Thierno Fodé Sow Vendredi, 07 Octobre 2011 16:53
Dans l’arrière-pays, le marché hebdomadaire est un grand évènement où tout se joue : classiques échanges commerciaux, consultations médicales, rendez-vous galants, séance de levée de coudes aux effluves d’alcool, réparation d’engins roulants, de téléphones portables, départ pour d’autres Préfectures, ou pour la capitale Conakry. D’où l’ambiance indescriptible faite de va et vient, brouhaha d’engins. C’est somme toute une occasion où chacun s’occupe de son petit métier, de son petit business en espérant engranger le maximum de profits. Fussent-ils prohibés par les bonnes mœurs. En attendant la prochaine moisson. Immersion donc dans un jour de marché hebdomadaire qui, vraisemblablement, ne finit point de livrer tous ses secrets.
Samedi dernier, en provenance de la Sous-préfecture la plus reculée et injoignable de Tougué – Kansagui – après celle de Fello Koundouwa, nous voici au cœur de Koyin. La gloire historique. La bruyante. Là , depuis des lustres, converge chaque samedi, un monde fou. A pieds, à vélo, à moto ou en auto. Femmes, hommes et
enfants se rendent au marché hebdomadaire. A la porte d’entrée du centre urbain, la majorité des piétons se retranchent dans des buissons pour troquer les haillons contre les beaux habits. Les jeunes filles et dames s’enjolivent comme si c’était un jour de fête. A la fin de la journée, on inverse les rôles : les habits neufs remplacent les pagnes, camisoles, ‘’baraya’’ ou kaftans en lambeaux. Koyin est synonyme, pour dire tout net, de chacun fait son petit métier, son petit business. On se promène. On traite ses affaires. On mange par-ci, on lève le coude ou sirote son café noir par-là . Ou encore on s’évade à Hoorè Koyin, un lieu plutôt touristique et retranché, où seule la loi de l’interdit n’a pas droit de cité.
Fait plus récent à Koyin, la charge des téléphones portables à partir d’un générateur électrique. Baldé Siguira, casquette vissée sur la tête, installe sa table où est raccordée près d’une vingtaine de prises. Dès les premiers coups du vrombissement de cette source d’énergie, des téléphones portables viennent de partout. Chacun est vite étiqueté et un reçu donné au propriétaire. Sur ce reçu est mentionné nom et prénoms de Baldé Siguira. Mais surtout un règlement difficilement déchiffrable : « En cas de perte du reçu, vous perdriez à la fois le téléphone ou le chargeur ». 1500 GNF est le prix de la charge. Une charge approximative pourrait-on dire. Car, avec la variation de la tension, peu de téléphones se chargent en l’espace de quelques minutes. Vu l’affluence des besoins. Si vous demandez à Siguira combien il gagne par marché hebdomadaire, il sourit, s’affairant dans son sac à dos en train de chercher des chargeurs pour adapter d’autres téléphones. Mais, il cherchera toujours à occulter les questions liées aux recettes. « On cherche le prix du carburant. C’est tout », se résout-il à répondre avec un air malicieux. Mme Lamarana Baldé arrive subrepticement en se frayant un chemin au milieu de la foule agglutinée. Elle susurre quelques mots dans l’oreille du bienfaiteur mercantile : « Ma batterie a été échangée la semaine dernière ici chez toi. On fait comment », s’enquit-elle. « Je n’y suis pour rien », répond sèchement Siguira. Il parait que ce rituel n’effraie plus ce chargeur de téléphones. On apprendra qu’avant même la fin de la journée, tout était rentré dans l’ordre. C’était juste une machination orchestrée par la dame voulant plutôt d’une nouvelle batterie.
Plus loin de ce site qui jouxte le bureau du Sous-préfet, les rabatteurs des taxis et minibus s’activent à gorge déployée. Qui pour aller à Tougué, qui pour se rendre à Kankalabé, qui pour joindre Labé, qui encore pour rallier la Capitale Conakry. Une réelle foire d’empoigne en somme mais qui enthousiasme Alpha : « Quand on remplit un véhicule, nous gagnons entre cinq mille ou dix mille GNF et il arrive qu’on remplisse quatre à cinq taxis ou minibus. Et s’il y a beaucoup de bagages, on n’en gagne plus. » Cap sous le hangar du marché central où produits artisanaux se disputent d’autres victuailles. Le jeune Thierno Marga (du nom d’un petit village environnant), tanne la peau d’une bête. Elle sert à la fabrication de chaussures en cuir. Cigarette en coin, planchette entre les genoux, ce cordonnier par accident en a fait un réel métier d’art. « Je gagne ma vie dans ce que je fais là . Et c’est à travers ceci que j’ai trouvé les habits de fête pour ma fiancée et pour ma maman », témoigne ce jeune aux yeux très rouges.
Juste à la devanture du centre de santé, un grand homme venu de Kansagui. Koto Amadou, étale quelques marchandises sur une table branlante. Il espère faire recette et trouver d’autres piles, bougies, allumettes, etc. pour élargir son business, une fois de retour dans sa sous-préfecture aux allures de bourgade fantôme. Apparemment, c’est le seul étalagiste de Kansagui. On l’a rencontré au niveau de la côte de Thianguel, fier de donner des coups de pédales à son deux-roues. Au niveau du poste de police, un cas d’agression est sur la table. Deux adultes se sont donné des coups le jour de la fête de ramadan. L’un a été grièvement blessé par une bouteille. Il a le visage bandé et tuméfié par endroits. Dans les locaux insalubres de ce poste, deux agents en uniforme s’occupent du dossier… Juste à côté, des mécanos de toutes sortes d’engins font la vidange d’une 505 déglinguée, pendant que les autres se mettent à ronfler une moto. Les réparateurs de transistors aussi s’affairent comme ils le peuvent, sur l’artère principale du centre de la Sous-préfecture. Sur le même axe, des vendeurs ambulants proposent leurs marchandises : chaussures, colliers, cigarettes, etc. Et même des cartes téléphoniques.
Comme quoi, les jours de marché hebdomadaire – souvent sanctionnés par des soirées dansantes – constituent un autre business pour certains habitants de l’arrière pays. C’est leur quotidien. C’est donc bien la vie qu’ils mènent. Et gaîment. A Koyin, les samedis sont sacrés et toujours consacrés aux petits métiers et autres sensations fortes. Si ces jours n’existaient donc pas, il faudrait surtout les inventer.
Thierno Fodé Sow