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Nécrologie : ce que je te dois Bébel…

Aladji Cellou  Mardi, 20 Janvier 2015 21:43

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Tous ceux qui ont pour métier « écrire » ont, au moins une fois dans leur carrière, été confrontés  à ce vide sans fin : qu’écrire sur les morts alors qu’on n’en a pas fini avec les vivants ? Le journaliste Bébel, décédé à Conakry après avoir longuement et vainement lutté contre l’inéluctable, dans son lit de mort, n’écrira plus le contraire. C’est une page pleine d’articles qui se referme sur la vie de l’une des plumes majeures de la presse guinéenne de ces vingt dernières années…

En un mot ou en mille, il est toujours incertain de rendre hommage, de restituer la personnalité de ceux qui ne sont plus parmi nous, partagés que nous sommes entre le désir de coller à la réalité des faits et celui d’embellir une existence parfois douloureuse afin que la mémoire collective ne retienne que les hauts faits du défunt. Difficile exercice auquel, bien évidemment, je refuse de me soumettre. Je dois tant à Bébel…

Lorsqu’en mai 1994, il y a bien longtemps désormais, Idrissa Camara, l’animateur de « Belles Lettres » sur les antennes de Radio-Guinée m’a conduit à L’indépendant pour me présenter à Ousmane Tity Faye, alors rédacteur en chef du journal, je savais pertinemment que j’entrais dans un monde où tous les coups sont permis et qu’il fallait se battre pour trouver sa place. A cette époque, publier un article dans un journal guinéen n’était pas donné à tout le monde. La concurrence était féroce, les publications rarissimes, les rédactions pleines de grandes plumes. Au Lynx et à L’indépendant, de grands journalistes  tenaient la barre et il était difficile, voire impossible de se faire sa place, de réussir à imposer le moindre article. C’est dans ce contexte que je fus accueilli à bras ouvert s par Faye, Top Sylla, Biram Sacko et Abdoulaye Condé… Tibou Kamara est arrivé presqu’en même temps que moi. Plus tard, lorsque Tity Faye part de la rédaction, je commence à noter l’imposante présence de Bébel, mais aussi de Pounthioun, sous la direction d’Abdoulaye Top Sylla. Je ne me souviens pas exactement quand il est arrivé le grand Bébel, mais dès qu’il a commencé à s’occuper du secrétariat de rédaction de L’indépendant, il m’a littéralement « apprivoisé ». Et est devenu avec Top et Biram, mes protecteurs au sein du journal. Il faut dire qu’à l’époque, Bébel me présentait avec enthousiasme et fierté, comme étant le plus jeune journaliste de Guinée. L’écriture n’est pas aisée, l’écriture journalistique encore moins. Sans lui (c’était son rôle) nombre de mes articles allaient finir dans la poubelle de l’oubli, la plus grande frustration pour un journaliste. Mais Bébel ne se contentait pas de nous corriger nos erreurs à nous les débutants, il nous prodiguait très souvent des conseils et n’hésitait pas en conseil de rédaction de nous soumettre nos copies originales à comparer avec les papiers soumis à la table du conseil, sous le regard de l’administrateur général du journal. C’était une école et Bébel savait être à la fois pédagogue et collègue de service, sans jamais étaler, contrairement à d’autres, ses connaissances rédactionnelles, par rapport au talent naissant des nouveaux arrivants que nous étions !
 
DIALLO_Thierno_Sadou_Bebel_04Il avait évidemment ses défauts… qu’il ne sert absolument à rien de détailler ici. Il m’a ainsi aidé à grandir, à avoir confiance en moi, à oser et parfois à me surpasser pour imposer mes articles par leur pertinence. Nous nous sommes retrouvés dans cette configuration pendant de de nombreuses années y compris lorsque je ne revendiquais plus ma place d’élève auprès des ainés qui m’ont aidé à comprendre les pièges du journalisme. Si je n’ai jamais réussi à tutoyer Biram, Top et Faye (jusqu’à aujourd’hui), avec Bébel ma relation était toute autre. Au gré des ses allers et retours au sein de L’indépendant. Car Bébel était insaisissable ! Des circonstances particulières nous avaient d’ailleurs brièvement réunis dans une autre rédaction, celle du journal Le Citoyen de Siaka Kouyaté où Bébel a continué à me témoigner toute son affection.  Bien que ne  partageant pas certains de ses excès, j’essayais du mieux que je pouvais, d’en limiter les conséquences. Mais Bébel se sentait à tout moment le devoir de me protéger, oubliant parfois que j’avais suffisamment réussi à apprendre pour pouvoir voler de mes propres ailes. Ce fut le cas, en février 2003 (presque dix ans après notre première rencontre) lorsque je reçus un droit de réponse de Mohamed Ghussein (sauvagement assassiné récemment), alors conseiller en communication du ministre de l’Economie et des Finances. Dans ce droit de réponse publié dans le numéro 158 de l’hebdomadaire Le Démocrate, Ghussein contestait en un mot le sens de mon éditorial du 10 février 2003. En lisant le papier reçu du ministère de l’Economie et en parcourant ma mise au point, Bébel était furieux. Il ne comprenait pas comment je pouvais accepter d’être si tendre à l’égard d’un fonctionnaire qui osait réagir à un éditorial ! Du coup, il s‘évertua à me convaincre d’user d’autres termes, d’autres mots pour empêcher définitivement une autre réplique. Il était rédacteur en chef du journal et j’occupais le poste de conseiller aux rédactions du groupe. C’était donc à moi qu’il revenait de lui prodiguer dorénavant des conseils mais c’était cela la personnalité du journaliste qu’il était. Toujours prêt à l’affrontement. La suite de sa carrière le prouvera amplement d’ailleurs. Je n’étais plus en Guinée pour tenter de tempérer ses ardeurs, même lorsqu’il s’attaquait frontalement dans ses articles à des amis communs.

Merci Bébel… repose finalement en paix ! Sans regrets.


Aladji Cellou
Florence, Italie


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