Naby Laye Camara Lundi, 28 Mai 2012 15:14
M. le ministre, il est vrai que dans cette vie, tout est relatif. Rien n’est absolu. Tout change. Cela me rappelle bien le philosophe et sophiste grec, Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses ». C’est le relativisme : Il existe une vérité pour toi, une vérité pour moi.
Comme rappel, vous et moi faisions partie d’une des promotions universitaires guinéennes les plus curieuses et avides de liberté. De 1988 à 1992, nous avions démontré aux autorités à cette époque-là, que le moment était venu pour que la vie des étudiants guinéens change de cap. L’amélioration des conditions de vie des étudiants sur le campus, et une réforme des programmes d’étude adaptés au besoin du marché de travail, formaient l’ossature de nos revendications et de notre combat. Un combat légitime qui fut difficile. Etudiants et lycéens perdirent leur vie, abattus par les militaires. N’est-ce pas qu’on se souvient, en novembre 1990, de cette arrivée musclée des forces spéciales de Lansana Conté de Conakry ? N’est-ce pas qu’on se souvient de cet étudiant originaire de Boké qui fut battu à mort par les « bérets rouges » lorsqu’il tentait d’escalader le mur de l’enceinte universitaire ? Je me souviens aussi de votre rôle dans ces grèves. Vous étiez le grand meneur, le grand rassembleur, le directeur des grévistes. Vous étiez un véritable leader. Quand j’ai appris que vous êtiez nommé ministre de la Jeunesse et de l’Emploi des jeunes, ce ne fut aucunement une surprise pour moi. Le mérite se paye.
Mais lorsqu’on a des responsabilités aussi fortes que les vôtres, il y a parfois nécessité de ne pas oublier d’où l’on vient. En politique, il faut être prudent avec les discours. Sinon, il y a toujours le risque de tomber, tôt ou tard, dans un véritable désagrément. Vous vous souvenez, surement, des discours de Sékou Konaté, recteur de l’université à cette époque. Qui fut, quelques années plus tard, ministre de l’Industrie de Lansana Conté, puis secrétaire général du PUP. Konaté aimait souvent le dire, haut et fort : « ….les étudiants grévistes ne sont que des loubards et des voyous dirigés par les leaders de l’opposition ». Et le ministre de l’Intérieur, d’alors, Alseny René Gomez, n’en disait pas moins : « Des étudiants délinquants qui n’ont aucune envie d’étudier ».
Monsieur le ministre SBS, alias Kempès (votre surnom sur le campus), vous aviez été radié de toutes les universités guinéennes, pour cause d’avoir redoublé la classe. A rappeler qu’à cette époque, le ministère de l’Enseignement supérieur avait établi une mesure qui consistait à radier tout étudiant qui redoublait la classe. Mais en réalité, c’était une mesure contre les grévistes. Ce qui explique, M. le ministre, que vous aviez été injustement empêché de poursuivre vos études universitaires en Guinée.
Le vendredi dernier, le 13 mai, au Palais du peuple, devant les jeunes du RPG-Arc-en-ciel, vous avez tenu un discours tout au moins surprenant : « Il y a des partis loubards dirigés par des leaders loubards. Ils pillent, ils cassent, ils brûlent et ils brisent. Les forces de sécurité n’en sont pour rien. Désormais, jeunes du RPG-Arc-en-ciel, si un jeune loubard dirigé par un leader loubard s’attaque à nous, nous allons le poursuivre jusque chez lui. Ils doivent savoir que le temps de la récréation est terminé. » Vous concluiez, ainsi, M. le ministre.
Tout d’un coup, cela me fit penser aux discours que vous teniez en novembre 1990. Vous étiez étudiant. Devant une centaine d’étudiants sur le campus universitaire de Kankan, et pendant que nous étions entourés par les « bérets rouges », armés jusqu’aux dents, vous disiez et sous des applaudissements, ce petit matin : « N’ayez aucune crainte parce que nous défendons des causes justes et légales. Certains étudiants ont été tués, ils sont morts en réclamant leurs droits... nous devons poursuivre notre combat sans arrêt. »
M. le ministre de la Jeunesse et de l’Emploi des jeunes, ces jeunes que vous nommez, aujourd’hui, des loubards, réclament seulement leurs droits. Ils craignent que les mauvaises habitudes du passé continuent dans le présent. Ils craignent que les richesses du pays soient profitables seulement à la classe dirigeante. Ils veulent que leur pays connaisse, enfin, les vraies valeurs de la démocratie. Des élections libres dans la transparence et dans l’honnêteté. De la même manière nous réclamions nos droits à l’université, sans être dirigés par aucun leader politique, ces jeunes, en général, sans emploi et sans formation, aucune, en réclament autant et sans aucune pression extérieure.
Vous dirigez un département ministériel, faites en sorte que vous soyez célèbre par la concrétisation de votre programme. En aidant les jeunes à se former et à se trouver du travail, vous feriez mieux que de les considérer comme des loubards. Vous êtes ministre grâce à un parti politique, mais vous devez travailler pour tous les jeunes Guinéens sans nuance de coloration politique.
Lorsque, aujourd’hui, vous défendez les forces de sécurité guinéennes, je me demande si la passion ne fait pas son jeu en vous. Ou bien, peut-être que la théorie du relativisme y serait pour quelque chose : ce qui était vrai hier, peut ne pas l’être aujourd’hui. Ainsi de suite. Dans l’un ou l’autre des cas, je vous proposerais d’apprendre à écouter. Et de réfléchir longtemps avant de prononcer votre discours. Vous soulèveriez moins de tensions.
Naby Laye Camara
Bruxelles