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Conakry, le noir fond du tableau

Ousmane Baldet  Vendredi, 06 Novembre 2015 18:01

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BALDET_Oumar_01Arrivée à Conakry le 1er octobre au lever du jour, je suis accueilli par un 25° de température et une humidité déjà frémissante aux premières heures du matin. Au sortir de l’aérogare, je suis attendu par mon frère puisné et son fils. On traverse la ville dans notre «belle BMW »1 parfois à vive allure, plus souvent dans un cahin-caha qui suggère ce qui se cache derrière la façade des belles artères. A cette heure de la nuit, la circulation est encore faible et les gaz d’échappement n’empêchent pas d’entre-humer les affreuses odeurs des marchés traversés. Je reconnais tout de suite ces odeurs de poubelles à ciel ouvert non collectées depuis des lustres et qui produisent un « compost » encombrant les trottoirs et donnant le sentiment de vivre dans une immense décharge. Ce n’est hélas pas seulement les environs des marchés qui sont ainsi, mais les quartiers aussi. Indigné par l’insalubrité ambiante, il fallut toute la diplomatie de mon frère pour me rappeler que ceci n’est pas nouveau dans la ville de Conakry. « Le pays reste le même, lorsque la situation n’empire pas » me dit-il sagement, « c’est toi qui change mon frère » me rappelle-t-il malicieusement pour clore le chapitre. En effet, depuis le début des années 2000, Conakry est tombée en surpopulation. La ville presqu’ile conçue pour 100'000 personnes pendant la colonisation française s’est muée avec les années en mégapole de près de 3 millions d’habitants avec des équipements publics qui ne suivent pas l’exponentialité des besoins. On se faufile dans les premières lueurs du jour pour rejoindre l’appartement de mon neveu chez lequel j’habite pendant mes séjours à Conakry. Epuisé par le voyage, mais conscient d’être un privilégié, je me laisse bercer par le ronron du climatiseur dont de soudaines embardées annoncent une fin proche. Je m’endors en pensant que c’est mieux que la dernière fois parce que cette fois il y a au moins de l’électricité.

Je suis réveillé vers 10 heures par un tintamarre du diable produit par un haut-parleur dont le son varie entre le râle de l’agonie et le dernier barrissement d’un vieil éléphant. Je me précipite dehors pour m’enquérir de la situation et le voisin m’explique que c’est la campagne pour les élections présidentielles et qu’à ce titre les candidats ont enrôlé des jeunes dans les quartiers pour faire des animations en leur faveur. Ces derniers ont alors déménagé leurs vieilles stéréos dans la rue pour bruiter à qui mieux mieux. Déjà de mauvais poil, je retourne à l’intérieur dans l’espoir de me consoler avec une bonne douche. Pas d’eau au robinet et à la place un sceau en plastique et une demie douzaine de bidons jaunes de 20 litres contenant de l’eau collectée au seul robinet qui coule dans le quartier. Je me saisis d’un des bidons et m’emploie à le renverser dans le sceau vide. Entre le glouglou de l’eau qui s’échappe du bidon et le tremblement dans lequel m’emporte l’exercice, je ne sais ce qui est le plus cocasse. J’ai un vieil oncle qui vit à New York et qui s’est juré de ne plus revenir au pays pour s’éviter le supplice du bidon jaune. Bref, lavé, paré, me voici installé dans la voiture avec mon neveu à destination de Kaloum, le centre administratif de Conakry, vers lequel afflue toute la population active le matin. Les embouteillages s’étalent sur plusieurs kilomètres dans lesquels les Guinéens s’installent avec une patience de Sioux. Les vieilles voitures qui constituent plus de 95% du patrimoine automobile se font la compétition pour charger l’air de toutes les saloperies imaginables. Il y a une étonnante activité économique qui se développe autour des bouchons. Des vendeurs à la sauvette, et depuis récemment des vendeuses aussi, vous proposent toutes sortes de babioles « made in China », des policiers débordés en haillons de tenue en profitent pour faire le contrôle des papiers et délivrer des amendes, des mendiants agressifs rappellent aux victimes des bouchons que leur sort n’est pas le pire, des enfants morveux tendent de petites mains crades en demandant la pitance et en s’attardant devant les quelques rutilantes limousines et autres 4X4 qui trônent insolemment dans ce capharnaüm. Des portraits géants du Président, candidat à sa propre succession, trônent au-dessus de la mêlée, dans un mélange de style mi Hollywood, mi Kim il Sung qui traduit à merveille la « démo-crature » naissante dans le pays. La plus audacieuse de ces affiches de campagne est nichée au milieu des poubelles et affirme sans pâlir : « La Guinée en marche » !!! L’humidité et la chaleur s’ajoutent au spectacle et font monter les tours de mon cerveau qui produit dans le désordre de l’apathie, de l’agressivité, du désabusement et de la compassion. Heureusement que, par la magie de l’effet placébo, mon cœur, que mon médecin a qualifié de normal lors de mon dernier contrôle, encaisse et tient bon.

A bout d’émotions fortes, j’arrive enfin au bureau du juge avec lequel j’avais rendez-vous à Kaloum. Il me reçoit dans un bureau glacial à l’hygiène douteuse dont les piles de dossiers entassés sur la table désarçonneraient le plus futé des archivistes. Le « zéro papier » n’est pas encore arrivé en Guinée où au contraire, le statut des bureaucrates s’apprécie à l’aune des piles de papiers exhibées. N’ayant évidemment pas retrouvé mon dossier dans son fatras, ce cher Monsieur promet de me rappeler dans les meilleurs délais. Je sors de ce bureau transi de froid – la climatisation fait également partie des attributs des privilégiés ici – et convaincu que ce n’est ni cette fois ni dans ce « petchi »2 que seront démêlés les nœuds de mon abracadabrante histoire de maison de famille dont je vous épargnerai le récit. Je maudis le système judiciaire guinéen, qui est sans doute la plaie la plus béante du pays, et m’engage au hasard dans les rues de Kaloum. Transpirant comme un … bœuf – Conakry a 75% d’humidité en cette saison – je gambade dans les détritus charriés par les dernières pluies pour m’engouffrer au « Mille pattes », un maquis chic situé au bord de la mer et fréquenté par les « branchés » de la ville. Une « Skol » fraiche me remet les idées en place et me rappelle que pour m’épargner la honte de vous faire déserter ma chronique, je dois cesser de vous parler de Conakry. J’ai promis de vous parler de beauté et non des plaisirs de bidonville. Bien que, bien que, paradoxalement, dans ces taudis, l'apaisante attitude des habitants, leurs beaux boubous africains fièrement arborés, leurs rires éclatants, leur drôlerie et leur indolence à faire pâlir une maman-éléphant vous font vite oublier les ordures qui jonchent les trottoirs et vous entrainent dans une euphorie qui sue bon et soulage des coinçages qui nous étouffent tant en Occident.

Alors rendez-vous bientôt pour mettre de la lumière sur ce boueux fond de toile.


Ousmane Baldet

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1 En fait une vieille guimbarde que j’avais acheté d’occasion en Suisse, roulé 10 ans et que j’étais obligé de changer parce qu’elle ne passait plus la visite technique.

2 Expression suisse courante dans le pays de Vaud et qui signifierait désordre en italien.


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