Lamarana Petty Diallo Dimanche, 30 Novembre 2014 21:23
De « frondeur » dont il avait été accusé par certains administrateurs coloniaux, Blaise Diagne sera surnommé par ses pairs de l’Assemblée nationale française, « La voix de l'Afrique ».
Blaise Diagne, « porte-voix de l'Afrique »
Sans conteste, c’est la profession de foi de Blaise Diagne pour la mairie de Dakar et pour la députation qui montre le mieux son engagement en faveur des colonies et sa volonté de lutter pour « l’éveil politique et social des Africains afin que prennent fin les préjugés de races ».
Cette profession de foi, véritable projet de société qu’il décline en 20 points constitue l’un des textes fondateurs de la valorisation de « l’homme noir ». Parmi ces points :
On voit bien que Diagne, selon ses propres termes voulait « que le soleil luise pour tous ». Comme tel, il fut un humaniste.
Le défenseur des droits de l’homme
Plus qu’un porte-voix de l’Afrique, Blaise Diagne fut un humaniste et un défenseur des droits de l’homme. Il était intransigeant face aux actes racistes et discriminatoires. En 1919, il n’hésite pas à demander à Raymond Poincaré alors président de la République, de se prononcer officiellement contre les discriminations liées à la couleur.
Un fait divers qui se produisit en 1919, lui permit d’imposer sa philosophie de l’homme. A cette date, des touristes américains rabrouent deux soldats africains d'un bus parisien et s’indignent que la « ségrégation raciale ne soit pas appliquée en France ». Face à cette attitude, Blaise Diagne n’hésite pas à interpeller l’Assemblée nationale et à demander à Raymond Poincaré de se prononcer officiellement contre les discriminations liées à la couleur.
Le député noir ne pouvait que monter au créneau. Lui qui disait « j’ai appris à mes dépens à redouter certains milieux coloniaux fort puissants dans les colonies nouvelles surtout qui mettent en pratique ce principe barbare de l’inégalité des races basée sur la couleur de l’épiderme », ne pouvait que prendre position contre des actes et comportements qui foulent au sol les droits humains.
Injustement accusé de collaborateur de l’administration coloniale et d’aliénation par certains critiques contemporains souvent mal inspirés, Blaise Diagne est un Africain intègre. C’est un patriote qui a toujours nourri un idéal d’universalité pour tous les humains. Des erreurs, il en a commis certes. Mais qu’en est-il des acquis qu’il a laissés derrière lui ? A mon avis, c’est une telle question qu’il faudrait se poser avant tout.
Le mandat de député de Diagne, son engagement dans certaines associations publiques ou à caractère philosophique sont enracinés dans le sens profond qu’il se fait, au-delà de l’Africain, de l’homme en tant que maillon de l’humanité. Ainsi, disait-il « je n’admets de comparaison entre les êtres humains qu’au seul critère de l’intelligence. Tout membre de la société humaine a sa place marquée s’il en est digne. »
Blaise Diagne, le député controversé, combattif et intègre
L’attachement très prononcé de Blaise Diagne à la métropole l’expose, comme je viens de le dire, aux critiques de certains intellectuels métropolitains et de ceux des colonies. Les uns le traitent d’anti-blancs du moment que les autres l’accusent d’aliénation.
Pourtant, l’homme est un fervent partisan de l’égalité, un défenseur des valeurs universelles de paix et de fraternité.
Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un regard lucide sur l’époque et sur les moyens dont un indigène, fût-il député, pouvait disposer pour contester le système en place. Je peux affirmer, au vu du parcours et de l’action politique de Blaise Diagne, qu’il est l’un des précurseurs de l’union des communautés et qu’on appelle aujourd’hui « intégration ».
Par conséquent, on ne peut comprendre l’action politique de Blaise Diagne que si l’on s’inscrit dans une perspective historique qui prenne en compte le contexte colonial, la formation scolaire dispensée et la difficulté d’être seul face au destin de tout un continent.
Ignorant ces aspects, certains se sont érigés en détracteurs de Diagne. Il se contentait juste de les répondre avec un certain humour, je n’oserai pas dire un humour noir, fondé sur des évidences. Ainsi disait-il : « Je suis noir, ma femme est blanche, mes enfants sont métis. Quelle meilleure garantie de mon intérêt à représenter toute la population ? », métropolitaine et indigène, sous-entendu.
Connaitre Blaise Diagne, un devoir de mémoire pour les générations actuelles et futures
Des hommes et des femmes comme Blaise Diagne doivent être non pas ressuscités, ils sont immortels, mais redécouverts sur tout le continent africain et au-delà. Nos gouvernants, ceux de Sénégal en particulier, devraient inscrire Diagne dans leurs programmes scolaires et universitaires.
J’en appelle à la création d’une « chaire Blaise Diagne » à l’université Cheick Anta Diop. Je suis prêt, dorénavant, à offrir ma contribution dans un tel projet qui pourrait être le premier pas vers l’enseignement de l’histoire essentiellement centré sur nos grands hommes.
Ceux qui accusent Blaise Diagne de n’avoir pas beaucoup œuvré pour son continent, qu’il était plus proche de la France que de l’Afrique, sont en quelque sorte des fossoyeurs de la mémoire. Heureusement, ils ne sont pas nombreux et la plupart pêchent par manque d’information et de connaissance approfondies sur l’homme. D’où la nécessité de continuer d’organiser des rencontres comme celle initiée par l’association Equité et de les élargir vers d’autres figures de notre histoire commune.
Je n’hésite pas à affirmer que Blaise Diagne est l’un des premiers panafricains. J’invite les générations actuelles et futures à s’inspirer de combat et de l’exemple d’hommes et de femmes comme Blaise Diagne pour enfin construire une Afrique solidaire et fraternelle. Une entité politique et économique basée sur l’équité et l’égalité ; une nation où le sens de l’intérêt général prime sur le sentiment communautariste ou ethnique.
Les jeunes générations doivent apprendre l’histoire pour pouvoir construire aujourd’hui même une Afrique du futur qui, au-delà des Etats et des frontières, réinventera un panafricanisme nouveau. Un panafricanisme rénové où les nouvelles générations, brisant les barrières du passé mettront fin à la spirale des malheurs, des souffrances et des cloisonnements politiques et territoriaux. En un mot, une Afrique supranationale dont la construction ne sera pas calquée mais pensée de l’intérieur par ceux qui sont restés sur place et par ceux de l’extérieur. C’est-à-dire ceux qu’on appelle la « diaspora africaine » qui doit être reconnue et valorisée par les Etats africains. Hélas, un souhait dont on est encore loin dans bon nombre de nos pays.
Nous devons réinventer d’autres Diagne pour que prenne fin ce que j’appelle « le cycle des pouvoirs démocratiquement renouvelés à vie », pour que prennent fin les dynasties républicaines qui n’ont rien à envier aux dictatures syndicales ou militaires des années postindépendances.
J’invite les Africains toutes générations confondues à s’imprégner de l’histoire de notre continent pour comprendre que l’Afrique n’est pas un vaste ensemble sans pères-fondateurs, sans héros, sans passé et sans ambition, où ne règneraient que malheurs, souffrances et dictatures. C’est de cette manière seulement que nous pourrons honorer la mémoire de ceux et celles qui ont lutté hier pour que « le soleil rayonne pour tous les Africains » comme le souhaitait Blaise Diagne.
Il n’y a jusqu’à l’épidémie Ebola, qui sévit dans la partie ouest de notre continent, berceau de l’humanité, les récentes manifestations des populations du Burkina-Faso en quête de démocratie et pour le respect de leurs droits civiques qui ne montrent l’impérieuse nécessité de remettre sur la scène les personnages emblématiques de notre passé glorieux. Des hommes et des femmes qui, comme je le disais dans mon introduction, sont le plus souvent relégués au second plan. Parfois, ils sont tout simplement effacés de notre mémoire collective.
Enfin, je n’ai pas insisté sur les erreurs qui auraient pu être commises par Blaise Diagne. Je conçois clairement qu’il y a sûrement des failles dans certaines prises de position, certaines approches ou démarches par rapport à telle ou telle analyse personnelle. Mais ces erreurs sont nettement infimes quand on les compare aux acquis et au combat qu’il a livrés en faveur des droits de l’homme en général et des Africains des colonies en particulier.
Orléans le 30 novembre 2014
Lamarana Petty Diallo,
Professeur de lettres-histoire, Académie Orléans-Tours, France
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