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Tolo, mon « Wadja » est parti !

Docteur Aliou 5 Diallo  Mardi, 14 Avril 2015 21:44

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DIALLO_Aliou_5_01Le terme « Wadja Â» est une injure en langue nationale malinké. Malgré mes recherches, je n'arrive pas encore à Ia traduction, ou !’Équivalent, de « Wadja Â» en ou dans une autre langue nationale.

Depuis Ia nuit des temps, il est usant d'entendre, tous lieux et en toutes Stances, exclusivement entre hommes, des injures Mme « Wadja Â» parfois plus grossières, entre membres d’un même groupe d’âge appelé « sere Â», ou entre « cousins à plaisanterie (le « snakouya Â»). Le tout dans une ambiance de chahut, de gros éclats de rire et de railleries. Même en présence des épouses et des enfants. II n'y a aucun venin dans ces insolences dans le « sere Â».

Toto et moi étions d'abord du même quartier Sogbela (aujourd'hui M'Balia). Ensuite, nous avons fréquenté Ia même classe à Ia grande école primaire régionale de Kankan (Kankan Le Koliba). Le directeur de l'établissement était un Français, un adulte sportif, sympathique sur son vélo, du nom de Monsieur Superviel. Dans Ia même période, coloniale, I ‘école des jeunes filles, dans Ia même enceinte de notre école, était dirigée par une institutrice guinéenne appelée Madame lzazy. Le surnom réciproque « Wadja Â» entre Tolo et moi date de cette classe. On s'appelle ainsi jusqu'à Ia veille du rappel de Tolo à Dieu le 18 mars 2015.

Rencontre insolite et une amitié inaltérable de près de 68 ans de deux êtres issus de milieux culturels absolument différents.

Je viens d'une famille peule musulmane installée à Kankan depuis 1929. Mon père, un transporteur, avait cinq (5) épouses dont deux (2) Peules, une Koniaka de Beyla, une Soussou de Kindia, une Malinké de Kankan. Cette maman de Ia grande famille Kaba de Nabaya a été donnée en mariage à mon père à l’époque, par le vénéré Saint Homme Karam 6 Talibi Kaba.

Une fratrie d'une vingtaine d'enfants dont onze (11) sœurs mariées à des Doumbouya, Cissé, Kouyaté, Keita, Condé, Kake, Kaba. Deux frères ont épousé des Kaba.

Tolo, chrétien catholique, venait de Kotizu (ou Kabaro) du cercle (aujourd’hui préfecture) de Macenta pour étudier a Kankan. II y a été reçu au milieu d'autres enfants originaires de Macenta dans Ia famille de Monsieur Kekoura Beavogui, instituteur de notre école : un maitre autoritaire, rigoureux, mais juste, généreux, de taille moyenne. Tolo, sa vie durant, voua à Monsieur Kekoura un véritable culte, et en fit son modèle à imiter. Apres sa licence en lettres à l’Université de Caen {France), Tolo rentra en Guinée pour enseigner en qualité de professeur d'histoire. Comme Monsieur Kekoura, qu'il perdit très tôt, il hébergea et aida, avant son mariage, ensuite avec son épouse, beaucoup de parents et ressortissants de Macenta. Parfois, je le chahutais: Wadja, ta maison me rappelle celle de notre maitre Monsieur Kekoura, à Kankan, une véritable Chine Populaire. Tolo ne se plaignait jamais de cette situation, malgré ses conditions de pauvre enseignant. Plutôt, il souriait, éludait le sujet et nous passions à autre chose. II avait horreur qu'on fit état de ses bonnes actions chez ses parents, ou dans des familles nécessiteuses. Nous n'avons jamais parlé de son papa, ni de sa mère. Pourtant, il aimait rendre visite à mes parents, taquiner ma mère, causer avec mon père, dans notre jeunesse à Kankan, et plus tard quand ceux-ci venaient chez moi à Conakry pour leurs soins de santé.

Tolo était un timide, très réservé, ne supportait pas le « m'as-tu vu ». A I‘école primaire, Tolo était doué dans toutes les matières enseignées, toujours classé parmi les meilleurs de notre promotion, comme : Kelefa Bayo (de Banank6r6da, brillant en mathématiques), Alpkaly Cissé (de Kefinna), Fade Oulen Kaba (brillant élève en français, de Kabada), Mansour Kaba (brillant en mathématiques de Kabada), Sékou Chérif (de Cherifoula, doué en français}, Lansana Sako (de Sogbe, qui nous a quittés pour Beyle, sous Ia tutelle de notre maitre Monsieur Naini Nabe), Lancine Kaba (brillant élève, dit Laye Galant à cause de sa sape raffinée ; aujourd'hui éminent spécialiste de I’Histoire de I ‘Afrique dans les grandes universités américaines), Abdourahamne Kaa (de Banankoroda, aujourd'hui à Ia retraite, et l'un des gardiens du Mausolée de Bembakoro à Banankoroda), Sékou Kaba (ancien commissaire de police), Mory Fofana dit « Démontra Â» (de Farako), Lamine Dyan Kaba (de Kabada), Lamine Kaba dit « Latimore Â» et Mamoudou Kaba dit « Monere Â»  tous deux de Timbonda), Mamadi Cissé (de So Bêla, brillant élève). J'en ai beaucoup omis. Ma mémoire a été peut-être défaillante aussi quant aux noms de quartiers d'habitation de certains de mes camarades. Nous avons perdu nombre d'entre eux comme Tolo aujourd'hui. Que le Tout Puissant et Miséricordieux Allah les accepte tous dans son paradis ! AMEN !

A I ‘école primaire, Tolo était un excellent footballeur de quartier comme beaucoup de nos camarades cités plus haut. En dehors des heures de cours, Tolo, moi et d'autres, chassions aussi, avec nos lance-pierres, et nos frondes les chauves-souris. Celles-ci peuplaient les feuillages touffus des gros baobabs qui bordaient les routes autour de notre école. On se régalait copieusement de ces oiseaux, en les grillant nous-mêmes, en nous cachant derrière les fromagers, à l’insu de nos maitres et de nos parents. Pendant tout notre primaire, Ebola nous a évité par peur à cause de notre méchanceté contre les chauves-souris.

Notre promotion, souvent dans des classes jumelées, eut Ia chance d'avoir été ensemble à I ‘école primaire, par ia crème des instituteurs de l'époque: des pédagogues compétents, dévoués à leur métier, intègres, sévères, justes, soucieux d'obtenir honnêtement, et par le travail, Ia réussite de leurs élèves. Evidemment, c'était le règne des méthodes de !'éducation traditionnelle, c'est­-à-dire le fouet, Ia récitation par cœur des leçons enseignées en classe : histoire, géographie, sciences d'observation, règles de calcul, règles de grammaire et de conjugaison, etc. Parmi nos enseignants, on peut citer : Messieurs Kekoura Beavogul, Mandiouf Soumah, Djiba Kourouma (passionné de photo), Oulare de Faranah, Mamy Kaba (très turbulent en famille, bon vivant et juste ; il m'a surnomme Diallo Foulakenin, et Tolo, Toukoro Wara, pas du tout raciste), Sidikiba Diane, Mamadi Kande, Crosse de Faralako, le vieux Mamadi Keita de Hamana, Bandiougou Condé, etc. lls ont tous rejoint le royaume des cieux avec nos prières, dans Ia certitude d'avoir accompli sur terre, dans le sérieux et le dévouement désintéressé, une mission très noble, à savoir former des hommes utiles à eux-mêmes et à leur société.

Tolo était un grand sentimental un antiraciste achevé : je l'ai vu pleurer à chaudes larmes au décès de Saïdou Maleah Diallo de Labé, son ancien professeur de physique au lycée à Conakry. Pour honorer Ia mémoire de ce dernier, Tolo lui consacra un article de presse émouvant paru dans un numéro de l'hebdomadaire Le Lynx de l'époque.

Entre les deux (2) tours de Ia dernière élection présidentielle en Guinée, Tolo apprit, je me demande comment, Ia tentative de destruction de Ia vieille concession de mon père à Kankan par des hordes de loubards drogues, suite à !'affaire de l'eau contaminée par les Peuls contre les Malinkés au Palais du Peuple à Conakry. Tolo s'affola et me lança : « Wadja, où va Ia Guinée ? II parait que nous avons aussi des camarades de notre classe à Kankan qui seraient les grands idéologues de cette fameuse histoire de « Manden Djallon. Que Dieu protège notre pays ! Â» Tolo salua !'Action des voisins du quartier de Sogbela qui a empêché Ia casse en alertant a temps le « Sootigui Kemo » de Kankan. Ces voisins sont les familles Baro, Kouyaté, Daffe, Keita, Condé, Keita, Touré, Sylla, Kourouma. En 1995, à Ia tribune de I’Assemblée nationale, je fis, en tant que député de I ‘opposition, une critique sévère de Ia crise que vivait I‘Ecole guinéenne. C'était en présence de Madame Aicha Bah Portos, ministre de I’Enseignement préuniversitaire (MEPU) qui venait d'accéder à ce poste. Après mon intervention, j'eus droit immédiatement, dans l'hémicycle, aux chaleureuses félicitations de certains de mes collègues dont notamment les Honorables députés Alpha Condé, Bah Mamadou et Siradiou Diallo.

Tolo écouta Ia retransmission intégrale, en direct, de mon allocution sur les antennes de Ia RTG. II se précipita chez moi pour me féliciter. J'étais absent. II me laissa le mot ci-dessous. Tolo avait Ia modestie et l'honnêteté intellectuelle de reconnaitre Ia valeur des autres, sans aucune discrimination de race, de religion ou d'origine. Tolo était d'une grande curiosité intellectuelle.
 

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Docteur Aliou 5 Diallo
Psycho-sociologue
Ancien député


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