, Kpêlêh, Lélé, Mania, Manon et Toma, au Sud Guinée.

Cette diversité démographique induit une pluralité d’échelles de valeurs qui catalyse la lutte hégémonique inter-ethnique dans notre pays. Cette dynamique transparait dans le positionnement des partis politiques sur le territoire national : l’UFDG est fortement implantée en Moyenne Guinée ; l’UPG a une assise dans le Sud-Guinée ; le PEDN et le RPG se partagent la Haute Guinée ; l’UFR et la NGR ont pour base la région côtière. Dans nombre de cas, les relations entre les leaders de ces partis relèvent plus de l’inimitié que de l’adversité politique. Bref, la pratique démontre que la démocratie présidentielle n’est pas convenable pour notre pays. Son mécanisme d’acquisition du pouvoir et de son exercice sème la division au sein de nos populations. En plus, elle affaibli notre Etat, et englue notre économie dans un marasme structurel.

Mais le « consociationalisme », malgré les avantages vérifiables qu’il offre à la Guinée, se heurtera à la résistance de certains intérêts individuels et régionaux. C’est pourquoi, il faudrait à notre pays un modèle qui garantisse l’indivisibilité de la République de Guinée. En fait, l’adoption du consociationalisme en Guinée ne pourrait se faire qu’avec un changement de mentalités de la classe politique. Aussi, il faudrait insuffler de nouvelles perspectives sociopolitiques dans le mental des citoyens des quatre régions naturelles. Cette transformation de mentalités se ferait par voie d’information et de formation des citoyens.

Il est certain que la démocratie de consensus apporterait la stabilité politique à la Guinée par l’inclusion de représentants de chacune des régions dans l’appareil de l’Etat. Des pays qui étaient en proie aux rivalités politiques y ont trouvé la concorde. Par exemple, il y a les Wallons et les Flamands de Belgique qui, en adoptant la démocratie de consensus en 1993, ont mis un terme à leurs différends politiques. Le Liban a calmé l’animosité inter-religieuse qui a fait des milliers de victimes entre les musulmans et chrétiens, en adoptant le modèle de démocratie de consensus.

C’est pourquoi, les acteurs politiques guinéens de toute tendance devraient réorienter leurs efforts de changement vers la reformulation du système de leadership. Mais cet effort devra s’amorcer le plus vite pour assurer l’institution d’une démocratie effective dans le pays. Car, comme le disait Roland Dumas, à la fin de la conférence de la Baule, le 20 Juin 1990, « il n’y a pas de développement sans démocratie ».


Antoine Akoï II Sovogui

 
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