Imprimer

Pulaaku : Une rencontre inédite entre un silatigui et un éminent soufi

Boubacar Doumba Diallo  Samedi, 08 Octobre 2011 18:26

Facebook

 

DIALLO_Boubacar_Doumba_01C’est à la relecture d’Amkoullel, célèbre ouvrage d’Amadou Hampâté Ba que l’idée m’est venue de présenter cet extrait du livre à l’intention des internautes qui je l’espère sauront d’après Rabelais en extraire « La substantifique moelle ». Pathé Poullo Diallo, le grand-père maternel d’A Hampaté Ba était un silatigui, le titre le plus envié auquel peut prétendre un poullo dans l’initiation au pulaaku. Attiré par l’appel à l’Islam d’Elhadj Omar Tall Al Foutiyou, il abandonne tout pour le suivre. Qui est Elhadj Omar ? C’est une des plus grandes figures du 19e siècle, un érudit, un soufi, un conquérant, un résistant, un bâtisseur de deux empires, l’un temporel disparu, l’autre spirituel qui continue de rayonner sur toute l’Afrique et même au-delà des mers :la tidjanya. Son ouvrage intitulé Ar Rimah (Les lances) est un traité de soufisme qui demeure jusqu’à ce jour le commentaire inégalé du Diawarial Maani, l’ouvrage mère laissé par la maître de la voie, Cheick Ahmad Tidjani. A 10 ans tout au plus Elhadj Omar a fini de mémoriser le Coran. Il maitrise l’arabe et plus tard se rend au Fouta Djallon auprès du cheick Abdoul Karim qui l’initie à la voie tidjani et lui enseigne le sayfiyou. A 23 ans il entreprend le pèlerinage à la Mecque. A Médine, il étudie pendant quelques années auprès du Cheick Mohammad Al Ghali un disciple direct de Cheick Ahmad Tidjani. Au retour, il séjourne à Sokoto, puis au Macina avant de parcourir le Fouta Djallon théocratique. Il y rencontre les grands érudits Thierno Samba Mombeya et Thierno Sadou Dalein avec qui il eut des échanges restés célèbres. Nous y reviendrons dans le cadre d’un autre article si Dieu le veut.

Après s’être retiré à Dinguiraye, ville fortifiée et citadelle imprenable qu’il a bâtie, Elhadj Omar se prépare méthodiquement à la guerre en éduquant ses milliers de disciples issus de diverses ethnies, achète des armes en Sierra Léone et en Gambie, fabrique de la poudre en quantité, se dote d’un trésor de guerre( l’or extrait du Bouré),se dote d’une cavalerie d’élite, forme des milliers de soldats pieux, héroïques et disciplinés… Dinguiraye devient aussi un grand centre religieux et abrite une grande mosquée, haut lieu de la tidjaniya jusqu’à ce jour. Désormais la cité de Dinguiraye est crainte et respectée de tous ses voisins.

Certains se demanderont pourquoi j’aborde ce sujet et présente cet extrait de Amkoullel ? Ma réponse sera sans ambigüité. Depuis bientôt trente ans, Elhadj Omar est mon modèle après le Prophète Mohamed. Depuis 24 ans je pratique assidument et quotidiennement le wird tidjani. Elhadj Omar incarne le leadership auquel j’aspire pour la jeunesse africaine : il est à la fois un maitre spirituel et un grand homme d’action, politique et militaire. Ce n’est donc pas demain la veille que je changerai d’avis. Islamité et pulaaku conjugués à la modernité c’est mon crédo. «  Dire ce qu’on envie de dire, voir qui on a envie de voir et aller où on a envie d’aller  », c’est l’autre crédo de liberté et de dignité auquel je tiens. Et pardessus tout Dieu est mon seul Maître !

J’espère qu’après avoir lu cet extrait de Amkoullel, les internautes, comprendront mieux mes profondes motivations lorsque j’aborde les thèmes de renaissance spirituelle, de cosmogonies peule, bambara, dogon…, de la Déclaration des Chasseurs du Mandé et du pulaaku. Dans leur lutte armée, Karamoko Alpha mo Timbo, Elhadj Omar Tall, l’Almamy Samory Touré… ont tous eu pour bannière l’Islam, et ont prêché un discours universaliste. C’est à la conquête de l’Afrique et du monde qu’il faut aller avec des idées justes, généreuses et véridiques afin d’extirper l’ignorance, l’impunité, l’exclusion, la dictature et l’oppression…Mais d’où viennent les idées justes ? Elles viennent du Coran et des autres livres révélés, des sagesses du monde entier et de la science. Sortons tous de nos ghettos ethniques respectifs !

«  Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant qu’il ne change pas ce qu’il y a en lui-même  » (Coran, sourate 13)

Deux hommes, l’éminent savant Elhadj Omar imprégné du tawhid et le silatigui Pâté Poullo pétri de pulaaku vont conjuguer leurs forces «  pour balayer les terres  » (fittougol leydhé).

A présent donnons la parole à notre père Amadou Hampâté Ba qui va nous relater la rencontre peu banale entre son grand père maternel Pâté Poullo et Elhadj Omar.

BA_Amadou_Hampate_01C’est un extrait d’Amkoullel :

Mon grand-père maternel Pâté Poullo

Au sein de l’armée toucouleure qui pénétra, victorieuse, dans Hamdallaye, se trouvait un Peul du Fouta Toro qui, jadis, avait tout quitté pour suivre El Hadj Omar. Il s’appelait Pâté Poullo, du clan Diallo, et c’était mon futur grand-père maternel. J’entendrai souvent conter son histoire.

Peul pasteur de haute brousse de la région du Dienguel (Sénégal), Pâté Poullo était un silatigui3, c’est-à-dire un grand maître en initiation pastorale, sorte de prêtre du culte et, à ce titre, chef spirituel de toute sa tribu. Comme tous les silatigui, il était doué de facultés hors du commun : voyant, devin, guérisseur, il était habile à jauger les hommes et à saisir le langage muet des signes de la brousse. Bien que jeune, c’était un homme jouissant d’une situation éminente dans son milieu. Mais un jour, lors d’un voyage, il eut l’occasion de voir et d’entendre El Hadj Omar, grand maître de la confrérie islamique Tidjaniya4, qui effectuait alors une tournée dans le Fouta Toro.

Dès son retour au pays, Pâté Poullo convoqua ses frères, ses principaux parents et les représentants de la tribu et leur confia son intention de tout abandonner pour suivre El Hadj Omar. « J’ai d’abord voulu vous en demander la permission, leur dit-il. Si vous acceptez, je rachèterai mon départ en vous laissant tout mon troupeau. Je partirai les mains vides, sauf mes cheveux qui sont sur ma tête et les vêtements que je porte. Quant à mon bâton de silatigui, avant de partir je le transmettrai rituellement à celui qui est le plus qualifié pour en hériter. »

La surprise de ses parents fut grande, mais finalement tous lui donnèrent leur accord : « Suis ton chemin et va avec la paix, rien que la paix ! » Et c’est ainsi que mon grand-père, abandonnant richesses, troupeaux et pouvoir, muni d’un simple bâton de berger, prit la route pour rejoindre El Hadj Omar.

Lorsqu’il le retrouva, dans une ville dont j’ai oublié le nom, il se présenta à lui : « Cheikh Omar, j’ai entendu ton appel et suis venu te rejoindre. Je m’appelle Pâté Poullo Diallo et suis un « Peul rouge », un Peul pasteur de la haute brousse. Pour me libérer, j’ai laissé à mes frères tout mon troupeau. J’étais riche autant que peut l’être un Peul. Ce n’est donc pas pour acquérir des richesses que je suis venu vers toi, mais uniquement pour répondre à l’appel de Dieu, car un Peul ne laisse pas son troupeau pour aller chercher autre chose.

« Je ne suis pas venu non plus auprès de toi pour acquérir un savoir car en ce monde tu ne peux rien m’apporter que je ne sache déjà. Je suis un silatigui, un initié peul. Je connais le visible et l’invisible. J’ai, comme on dit, « l’oreille de la brousse » : j’entends le langage des oiseaux, je lis les traces des petits animaux sur le sol et les taches lumineuses que le soleil projette à travers les feuillages ; je sais interpréter les bruissements des quatre grands vents et des quatre vents secondaires ainsi que la marche des nuages à travers l’espace, car pour moi tout est signe et langage. Ce savoir qui est en moi, je ne peux l’abandonner, mais peut-être te sera-t-il utile ? Quand tu seras en route avec tes compagnons, je pourrai « répondre de la brousse » pour toi et te guider parmi ses pièges.

« C’est te dire que je ne suis pas venu à toi pour les choses de ce monde. Je te prie de me recevoir dans l’islam et je te suivrai partout où tu iras, mais à une condition : le jour où Dieu fera triompher ta cause et où tu disposeras du pouvoir et de grandes richesses, je te demande de ne jamais me nommer à aucun poste de commandement, ni chef d’armée, ni chef de province, ni chef de village, ni même chef de quartier. Car à un Peul qui a abandonné ses troupeaux, on ne peut rien donner qui vaille davantage.

« Si je te suis, c’est uniquement pour que tu me guides vers la connaissance du Dieu Un. »

Très ému, El Hadj Omar accepta les conditions de mon grand-père et fit procéder à la cérémonie de conversion. Et jamais en effet, tout au long de sa vie, mon grand-père n’accepta ni honneurs ni fonctions de commandement. Entre les deux hommes se noua une alliance purement spirituelle, qui se doubla bientôt d’une profonde amitié. Pour lui témoigner sa confiance, El Hadj Omar affecta Pâté Poullo à la garde et à l’entretien de son petit troupeau personnel hérité de sa mère peule, troupeau qui le suivait partout et dont il tirait, avec le fruit de ses leçons d’école coranique qu’il n’abandonna jamais, la nourriture et l’entretien de sa propre famille.

A partir de ce jour, enrôlé sous la bannière d’El Hadj Omar, Pâté Poullo le suivit dans tout son périple vers l’est. Et c’est ainsi qu’un jour de l’an 1862 ils pénétrèrent en vainqueurs à Hamdallaye, la capitale de l’Empire peul du Macina fondé quarante-quatre ans plus tôt par Cheikou Amadou. El Hadj Omar y restera deux ans. Au cours des neuf derniers mois, tous ses ennemis (Peuls, Kountas de Tombouctou et autres) se coalisèrent pour l’assiéger. Leurs armées, qui campaient autour du solide mur d’enceinte qu’il avait fait édifier pour protéger la ville, ne laissaient rien passer. Le blocus fut implacable, la famine atroce. Les Toucouleurs en furent parfois réduits aux pires extrémités.

C’est au cours de cette période dramatique que Pâté Poullo, grâce à quelques gouttes de lait, se lia d’amitié avec un neveu d’El Hadj Omar, Tidjani Tall (fils d’Amadou Seydou Tall, le frère aîné d’El Hadj Omar), dont nul ne soupçonnait encore qu’il deviendrait plus tard le nouveau souverain du royaume toucouleur du Macina, qu’il fonderait la ville de Bandiagara où je suis né et qu’il jouerait un rôle capital dans l’histoire de ma famille, tant paternelle que maternelle ‒ influant indirectement sur ma propre destinée.

Un jour, pendant le siège, une vache laitière, trompant la vigilance des soldats ennemis, parvint à approcher de l’une des portes du mur d’enceinte. On la fit aussitôt entrer dans la ville où elle fut tout naturellement confiée aux bons soins de Pâté Poullo. Chaque nuit, celui-ci sortait de la ville sans se faire prendre et allait chercher de l’herbe dont il nourrissait la vache. Et le matin, après avoir trait la bonne bête, il apportait une grande calebasse de lait à El Hadj Omar, qui partageait la précieuse boisson entre les membres de sa famille, lui-même et Pâté Poullo. Mais mon grand-père avait pris l’habitude de porter chaque fois, caché dans une petite outre, un supplément de lait à Tidjani dont il avait, grâce à ses facultés étranges, lu la destinée sur les traits de son visage. « Voici le reste de lait de ton père5 El Hadj Omar, lui disait-il. Bois-le, tu hériteras de lui. » Et Tidjani buvait. C’est ainsi que naquit entre eux un lien solide, fondé sur l’affection et la reconnaissance, et qui, par la suite, ne se démentit jamais.

Lorsque, en 1864, la situation devint insoutenable, El Hadj Omar décida d’envoyer au-dehors son neveu Tidjani pour chercher du renfort. Il lui recommanda de se rendre à Doukombo, en pays dogon, auprès de son ami le notable Ellé Kossodio, afin de demander à ce dernier de l’aider à recruter une armée de secours. Il lui remit une grande quantité d’or pour faciliter son entreprise et désigna trois soldats toucouleurs pour l’accompagner. Puis il appela mon grand-père : « Pâté Poullo, pars avec Tidjani. Tu lui seras plus utile qu’à moi. Tu m’as promis, jadis, de « répondre de la brousse » pour moi. Aujourd’hui, je désire que tu « répondes de la brousse » pour Tidjani. Sors avec lui et sois son guide, son éclaireur. Assure-toi que la route est sans danger, puis reviens lui dire ce qu’il doit faire. »

El Hadj Omar prit alors les mains de Tidjani, les mit dans celles de Pâté Poullo et lui dit : « Considère Pâté Poullo comme ton père, au même titre que moi. Il sera pour toi et tes compagnons l’œil et l’oreille de la brousse. Tout ce qu’il te dira de faire, accepte-le. S’il vous dit de camper, vous camperez. S’il vous dit de décamper, vous décamperez. Tant que vous serez dans la brousse, suivez strictement ses conseils ; mais dès que vous serez dans une cité, ce n’est plus son domaine, l’initiative te reviendra. Je vous confie chacun l’un à l’autre, et tous les deux à Allâh, qui ne trahit jamais. »

A la faveur d’une nuit profonde, le petit groupe, guidé par Pâté Poullo, réussit à sortir de Hamdallaye et à franchir les lignes ennemies sans se faire repérer. Bientôt ils parvinrent sans encombre à Doukombo, chez Ellé Kossodio. Celui-ci commença par conduire Tidjani chez le grand chasseur dogon Dommo, installé sept kilomètres plus loin au cœur d’une grande plaine en forme de cuvette, en un lieu appelé, « la grande écuelle », car les éléphants avaient coutume de venir s’y désaltérer. C’est en ce lieu que Tidjani fondera plus tard la capitale de son royaume qui sera appelée par les Toucouleurs Bannyagara et retranscrite un jour dans un registre par un fonctionnaire français sous la forme de Bandiagara, nom qui lui restera.

C’est à cette occasion, je pense, que se situe l’anecdote à laquelle fut mêlé mon grand-père, et qui joua un rôle dans le choix futur de ce lieu par Tidjani.

Selon son habitude, Pâté Poullo était parti explorer la brousse aux alentours. Quand il revint, il trouva Tidjani en train de se reposer sous l’ombre d’un grand balanza au feuillage touffu, alors qu’un peu plus loin se trouvait un petit balanza dont le maigre feuillage laissait largement passer le soleil. Poussé par son inspiration, Pâté Poullo s’écria : « Comment, Tidjani ! Ton père El Hadj Omar est à l’ombre (prisonnier, privé de moyens d’action) et toi aussi tu es assis à l’ombre ? Qui va donc se mettre au soleil pour vous deux ? Lève-toi et va t’asseoir sur la pierre qui est au pied du petit balanza que tu vois là. Ce n’est pas pour toi le moment de te mettre à l’ombre, mais au soleil. » (En peul « se mettre à l’ombre » signifie que l’on a fini de travailler et que l’on prend du repos ; « être au soleil », c’est être à l’œuvre.)

Tidjani, qui suivait toujours à la lettre les conseils de Pâté Poullo dès qu’il s’agissait des mystères de la brousse, se leva et ramassa sa selle et son harnachement. Les Toucouleurs qui l’accompagnaient s’en offusquèrent : « Vraiment, Tidjani ! Pâté Poullo dispose de toi comme si tu étais son enfant : Lève-toi… assieds-toi par-ci… assieds-toi par-là… » Sans dire un mot, Tidjani alla s’asseoir sur la pierre. Pâté Poullo, qui avait suivi toute la scène, lui déclara : « Tidjani, fils d’Amadou Seydou Tall ! Toi qui as accepté d’aller t’asseoir sur cette pierre, j’ai une chose à te dire : Parole de Peul du Dienguel, un jour, tu fonderas ici une capitale dont toute la Boucle du Niger entendra parler et dont nul, sinon la mort naturelle, ne pourra te déloger. Ce jour-là, je te demanderai de me donner le terrain sur lequel se trouve cette pierre afin que j’en fasse ma concession et y installe ma demeure. »

Quatre ans plus tard, Tidjani installera et développera en ce lieu la capitale de son royaume où il régnera sans partage pendant vingt ans, jusqu’à sa mort. La pierre sur laquelle il s’était assis, bien connue à Bandiagara, se trouve toujours dans la cour de la concession que j’ai héritée de ma mère, qui l’avait elle-même héritée de son père Pâté Poullo.

Mon grand-père expliqua plus tard que si Tidjani était resté ce jour-là à l’ombre du grand balanza, et si la prière de asr (moment de l’après-midi où le soleil amorce son déclin) l’y avait trouvé, jamais il ne serait devenu chef ni n’aurait fondé son royaume à partir de cet endroit. Certes, ce n’est pas là une logique très « cartésienne », mais pour nos anciens, particulièrement pour les « hommes de connaissance » (silatigui chez les Peuls, doma chez les Bambaras), la logique s’appuyait sur une autre vision du monde, où l’homme était relié d’une façon subtile et vivante à tout ce qui l’environnait. Pour eux, la configuration des choses à certains moments clés de l’existence revêtait une signification précise qu’ils savaient déchiffrer. « Sois à l’écoute, disait-on dans la vieille Afrique, tout parle, tout est parole, tout cherche à nous communiquer une connaissance… »


Boubacar Doumba Diallo

Références :

Facebook