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Un éclairage suite à l’article « Ils ont tué Allah Akbar »

Boubacar Doumba Diallo  Lundi, 12 Janvier 2015 22:15

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DIALLO_Boubacar_Doumba_01Le but de ce papier n’est pas un droit de réponse à l’article précité. C’est un éclairage que je tente d’apporter à la notion de sharia évoquée dans certains commentaires. Je ne suis ni théologien, ni islamologue, ni philosophe. Je veux simplement partager certaines de mes lectures. Mais avant tout, je tiens à condamner les crimes barbares commis contre les journalistes de Charlie Hebdo, les innocents du magasin casher et les agents des forces de l’ordre. J’adresse mes condoléances aux familles des victimes. Les terroristes auteurs de ces tueries ont déshonoré la figure lumineuse du Prophète et ont avili l’islam. Comme l'enseigne le Coran : « celui qui tue un hommetue toute l'humanité ». (S5.V32)

Vive la liberté d’expression et la démocratie !

Le texte qui suit est un extrait du livre de Roger Garaudy, intitulé Grandeur et décadence de l’Islamoran. J’espère que sa lecture permettra aux uns et aux autres de mieux cerner la notion de sharia.


Que signifie la sharia ?

Le problème central, aujourd’hui posé par « l’islamisme » (ce que les occidentaux appellent « intégrisme musulman ») nait d’une confusion fondamentale sur la signification de la sharia.

Appliquer la sharia est le mot d’ordre de toutes les variantes du mouvements islamiste, contre toutes les législations d’origine coloniale, anglaise ou française, qui ne tenaient aucun compte de l’identité des peuples soumis, et qui surtout n’étaient fondées sur aucun sens de la vie, si ce n’est l’accroissement mercantiles du pouvoir et de la richesse dans un système où tout s’achète et où tout se vend.

« Appliquer la sharia », pour les occidentaux, c’est couper les mains du voleur et imposer aux femmes de se voiler de noir de la tête aux pieds.

Mais ni les uns ni les autres ne posent la question préjudicielle : qu’est ce que la sharia ? Les « islamistes » ne cherchent pas à distinguer ce qu’exige le Coran de ce qu’exige la tradition. Les occidentaux ne voyant en la sharia que le contraire et la négation de ce qu’ils appellent la « démocratie », sans rechercher non plus à distinguer cette « démocratie » du monothéisme du marché auquel elle sert de masque.


La sharia, dans le Coran, est une « voie » commune à toutes les religions et à toutes les sagesses

Le mot sharia n’est employé qu’une fois dans le Coran (45,18) et dans trois autres versets apparaissent des mots de même racine : le verbe « shara’a » (42,13) et le substantif « shir’a » (5,48). Cela permet une définition précise. En quoi consiste cette « voie » (sharia) ? Qu’est ce qui nous est précisé en 42,13 : « En matière de religion il vous a ouvert une voie (ici c’est le verbe shara’a) qu’il avait recommandée à Noé, celle-là même que nous t’avons révélée, celle que nous avons recommandée à Abraham, à Moise, à Jésus : suivez-là, et n’en faites pas un objet de division. »

Il est donc parfaitement clair que cette voie est commune à tous les peuples à qui Dieu a envoyé ses prophètes (à tous les peuples et dans la langue de chacun d’eux). Or les codes juridiques concernant par exemple le vol et sa punition, le statut de la femme, le mariage ou l’héritage sont différents dans la Thora juive, dans les Evangiles des chrétiens, ou dans le Coran. La shari’a (la loi divine pour aller à Dieu) ne peut donc pas inclure ces législations (fiqh) qui, à la différence radicale de la sharia commune à toutes les religions, diffère avec chacune d’elles selon l’époque et la société où un prophète a été envoyé par Dieu. Dieu dit dans le Coran (13,38) : « A chaque époque un livre », et encore : « il n’existe pas de communauté où ne soit passé prophète pour l’avertir » (35,24 et 16, 36).

Après avoir rappelé (5,44 et 5, 46) que les messages de Moise et de la Thora, de Jésus et des Evangiles « contiennent guidance et lumière », le Coran ajoute (4,48) : « Nous avons donné à chacun d’eux une voie (sharia) et un programme (minhaj). »

A la lumière des deux précédents versets, il est clair que la voie de la sharia a valeur universelle puisqu’elle est commune en particulier à tous les gens du livre ; elle nous désigne les fins transcendantes, alors que le « programme » ou la « méthode » sont les moyens permettant, en chaque moment de l’histoire, de faire pénétrer les valeurs transcendantes.

Si l’on ne fait pas cette distinction entre :

Cette distinction entre la sharia, l’orientation religieuse et morale vers Dieu et les « programmes » ou les « méthodes » dont Dieu a laissé à l’homme la responsabilité de les appliquer toujours dans les conditions concrètes de leur société et de leur temps, est souligné de par le sens du mot sharia, le chemin vers la source magnifique façon de dire : le chemin vers Dieu.

La sharia est en effet présente et identique dans les trois livres révélés :

Le Coran proclame à plusieurs reprise que Dieu seul possède : « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre appartient à Dieu » (2,116 et 284 ; 3, 109, etc.).

Comme le Deutéronome disait : « A l’Eternel, ton Dieu, appartiennent les cieux, la terre, et tout ce qu’elle renferme » (10,14).

Comme l’Evangile, (Paul dans I Co 10,26) « La terre et tout ce qu’elle contient appartient à Dieu. »

Il en est de même, dans les trois livres, pour « Dieu seul commande » et « Dieu seul sait ».

Il est de notre responsabilité de trouver en chaque moment les moyens historiques de réaliser ces fins transcendantes, comme le Coran nous en donne l’exemple pour la communauté de Médine.

Cette claire distinction Coran ique exclut tout littéralisme et nous appelle à réfléchir sur les exemples et non à donner à des prescriptions historiques, figurant aussi dans le Coran, une application aveugle, à tous les temps.

Prétendre appliquer littéralement une disposition législative sous prétexte qu’elle est écrite dans le Coran, c’est confondre la loi éternelle de Dieu, la sharia (qui est un « invariant » absolu, commun à toutes les religions et à toutes les sagesses) avec la législation destinée au Moyen-Orient au VIIe siècle qui était une application historique, propre à ces pays et à cette époque, de la loi éternelle). Les deux figurent bien entendu dans le Coran mais la confusion des deux et leur application aveugle ‒ refusant cette « réflexion » à laquelle ne cesse de nous appeler le Coran ‒ nous rend incapables de témoigner du message vivant, du Coran vivant et éternellement actuel, du Dieu vivant.

La loi divine, la sharia, unit tous les hommes de foi, alors que prétendre imposer aux hommes du XXème siècle une législation du VIIe siècle, et de l’Arabie, est une œuvre de division qui donne une image fausse et repoussante du Coran. C’est un crime contre l’islam.

Une véritable « application de la sharia » n’a rien à voir avec ce littéralisme paresseux.

Elle suppose que l’on retrouve, derrière chaque prescription du Coran, sa raison d’être, le principe qui l’a inspirée, et les conditions historiques dans lesquelles elle a été appliquée. Et surtout, et plus encore, que l’on situe chacune de ces démarches dans l’ensemble de la révélation Coran ique. La sharia, c’est chacun de nos actes commandés par la volonté de Dieu révélée par l’ensemble du Coran, et non pas une lecture littérale détachant tel verset de la totalité Coran ique et historique qui lui donne son sens.

Ainsi seulement la sharia peut être, à chaque époque, un ferment de développement et de vie de la société. Pour jouer ce rôle, plus indispensable que jamais à une époque où les fondements de la civilisation occidentale se sont écroulés, la loi de Dieu ne peut pas être considérée comme ayant cessé de vivre depuis douze siècles. De vivre, c’est-à-dire d’inspirer l’action des hommes à toutes les étapes de l’expérience universelle de l’humanité. Alors seulement, elle pourra nous dire comment vivre, de l’Orient à l’Occident, en considérant l’humanité comme un tout : « Tous les hommes sont une seule communauté » (II ,2132).

Mais on lit trop souvent le Coran avec les yeux des morts.

Avec les yeux d’hommes qui ont eu le génie de résoudre, à partir de la révélation éternelle du Coran, les problèmes de leur époque. Alors que nous ne pouvons résoudre les problèmes de la nôtre en nous contentant de répéter leurs formules, mais en nous inspirant de leurs méthodes. Revenir aux sources, ce n’est pas entrer dans l’avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé, mais retrouver la source vivante, et le dynamisme créateur de l’islam matinal. La sharia n’est pas une mare stagnante où l’on irait puiser une eau croupie : ce serait mentir aux nouvelles soifs. La sharia est un beau fleuve étincelant, et fécondant ses rives dans son déferlement.


Boubacar Doumba Diallo


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