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Fiscalité guinéenne : enfin un dispositif (incomplet!) de contrôle des prix intersociétés
Aboubacar Keita Dimanche, 22 Février 2015 16:14
Traditionnellement, la Guinée appréhendait les transactions internationales impliquant une société établie sur son sol à travers des retenues à la source sur les sommes à payer aux sociétés étrangères (retenues de 10 ou 15 % effectuées par le débiteur guinéen), et la limitation des dépenses liées à certains frais payés à ces sociétés étrangères.
Ce mécanisme, qui a l’avantage d’éviter aux autorités fiscales (comme la Direction nationale des impôts) d’avoir à courir derrière les sociétés étrangères pour recouvrer les impôts dus sur leurs activités en Guinée, comporte un énorme inconvénient : l’absence de dispositif de contrôle des prix auxquels les entreprises liées s’échangent les biens et services.
C’est ce que le législateur a voulu corriger en imposant, depuis le 1er janvier 2014, à toute société établie en Guinée dont le chiffre d’affaires annuel ou la valeur de l’actif brut inscrit au bilan dépasse 175 000 000 000 GNF (soit 20,3 M$), de fournir à l’administration des impôts une documentation permettant de justifier la politique de prix pratiqués (communément appelés : prix de transfert) dans le cadre des transactions réalisées avec des entreprises étrangères liées.
On entend par prix de transfert : les prix auxquels les services, les biens corporels et les biens incorporels sont échangés entre des sociétés liées dans le cadre d’opérations transfrontalières.
Voici un exemple de transaction transfrontalière constitutive de prix de transfert : pour les services de gestion dont elle a bénéficié, Guinée SA, une société de droit guinéen, a payé 10 000 $ à Canco, une société de droit luxembourgeois, qui détient 51 % de ses actions.
Selon les règles en vigueur, cette somme constitue un prix de transfert puisqu’elle a été payée dans le cadre d’une transaction transfrontalière entre deux sociétés liées (Canco détient 51 % de Guinée SA).
À ce titre, et sous réserve de l’atteinte du seuil financier (175 000 000 000 GNF de chiffre d’affaires ou valeur de l’actif au bilan), la société Guinée SA est tenue de fournir à la Direction nationale des impôts une documentation qui démontre que le prix de 10 000 $ payé à Canco est le prix qu’elle aurait payé, pour le même service, à une société avec laquelle elle n’est pas liée. Autrement dit, la société Guinée SA doit démontrer que les 10 000 $ qu’elle a payés à Canco constituent un prix concurrentiel (ou prix du marché).
Ainsi, la règlementation sur les prix de transfert inter sociétés a pour but d’encadrer la distribution des revenus entre les différentes entités d’un groupe à travers le monde, en faisant en sorte que les revenus gagnés dans un pays soient imposés dans ce pays. Car les différences entre les taux d’imposition dans les différents pays créent l’opportunité pour des sociétés liées de transférer des revenus d’un pays ayant un taux d’imposition plus fort vers un pays ayant un taux d’imposition plus faible. Ce genre de planification fiscale, qui a une grande influence sur le taux d’imposition global d’une société, réduit substantiellement les revenus à imposer dans le pays où ils ont été générés.
C’est pourquoi les prix de transfert sont l’un des sujets les plus importants de la fiscalité internationale et font l’objet d’examens de plus en plus minutieux de la part des administrations fiscales du monde entier :
- obligation de fournir une documentation complète sur les prix de transfert;
- documentation à fournir aux autorités fiscales doit leur donner l’information nécessaire pour leur permettre d’effectuer leurs vérifications fiscales;
- contestations de plus en plus fréquentes de certains aspects de l’analyse économique;
- imposition d’importantes pénalités si la documentation de prix de transfert n’est pas produite, etc.
Ces exigences requièrent des multinationales, qui souhaitent se doter d’une politique de prix de transfert, de procéder à un recensement (qualitatif et quantitatif) de l’ensemble des échanges entre l’entité locale (la filiale) et les autres sociétés du groupe (société mère et/ou autres filiales). En principe, un tel recensement comporte une double analyse :
- une analyse fonctionnelle qui vise à définir le profil fonctionnel de l’entité locale, c’est-à -dire : ses fonctions assumées, ses risques supportés et ses actifs détenus ; et
- une analyse économique dont le but est de sélectionner une méthode de prix de transfert permettant de justifier le caractère pleinement concurrentiel de la politique de prix de transfert appliquée par le groupe.
Donc, l’introduction d’un dispositif de prix de transfert dans notre système fiscal constitue une avancée majeure pour lutter contre l’évasion fiscale. D’ailleurs, ce dispositif fait partie des recommandations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (l’OCDE) aux États qui veulent contrer les planifications fiscales visant à transférer leurs revenus imposables vers des pays à fiscalité plus avantageuse.
Toutefois, le dispositif mis en place par la Loi de finances 2014, adoptée par le Conseil national de la transition (CNT), est très incomplet. On pourrait même dire qu’il est inapplicable en l’état. Car contrairement aux autres pays africains (Sénégal, Gabon, Cameroun, etc.), qui l’ont également introduit dans leur législation ces dernières années, la loi guinéenne ne fournit aucun détail sur le contenu de l’obligation documentaire qui pèse sur les entreprises concernées.
De même, il n’y a aucune référence à la base de données que les entreprises concernées peuvent/doivent utiliser pour effectuer l’analyse économique comparative préalable à la rédaction d’une documentation de prix de transfert.
À cet égard, il est utile de noter qu’il n’existe à ce jour aucune base de données panafricaine des entreprises. D’ici sa mise place, la Direction nationale des impôts devra déterminer si les entreprises soumises à l’obligation documentaire peuvent utiliser les bases de données d’autres régions, comme la base européenne ou les bases nord-américaines.
Autre reproche que l’on pourrait faire à ce dispositif : c’est le seuil financier à partir duquel une entreprise est tenue de fournir une documentation de prix de transfert. En le fixant à 175 000 000 000 GNF (soit plus 20 M$) de chiffre d’affaires ou de valeur de l’actif au bilan, le législateur guinéen réduit considérablement sa portée. Puisqu’au regard de la taille de notre économie, seul un nombre très limité de sociétés, essentiellement les très grandes sociétés évoluant dans le secteur minier, y seront assujetties.
Or, à moins que ces dernières soient les seules sociétés visées par ce nouveau dispositif, un abaissement de ce seuil financier, qui est 2 fois plus élevé que celui en vigueur au Sénégal : 5 milliards de FCFA (8,5 M$), est vivement souhaitable.
Pour finir, notons qu’en rejoignant le club des États qui disposent d’une réglementation de contrôle des prix intersociétés, la Guinée se doit de conclure des ententes fiscales (conventions fiscales et/ou accords d’échanges de renseignements fiscaux) avec un maximum de pays. À ce jour, elle n’en a signé qu’une seule : la convention fiscale conclue avec la France. Pourtant, dans le cadre par exemple de la contestation du prix de transfert d’un bien ou d’un service fixé entre une société guinéenne et une société étrangère, elle aura besoin de précieux renseignements que seules les autorités fiscales du pays de résidence de cette dernière pourront lui fournir.
Ce sont là quelques éléments sur lesquels la Direction nationale des impôts doit se pencher si elle veut que cette réglementation sur les prix de transfert qui est, somme toute, très salutaire, joue pleinement le rôle qui est le sien : empêcher que les revenus qui sont imposables en Guinée soient transférés vers d’autres pays.
Aboubacar Keita
Fiscaliste
Montréal, Canada
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Commentaires
Gandhi, pouvez-vous décrire ces moyens plus simples dont disposerait l'administration fiscale guinéenne pour s'assurer que les prix pratiqués entre les sociétés liées sont raisonnables? Pour ma part, je n’ai connaissance que des règles règlementant les prix de transfert!
Aboubacar, par définition le fisc veut de l'argent, c'est même sa seule finalité. Donc au lieu de se perdre dans des procédures pour démontrer que les prix annoncés par les FMN ne correspondent pas aux pratiques standard du secteur (ce qui pourra être utile ponctuellement par rapport aux extravagances des FMN qui se croient tout permis en Guinée), il vaut mieux se concentrer sur les taxes et redevances à soumettre aux FMN. C'est clair, net, direct et ça évite les discussions et procédures interminables pour savoir qui a raison. La Guinée ne veut pas avoir raison, elle veut des sous.
@M.Ghandi vous dites « …Son prix de revient est toujours de 150€ l'unité, mais elle vend à 160€ à la société B. Son bénéfice en France ne sera plus que de 10€, qui sera taxé toujours à un tiers, soit 3,30€, il lui restera donc 6,70€.
Mais c'est la société B qui vendrà à 250€ à la société guinéenne C, et qui fera un bénéfice de 90€ qui lui, ne supportera pas l'impôt (et qui appartient à la société A)… ». Ce qui est complexe dans le calcul des « prix de transferts », est dû au fait que seule la firme multinationale (ou parfois ses concurrents, mais souvent, il y a « entente » entre elles) est capable de donner son coût de revient donc ses « prix de transferts ». Ainsi, la FMN en France « vendra » son bien à sa filiale avec un « prix » qui est égal à son coût de revient (donc pas de marge en France, donc pas d’impôts à payer) mais, la FMN va dans sa filiale (qui se situe dans une zone fiscale moins onéreuse), mettre en évidence son résultat. La complexité de l’évaluation se situe au niveau de l’analyse des coûts de revient et cela n’est possible que si vous appartenez à la filière. Enfin, dans la quasi-totalité des FMN, les entreprises maitrisent une filière de production dans des situations de marchés oligopolistiques où les « ententes » sont légions.
Voilà pourquoi il est quasi impossible de lutter contre ces pratiques. Je veux bien admettre que mes explications ne soient pas claires, mais il y a heureusement certains qui comprennent.
Gandhi, votre demonstration ou (explication, j'allais dire) de la notion de "zone fiscale privilegiee" n'apporte rien de nouveau que le texte ou certains commentaires du texte, n'aient deja apporte ou souligne.
Kaba n'a pas participé à la discussion, mais trouve quand même à redire.
La moindre des choses lorsqu'on intervient sur un forum est de prendre la discussion dès l'origine.
J'ai fait une remarque sur le fait que l'administration guinéenne réagissait 40 ans après. Le contestez-vous ? A quoi servent vos propos consistant à dire sans justifications que mes propos sont inutiles ?
Ils ne le sont pas pour ceux qui m'interrogent. Au départ, je n'avais pas l'intention de répondre à un sujet technique, qui n'apporte rien au pays, mais je voulais faire réagir Aboubacar Keita.
Par ailleurs l'évasion fiscale (l'évitement est le terme canadien) existera toujours, et la Guinée n'a ni les moyens, ni la volonté de lutter efficacement contre cela. Qu'elle se préoccupe déjà de la corruption nationale. En revanche, comme je l'ai dit la notion de prix de transfert est simple à comprendre, c'est la lutte contre cette technique qui est quasiment impossible.
Mais c'est la société B qui vendrà à 250€ à la société guinéenne C, et qui fera un bénéfice de 90€ qui lui, ne supportera pas l'impôt (et qui appartient à la société A)… ». Ce qui est complexe dans le calcul des « prix de transferts », est dû au fait que seule la firme multinationale (ou parfois ses concurrents, mais souvent, il y a « entente » entre elles) est capable de donner son coût de revient donc ses « prix de transferts ». Ainsi, la FMN en France « vendra » son bien à sa filiale avec un « prix » qui est égal à son coût de revient (donc pas de marge en France, donc pas d’impôts à payer) mais, la FMN va dans sa filiale (qui se situe dans une zone fiscale moins onéreuse), mettre en évidence son résultat. La complexité de l’évaluation se situe au niveau de l’analyse des coûts de revient et cela n’est possible que si vous appartenez à la filière. Enfin, dans la quasi-totalité des FMN, les entreprises maitrisent une filière de production dans des situations de marchés oligopolistiques où les « ententes » sont légions.
Ghandi, quand je dis que les prix de transfert constituent un sujet complexe, je parle des solutions pour endiguer le phénomène. Les entreprises comme Google, Apple et autres paieraient plus d'impôts aux États-Unis, en France ou en Grande Bretagne, si, comme vous le dites, c'était simple. Mais ces pays qui disposent de puissantes administrations fiscales finissent la plupart du temps par conclure des ententes avec les représentants des multinationales concernées. Je ne parle même pas de la fameuse documentation de prix de transfert, qui est très onéreuse à mettre en place. Donc, je réitère pour un petit pays comme la guinée, il s'agit evidemment d'un sujet nouveau et complexe à appréhender.
Ne nous méprenons pas, je n'ai pas dit que lutter contre les multinationales était simple (c'est d'ailleurs illusoire de vouloir lutter contre ces pratiques, car qui fait les lois ?). J'ai dit par contre que la notion de prix de transfert n'était pas complexe.
L'administration fiscale guinéenne a des moyens plus simples d'obtenir satisfaction que d'essayer de maitriser des techniques, où ils seront toujours en retard d'un train.
Ghandi, pouvez-vous svp développer votre notion de zone fiscale privilégiée dans le cadre des transactions transfrontalières? Puisque la plupart des pays, notamment occidentaux, qui ont une règlementation sur les prix de transfert s'inspirent des methodes de contrôle préconisées par l'OCDE, que l'on retrouve à l'article 9 de son modèle de convention fiscale. Or,ces méthodes ne prévoient pas la création d'une "zone fiscale privilégiée"!
Soit une société française A qui exporte des produits à une société C (qui lui appartient en tout ou partie) en Guinée. Son prix de revient est de 150€ l'unité en France, et elle vend à 250€ en Guinée. Son bénéfice de 100€ sera taxé en France à hauteur d'un tiers, soit 33€ (je simplifie), il lui restera donc 67€.
Imaginons maintenant que la même société A exporte dans un paradis fiscal (zone fiscale privilégiée) à une société B (qui lui appartient également). Son prix de revient est toujours de 150€ l'unité, mais elle vend à 160€ à la société B. Son bénéfice en France ne sera plus que de 10€, qui sera taxé toujours à un tiers, soit 3,30€, il lui restera donc 6,70€.
Mais c'est la société B qui vendrà à 250€ à la société guinéenne C, et qui fera un bénéfice de 90€ qui lui, ne supportera pas l'impôt (et qui appartient à la société A).
On voit bien dans ce cas de figure que la société A paie 10 fois moins d'impôt en pratiquant le montage indiqué. En outre son bénéfice de 67€ avant, devient 6,70€ + 90€ = 95€ (arrondis pour tenir compte des frais de la société B).
C'est justement pour combattre ces pratiques que la notion de prix de transfert a été mise en place pour établir une liste de prix standard internationaux, et donc interdire des prix fantaisistes. J'espère avoir été clair.
Ghandi, pouvez-vous svp développer votre notion de zone fiscale privilégiée dans le cadre des transactions transfrontalières? Puisque la plupart des pays, notamment occidentaux, qui ont une règlementation sur les prix de transfert s'inspirent des methodes de contrôle préconisées par l'OCDE, que l'on retrouve à l'article 9 de son modèle de convention fiscale. Or,ces méthodes ne prévoient pas la création d'une "zone fiscale privilégiée"!
Cependant, étant donné la complexité du sujet, c'est seulement depuis 5 ou 6 ans que les pays africains (Cameroun (en 2007), le Gabon (en 2009),l’Algérie (en 2010), le Congo (en 2011), le Sénégal (en 2012)) ont commencé à règlementer les prix de transfert.
Le sujet n'est pas complexe, il suffit de créer une structure intermédiaire dans une zone fiscale privilégiée entre l'acheteur et le destinataire final, afin que la marge se situe dans le pays à zone fiscale privilégiée. Ainsi l'impôt pourra même être nul.
Citation en provenance du commentaire précédent de Aboubacar:
Cela étant, je considère qu'il s'agit d'une avancée pour un pays qui n'avait aucun mécanisme de contrôle des prix inter-sociétés avant 2014. Ne ditons pas qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire!!!!
C'est certes une avancée d'en prendre enfin conscience, mais s'il faut que nos mines soient pillées pour se rendre ensuite compte qu'on aurait pu faire autrement !!!
A quand la formation des Guinéens, première et unique richesse d'un pays ?
Par contre, il ne serait judicieux compte tenu de nos finances publiques, que les fonctionnaires qui du jour au lendemain (comme Alpha Condé) s’enrichissent sans raison ? Donc, si les services fiscaux Guinéens veulent avoir un minimum de crédibilité, ils doivent regarder du côté de l’enrichissement sans cause. Mais, j’oubliais, les services fiscaux ont au sein de l’organisation 90% des cadres qui sont concernés. Donc le gendarme est lui-même voleur : chercher l’erreur !
Cela fait plus de 40 ans que cette technique est combattue en Europe.
Si on a que des spécialistes fiscaux de 5ème zone, il ne faut pas s'étonner que nos recettes diminuent. S'ils n'ont signé qu'une seule convention fiscale depuis 50 ans, on se demande bien en quoi consiste leur job.
Vos propositions ne seront possibles que dans ce cas car hélas pour le moment vos propositions sont le cadet de leurs soucis...
Si quelqu'un connait ce qu'il en est de la réalité légale et réglementaire du Code NIF en Guinée, nous le prions de bien vouloir nous éclairer. Merci d'avance!








