Alpha O. Barry Jeudi, 02 Août 2012 10:19
Madame la Présidente du CNT,
Vous étiez en janvier-février 2007, avec feu Dr. Ibrahima Fofana et vos autres collègues de l’Inter-Centrale Syndicale, à l’avant-garde d’un processus de rupture historique, une révolution avec toutes les forces vives de la Guinée. La révolution guinéenne était en effet partie bien avant le printemps arabe.
Mais les forces de défense et de sécurité guinéennes, contrairement aux armées tunisienne et égyptienne, et à l’instar d’une minorité fasciste au sein des armées libyenne hier et syrienne aujourd’hui, se sont rangées du côté de l’oppression et contre leur peuple.
Vous aviez aussi commis la faute, à l’occasion du compromis arraché au Général Lansana Conté de nommer un Premier ministre Chef du gouvernement sur une « short list » élaboré par les forces vives, de ne pas faire suspendre la constitution et d’ouvrir une transition.
Cette situation permit à l’armée d’être en embuscade et de se saisir du pouvoir à la mort du Général Lansana Conté. Nous subissons depuis, une transition chaotique et interminable malgré l’élection en novembre 2010, d’un membre des forces vives comme président de la République.
Les élections législatives auraient dû se tenir six (6) mois après l’investiture du président et clôturer ainsi la transition. Bientôt deux (2) ans après celle-ci, la Guinée est encore dans des débats techniques et la surenchère concernant la CENI, la révision du fichier électoral et le chronogramme des élections.
Après l’échec du dialogue politique sous l’égide de votre vice-président, et les rapports du PNUD et de l’OIF, et en raison de la fin prochaine du mandat de l’actuelle CENI, il est grand temps d’en appeler à votre institution pour arrêter les frais.
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Le président Alpha Condé n’était pas sincère dans son offre de gouvernement d’union nationale à El Hadj Cellou Dalein Diallo. Cette offre était bizarrement assortie de la durée de deux (2) mandatures.
Il aurait prouvé sa sincérité s’il avait accepté la main tendue de Sydia Touré et l’avait engagé à former un gouvernement technocrate de femmes et d’hommes neufs après son investiture.
Ceci lui aurait permis d’user de la pole position de ce dernier en Basse-Guinée au premier tour de la présidentielle pour le réconcilier avec ses adversaires du Moriah et rassembler ainsi toute la Basse-Côte sous sa présidence. Il aurait pu de la même façon consolider son électorat avec celui de Lansana Kouyaté en Haute-Guinée en confiant à celui-là la direction de la fusion RPG-PEDN-Arc-en-ciel en un grand parti présidentiel. Il aurait pu aussi encourager Papa Koly Kourouma et Jean Marie Doré à faire la même chose pour la forêt et d’allier leur parti au sien pendant les législatives.
Il aurait ainsi pu, dans la foulée de ses six (6) mois de présidence, s’assurer une majorité confortable à l’Assemblée à travers une coalition avec l’UFR de Sydia Touré et l’UPG de Papa Koly et Doré, tout en circonscrivant l’UFDG dans ses 40-44% de suffrages du premier tour de la présidentielle. Il aurait même pu réduire ce score de l’UFDG, s’il avait engagé des gestes réparateurs envers la communauté peuhle : enquête sur les fameux empoisonnements au palais du peuple et indemnisation des déplacés de Siguiri et Kouroussa.
Il aurait ainsi légitimé sa présidence et se serait donné une position confortable pour réconcilier les Guinéens et engager le changement tant clamé. Il aurait pu renforcer cette légitimé et cette position par une main tendue et un statut de chef de l’opposition à El Hadj Cellou. Celui-ci et la majorité de son électorat ont largement démontré leur attachement à la paix à l’issue du second tour.
Madame la Présidente du CNT,
La Guinée a besoin d’un accord politique global pour gouverner une transition apaisée et mettre en œuvre une rupture avec la gouvernance du passé et créer les bases d’une réconciliation nationale durable et les fondations d’un État de droit et d’une construction démocratique. Ceci depuis le compromis du lendemain de la révolution de janvier-février 2007 jusqu’aux louvoiements actuels, tout en passant par l’accord de Ouagadougou.
Il n’est nul besoin de jouer au Robin des Bois et d’engager une confrontation solitaire avec le président Alpha Condé. Il faudrait se prémunir de la constitution de la République, de la loi électorale en vigueur et de l’accord de Ouagadougou que le président Alpha Condé a remis lui-même à jour en tirant trop sur les délais. Il faudrait ensuite engager une démarche collective avec la Cour suprême, le Conseil économique et social, les coordinations régionales et les chefs religieux en vue de relancer et de surmonter l’impasse du dernier dialogue politique.
Mais si l’inclusion de tout le monde est indispensable pour dégager un large consensus national et donner toute leur légitimité aux conclusions du dialogue, il faudrait néanmoins un cadre restreint où vous feriez personnellement la navette entre le président de la République et les principaux leaders des différentes alliances (Collectif, ADP, CDR, FDP) afin de prévenir et éviter les blocages. Vous pourriez vous faire assister dans cette navette par les présidents de la Cour suprême, du Conseil économique et social, et par les chefs religieux.
Vous devriez, avec l’aide du PNUD, étoffer votre secrétariat d’experts. Celui-ci élaborerait les thèmes à débattre et résumerait les conclusions des débats tout en proposant des solutions de sortie des éventuels blocages. Il rédigerait aussi des aide-mémoires pour la navette mentionnée ci-dessus. Ce secrétariat pourrait être piloté par Louncény Fall comme représentant du président de la République, Lansana Kouyaté comme représentant de l’opposition et Issa Ben Yassine Diallo comme arbitre et votre conseiller spécial. Tous les trois (3) ont servi comme représentant spécial des Nations Unies dans des pays en conflit. On pourrait par ailleurs s’inspirer des crises et accords ivoirien, kényan et zimbabwéen et prendre des personnes ressources de ces pays.
Il faudrait par ailleurs demander la facilitation de la CEDEAO et du Groupe des amis de la Guinée car il s’agit de ré-tabler l’accord de Ouagadougou dont l’exécution n’est encore pas terminée.
Certains blocages pourraient nécessiter l’intervention d’un médiateur désigné par la CEDEAO. L’accord de Ouagadougou serait cette fois-ci assorti d’un accord politique global guinéen. Celui-ci devra être garanti par la CEDEAO, l’UA et les Nations Unies.
Il s’agit ici surtout d’empêcher le chaos qui guette la Guinée et de préserver le Président Alpha Condé contre les conséquences de ses propres turpitudes.
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Les crises ivoirienne, malienne et bissau-guinéenne militent en faveur d’une action préventive en Guinée.
L’idée serait de se saisir de la remise à jour de la transition et de l’accord de Ouagadougou par le président Alpha Condé lui-même pour l’obliger à accepter une implication de la communauté internationale, un compromis et un consensus national dans la gestion de sa finalisation.
La pression diplomatique devrait en principe suffire à l’amener à coopérer. Mais son intransigeance habituelle pourrait toujours conduire à des démonstrations de rue et à une crise majeure, genre 28/09/09, voire un coup d’état.
L’accord de Ouagadougou et son pendant, l’accord politique global guinéen, ne se limiteraient plus à des élections législatives dans un climat de paix et de sécurité. Ils couvriraient après celles-ci, la formation d’un gouvernement d’union nationale, quels que soient les résultats, et les débats fondamentaux, au sein de la nouvelle Assemblée nationale fonctionnant de fait comme une constituante, sur:
L’état actuel de fragilité et de polarisation du tissu social guinéen recommande un accompagnement du pays par la communauté internationale dans ce cheminement vers une rupture avec ses démons et son passé tragique et tumultueux.
Alpha O. Barry