Thierno Fodé Sow Mardi, 04 Octobre 2011 13:48
A quelque 50 Km au sud-est de l’aride Préfecture de Tougué, sur les pittoresques berges du fleuve de Koloun, une curieuse bourgade aux allures d’une vieille endormie en plein milieu du gué : bienvenue à Kansagui, une des neuf sous-préfectures de Tougué. Ici, sous ces replis du contrefort du Fouta Djallon, c’est comme si la vie s’était impitoyablement arrêtée depuis des lustres. Ce, devant les yeux impuissants et/ou flapis de ses ressortissants. Voyage abyssal au cœur d’une troublante Sous-préfecture orpheline expirant à petit feu.
Nous voici, en cette matinée mi-ensoleillée, mi-nuageuse de cette fin septembre, à bord d’un minibus désarticulé et distillant comme par enchantement des sonorités musicales qui agacent plus qu’elles ne soulagent. Faute de qualité du son. L’engin arrive de Conakry après une bonne nuit de traversée, d’interminables arrêts inutiles et de course folle sur des pistes rebutantes, à vous emmêler un estomac quasi vide. Il stationne enfin au grand soulagement de certains voyageurs, en plein cœur de Kansagui, la bourgade fantôme.
Comme il est de coutume ici, chaque vendredi matin, un ou deux ‘’magbana’’ vient dans cette partie de Tougué avec à son bord quelques passagers de la localité et très souvent, ceux des hameaux avoisinants : Kondjéya, Sangouya, Soulet,… La gare voitures ou ce qui y donne lieu, jouxte l’école primaire du centre, clôturée par une haie, par endroit branlante.
Kansagui, la pauvre orpheline
A un jet de pierre, la résidence récemment réfectionnée du premier responsable de la Sous-préfecture. Cette résidence en permanence fermée n’a ni clôture, ni de limites visibles. La demeure est donc au gré de la divagation des reptiles, du bétail, de la volaille et de tous les autres passants. Cet état de fait n’échappe point au premier visiteur le moins attentionné. Lequel est d’ailleurs vite frappé par la situation d’abandon qu’affiche le logement du sous-préfet et de son bureau.
Quoi de plus normal, se lamentent déjà certains habitants, regrettant de fait l’absence très prolongée – environ un an – à cause maladie, nous dit-on, du premier et gâteux responsable de Kansagui. « Notre bateau ivre est sans commandant de bord », dénonce, très amer un vieil enseignant déjà frappé par les soucis de la retraite. Mâchonnant une noix de cola avec beaucoup d’appétit, cet homme aux rides bien discernables s’empresse de nous présenter le bulletin de santé de la structure sanitaire de Kansagui où officie un amateur, en remplacement d’un infirmier d’Etat, muté par le DPS de Tougué. « Dans ce centre de santé, rapporte l’enseignant, une dizaine de lits neufs sont parqués depuis des années. Ils sont inutilisés à cause de l’étroitesse du local. Les soins sont loin de répondre aux besoins de la population. Contrairement à celui qui était là mais vite ventilé à cause de ses inimitiés avec le DPS. »
A la rentrée de la Sous-préfecture, le collège en ‘’Top 50’’ : un bloc plus ou moins récent fait bon ménage avec le premier édifice en décrépitude et largement dépassé suite à la pléthore d’élèves. Une pléthore qui va s’aggravant à ce jour avec le cuisant échec enregistré au BEPEC. Dans ce collège des élèves sont sans repères. Sans lieux de loisirs. Si ce n’est des salles de classe muées en boîtes de nuit de circonstance. Le sempiternel chantier devant servir de maison des jeunes attend toujours de gros financements pour dépasser le stade de soubassement non encore remblayé. Aucun sport n’est pratiqué à Kansagui. A part ces rares rencontres sporadiques de football.
La vie associative en quête de marques
La vie associative peine à connaître un élan favorable au décollage économique et social. Les jeunes ont leur association timidement fonctionnelle depuis les années 90. Mais l’association des jeunes et amis de Kansagui (AJAK) reste timorée, sclérosée et sérieusement en manque d’inspiration et de poigne. Elle réunit pourtant de nombreux jeunes à Labé, Kankan, N’Zérékoré, Conakry, entre autres. Peut-être, analyse un ressortissant qui a requis l’anonymat, « C’est parce que l’AJAK n’est constituée que d’élèves, d’étudiants, d’enseignants, de chômeurs. Mais surtout de fainéants intellectuels qui refusent de réfléchir… » Les vieux-pères aussi ont leur association.
Et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Chacune des associations s’est claustrée au stade de chantiers impérissables. La première rêve d’une maison de jeunes équipée et multidisciplinaire. Faute de fonds, l’AJAK se tourne cependant les pouces depuis près de trois ans, date de pose de la première pierre. La seconde, elle, songe à une mosquée digne du nom. L’édifice attend encore la finition. Ces deux chantiers hantent l’esprit de tous les ressortissants progressistes de Kansagui. Cette Sous-préfecture n’en manque tout de même pas. Elle regorge tout autant de nombreuses élites disséminées à travers le pays et au-delà des frontières guinéennes. Mais faute d’organisation fiable permettant de cimenter le dynamisme de chacun, fils et ressortissants tombent dans l’indifférence. Une indifférence faite de lassitude mais manifestement préjudiciable à Kansagui.
Le pain, un précieux sésame…
Kansagui, vous avez dit ? Une triste et étrange révélation en somme qui en dit long sur le retard accusé dans cette partie de la Guinée où par ailleurs, vol de bétail et soupçons de sorcellerie cristallisent une sorte de ‘’guerre froide’’. Mais ceci est une autre histoire. Seule évidence en effet, ici, il n’existe ni boulangerie, ni boutique, ni boucherie, ni routes, ni même d’enseignants ou d’aides soignants, etc.
Quand on veut du pain par exemple, le choix est tout simple : consommer une miche vieille de 24 ou de 48 heures. Si l’on en aperçoit. Sinon, il est question d’avaler des kilomètres et cela un jour de marché hebdomadaire (Kollangui, Koyin, Fatako, Sangouya, …) pour trouver fort hypothétiquement le précieux sésame. Et quel sésame ? « De minces tiges blanchâtres bien enfarinées, mal en point et invariablement cramées par endroits », ironise un natif du coin en séjour à Wendou bala, un quartier périurbain (?) situé en contrebas du ‘’centre-ville’’. Et comme si tout cela ne suffisait pas pour ôter la vie à cette Sous-préfecture riche pour autant en ressources du sous-sol, Kansagui est agonisant puisqu'injoignable.
Koyin-Kansagui coupé et …périlleux
Même en 4x4 c’est la croix et la bannière. Koyin-Kansagui, environ 16 Km, constitue un patent calvaire à couper les ressorts, trouer les carters et affecter autres suspensions. Aujourd’hui l’axe est coupé. Les hautes herbes et autres branches ont fait le reste. Plus aucun automobiliste ne l’emprunte. Fait singulier, cyclistes et motocyclistes préfèrent pousser que piloter leurs deux-roues. En cause : boues et gros blocs se disputent le déjà rétréci sentier qu’on appelle ici, par euphémisme, route.
Le village de Thianguel situé entre Koyin-Kollangui est carrément isolé. « Nous risquons en prenant nos motos ou bicyclettes. Mais on n’a pas de choix. Pour nous rendre aux marchés hebdomadaires nos bagages, provisions et autres marchandises pèsent souvent lourd. Soit à l’aller, soit au retour. Les embarquer à bord de ces deux-roues paraît alors plus atténuant. Quitte à pousser.... », explique à voix basse un vieux notoirement exténué, en partance pour le marché hebdomadaire de Koyin. Conséquence de cet axe coupé, les rares transporteurs qui viennent à Kansagui contournent l’axe Koyin Kansagui au profit de Fatako-Kollangui-Kansagui, visiblement plus accessible.
A Kansagui, pour dire tout net, la vie s’est arrêtée et Kansagui ressemble aujourd’hui à une vieille endormie qui ne semble point se réveiller de sa longue torpeur. Reste que le salut, mais surtout le tilt ne peut venir que de ses seuls ressortissants, pour le moment devenus sclérosés mais surtout lassés. Autant donc se creuser pour autant les méninges pour accoucher des projets viables pour le bien de cette vieille endormie : Kansagui, aujourd’hui frappée, on ne dira jamais assez, de plein fouet par une situation d’abandon qui ne dit plus son nom. Un SOS au bénéfice de cette localité estropiée ne serait pour le moins, pas trop emphatique !
Thierno Fodé Sow