Hadja Hadiatou Baldé-Diallo Mardi, 25 Octobre 2011 18:17
Mardi, 18 octobre, 2011 était le 40e anniversaire des exécutions massives perpétrées le 18 octobre 1971 par la 1ère République.
Cette année, l’Association des Victimes du Camp Boiro avait décidé de célébrer la date aux pieds du Mont Kakoulima, dans la Préfecture de Dubreka, à 40 Km de Conakry, par une cérémonie de recueillement et de prières à la mémoire de leurs parents disparus. Le communiqué était passé plusieurs fois sur les ondes de la RTG, des radios privées, et dans les colonnes de la presse écrite.
C’est ainsi qu’à 11h ce jour-là , près de deux cents personnes composées des membres de l’association (rescapés, veuves et enfants des disparus), des membres des fondations et associations de défense des droits de l’homme, l’Amicale des victimes du 28 Septembre 2009, les amis, sympathisants, la RTG, et les représentants des radios privées et de la presse écrite, se sont regroupés à Kagbelen, à 4 km du lieu de la cérémonie, pour s’embarquer dans un bus et des véhicules personnels, vers le site où devait se tenir le recueillement et les prières. Le cortège prit un chemin cahoteux, contournant des bosses, ou s’enfonçant dans de véritables petites mares, au risque d’y noyer le moteur. On nous regardait avec curiosité. Quelqu’un annonça qu’il s’agit d’un mariage. On les laissa à leurs devinettes.
De la voiture avec El Hadj Kolon, les 2 veuves des disparus, Nadine Bari et Isabelle Ghussein, je regardais le Mont Kakoulima, immense, sombre, qui venait à notre rencontre. Des petits nuages blancs s’accrochent à quelques mètres du sommet, le tout donnant l’effet saisissant d’un énorme chien, couché sur son flanc, faisant face à la ville, tout en savourant des bouffées de fumées blanches de sa pipe allumée. A ses pieds, des maisonnettes colorées éclairent le décor.
Au fur et à mesure que nous nous approchions de la montagne, les nuages disparaissent, et j’eus l’impression d’avoir maintenant l’image d’une grande dame triste, enveloppée d’un énorme châle vert clair et sombre. Toute l’atmosphère est calme et triste. La Dame semble se souvenir de ce qu’elle a vu : les véhicules qui arrivent tard dans la nuit ou au petit matin, débarquant des fournées de gens ligotés, qu’on abat et qu’on jette dans des fosses communes, et dont les râles auraient déchiré les cœurs les plus endurcis, et semblent encore l’habiter. J’entends en pensée son cri d’horreur et d’effroi à la fin de chaque tragédie.
Cela avait commencé en mai 1960, et s’est poursuivi en 1965, puis en 1969, et en 1971… Chaque fois avec le même rituel abject. Toujours au même endroit. Le nombre de personnes semblait le même, sauf en 1965 ou il n’y en avait que 2. Elle connaissait l’emplacement de toutes les fosses communes. La grande Dame est un témoin immuable, et éternel de la cruauté de cette époque.
Le cortège arrive à destination. Tout le monde descend, chacun se secoue, et va chercher une place dans une case en dur aménagée en mosquée. Le président de l’Association des Victimes du Camp Boiro remercie l’assistance pour la forte mobilisation, signe de l’intérêt que chacun porte à cette cérémonie. Puis il lit le programme de la manifestation. La lecture du Coran commence par un groupe choisi à cet effet. Suivent les bénédictions des imams et prêtres que chacun reçoit dans ses mains pour ensuite les frotter sur le visage. Alors les interventions commencent : le président de l’Amicale, un représentant des rescapés du Camp Boiro, une femme porte-parole de l’Association des Victimes du 28 Septembre 2009, le Président de l’OGDH et le représentant de la Fédération des Ligues des Droits de l’Homme. Tous conclurent leurs interventions par la nécessaire réconciliation nationale, évidemment précédée de la Vérité et de la Justice incontournables. A chaque intervention la presse se bouscule. Les caméras mitraillent tout. Les micros jaillissent partout devant chaque orateur. L’émotion est grande. Une femme s’évanouit. On se précipite pour la ranimer.
Après la prière de 14 h, la visite des fosses communes fut l’étape la plus douloureuse pour tout le monde. Beaucoup de femmes pleurèrent sans retenue à la vue de ces simples traces, seules indicatrices du lieu de repos éternel pour tant de personnes innocentes. Étaient-elles mortes tout de suite ? Sommes-nous arrêtés actuellement sur leur tête ? La révolte se lisait sur tous les visages. On entendait crier avec force : « Plus jamais ça !! »
La visite se termina vers 15h30. On s’embarqua dans les véhicules, une grande tristesse habitant tous les visiteurs.
C’était une cérémonie inoubliable.
Hadja Hadiatou