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Réquisitoire contre l’ethno-stratégie (2e partie) : pour la reconstitution de l’histoire falsifiée de la Guinée

Thierno Sadou Diallo  Vendredi, 11 Juillet 2014 17:16

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DIALLO_Sadou_Washington_01L’histoire de la Guinée a été falsifiée par les différents régimes politiques

Si les responsables politiques guinéens n’ont aucune excuse en faisant recours à l’ethno-stratégie pour faire avancer leurs intérêts personnels, la frange de la population qui continue à croire à cette propagande ethnocentrique peut bénéficier de circonstances atténuantes. En effet, l’histoire de la Guinée a longtemps été falsifiée par les tenants du pouvoir pour la mettre au service de leur idéologie. Et c’est cette histoire falsifiée qui a été enseignée aux enfants à l’école pour assurer la pérennité du système. N’a-t-il pas été mentionné dans la charte de Kouroukan Fouga qu’un mensonge qui dure quarante (40) pluies (années) devient une vérité ? A tel point que même devant l’évidence, certains ont du mal aujourd’hui à se débarrasser de leurs certitudes.

C’est ainsi donc que dans cette politique de « diviser pour régner », on a fait croire à certains qu’ils auraient plus de droits que d’autres du fait de l’ancienneté d’occupation de la terre. Or toute politique ou idéologie basée sur ce principe est à la fois déstabilisatrice et destructive. Tout simplement parce qu’à y regarder de près, n’est pas autochtone qui le croit !

Mais longtemps en Guinée, on a fait croire aux gens que cette terre était d’abord essentiellement mandingue et que toutes les autres peuplades seraient venues s’y adjoindre ! Ceci comme tout, d’ailleurs, en Guinée fait partie de ce qu’on a appelé la pyramide renversée ! Mais qu’est-ce que l’histoire nous révèle ?

La Guinée, comme je l’ai toujours dit, est avant tout une terre d’asile et de refuge pour toutes ces populations fuyant la guerre, l’esclavage et les dures conditions de vie advenues avec le dessèchement du Sahara et l’avancée du désert. Avant l’empire du Mali, et avant même l’arrivée des premières populations mandingues comme les Mindé (Minden yi) ou les Djallonké, il y avait d’autres populations vivant sur le territoire actuel de Guinée et qui parlaient des langues appartenant à la grande famille linguistique de l’Atlantique. Et à l’époque, la région la plus propice à l’implantation humaine était le Fouta Djallon.

Toutes les recherches ont montré que les premières personnes à occuper le territoire actuel de Guinée sont des populations de pygmées vivant de chasse et de cueillette dans un environnement essentiellement composé de foret denses. Il faut signaler au passage que le mot pygmée ne désigne pas une ethnie mais est un terme générique pour des populations de très petite taille mais appartenant à différentes ethnies. Les pygmées ne se désignent pas par ce terme ; ils ont leurs propres ethnies et noms par lesquels ils se différencient.

Ce sont les Baga qui ont amené la première civilisation agraire en Guinée en s’installant dans les massifs montagneux du Fouta Djallon. Ce faisant, ils vont peu à peu détruire l’écosystème des populations pygmées à cause de leurs besoins en terres cultivables. Les pygmées seront repoussés à la périphérie, vers le sud ou sud-est où subsistent encore des zones de forêt dense. Même si au 20e siècle, la Guinée ne comptait plus de grandes populations de pygmées sur son territoire, c’est une erreur de penser qu’il n’existe plus de trace de passage des pygmées. Même avec l’assimilation et l’absorption par les nouveaux arrivants qui sont de plus grande taille, certains d’entre eux vivent encore parmi nous. Le nouveau président de l’Assemblée nationale, Kory Kondiano, est probablement l’un de leurs lointains descendants !

Les Baga profiteront de leur relative tranquillité, loin de toute influence extérieure, jusqu’à l’arrivée des Djallonké (Jalonké, Yalunka) qui eux aussi étaient à la recherche de terres cultivables. Le conflit qui va éclater entre eux pour la gestion de l’espace sera définitivement gagné par les Djallonké qui vont repousser les Baga vers la cote souvent bordée de zones marécageuses. Certains groupes de Baga s’avanceront encore plus loin vers la mer pour occuper les iles qui s’y trouvent et ou ils se sentent totalement sécurisés à cause des difficultés d’accès, et loin de toute influence extérieure. Ils avaient atteint, pensaient-ils, l’arrière-cour du monde.

Après avoir repoussé les Baga vers la Côte, les Djallonké vont se rendre définitivement maitres du pays, occupant même les régions avoisinantes. Mais ils ne resteront pas seuls pour longtemps car eux aussi vont voir de nouveaux arrivants les rejoindre sur ce territoire : les Peul avec leurs troupeaux de bœufs, descendus de la vallée du fleuve Sénégal. Ces nouveaux venus, communément appelés Pouli, étaient païens, de taille moyenne ou petite, teint clair virant au rouge à cause des brulures du soleil. Ils vont facilement s’intégrer dans leur nouvel habitat et réussiront un brassage ethnique très poussé avec les Djallonké.

L’une des plus grandes falsifications que le régime du PDG a entretenue des décennies durant et que le régime du RPG veut aujourd’hui reprendre à son compte est l’omission délibérée de cette première vague d’immigration peule, en ne faisant référence qu’à la seconde vague qui a amené les Peul musulmans à partir du Macina, des villes historiques de Djenné et Tombouctou, entre les 17e et 18e siècles. Or les faits historiques sont têtus puisqu’il est impossible de nier l’existence des Pouli et leur présence sur le territoire du Fouta-Djallon bien avant l’arrivée des Peuls musulmans. Quand on sait que 70 pourcents (70%) des Peul peuvent retracer leur origine à partir de cette première vague d’immigration, on ne peut en conclure qu’il s’agit ici d’une pure manipulation.

Après les Peul Pouli, ce fut au tour des Soussou (Sosso, Sossoé) d’apparaitre sur ce territoire paradisiaque, à la suite de la défaite de l’armée de Soumahoro Kanté lors de la bataille historique de Kirina, au Mali en 1235. Les Soussou étaient les voisins des Djallonké avec lesquels ils vivaient au centre-ouest du Soudan occidental. Ils ont donc voulu dans un premier temps rejoindre leurs voisins, pourchassés qu’ils étaient par l’armée de Soundiata Kéita. C’est seulement lorsqu’ils se sont rendu compte de la forte densité de population au Fouta-Djallon qu’ils décidèrent de continuer vers la cote. D’autres clans de Soussou vont contourner les massifs montagneux du Fouta Djallon pour longer le rio-Nuñez et le rio Pongo.

Mais la littérature coloniale, certainement ignorante du passé de nos populations a commis l’erreur de confondre les Soussou aux Djallonké. Le régime du PDG, soucieux de préserver sa base électorale, a repris ce mensonge à son compte, en occultant le fait que les Soussou avaient été expulsés du Mandingue après leur défaite à Kirina. Pendant des décennies, le régime a prôné que les Soussou vivaient au Fouta Djallon dont ils auraient été expulsés par les Peul. On a donc voulu de manière délibérée couper le lien ombilical qui existe entre les Soussou de Guinée avec le Sosso de Soumahoro Kanté. Mais les faits de l’histoire sont têtus et la réalité historique revient toujours comme un boomerang nous frapper au visage.

On a vu aussi que c’est seulement après sa victoire sur Soumahoro Kanté, que le héros mythique du Mandingue, Soundiata Kéita déplacera sa capitale, Niani, en terre guinéenne, dans la région actuelle de Mandiana. Cet acte fut le premier déclic d’une lente et longue migration des Malinké et leurs alliés vers la région que constitue aujourd’hui la Haute Guinée. Après le déclin de l’empire, les migrations Malinké vont se poursuivre jusqu’au 17e siècle, se concentrant sur trois provinces : le Batè (Kankan), le Hamana (Kouroussa) et la région de Siguiri.

Les kpellè eux, ne viendront en grand nombre qu’au moment de la désintégration de l’empire songhaï pour se réfugier dans les forets guinéenne et libérienne avant la fin du 16e siècle. Et avant d’arriver dans leur habitat actuel, ils se seraient d’abord enfuis vers le nord, dans l’espace mauritanien, à la suite des différents conflits qui sévissaient entre les tribus de l’empire mandingue et plus tard Songhaï. On compte à peu près un million de guerzés au Libéria et 600 000 en Guinée.

Les Loma ou Toma semblent être les plus anciennement établis en Guinée Forestière. Ils vivent généralement entre le Diani à l’est et la Makona, à l’ouest, dans la région de Macenta, avec beaucoup de rameaux se prolongeant au Libéria. Les Loma ont du quitter la scène mandingue bien avant l’émergence de l’empire du Mali pour se mettre à l’abri des nombreux conflits qui sévissaient dans la région et qui alimentaient le commerce des esclaves.

Les Kissi sont venus du sud-est du Fouta Djallon pour s’installer dans les régions de Kissidougou et Gueckedou. Ce sont d’excellents agriculteurs (on les appelle les gens du riz) qui pratiquent l’animisme malgré une certaine christianisation. La date de leur arrivée n’est pas bien précise mais il semble que comme les Baga, ils furent de ceux que les Djallonké repoussèrent à la périphérie du Fouta Djallon. Comme les Peul, les Kissi appartiennent à la grande famille linguistique de l’Atlantique qui compte également les Baga, les Badiaranké, les Banda, les Bassari, les Bulom, les Sérère, les Wolof et les Zandé. Mais nous ne pouvons pas relater ici l’histoire de toutes les ethnies de la Guinée et c’est pourquoi nous n’avons choisi ici que les ethnies dont l’arrivée a entrainé de grands bouleversements sociaux et économiques.


La cause essentielle des migrations a été d’abord économique

Si la guerre et les conflits interethniques et religieux ont parfois joué, la cause essentielle des migrations a été surtout et avant tout économique.

On a vu que les Baga sont arrivés au Fouta Djallon à la recherche de terres cultivables et ils ont été à l’origine de la première révolution agraire dans le pays. Les populations qu’ils ont trouvées en place vivaient essentiellement de chasse et de cueillette. Une fois en place, ils se sont livrés à leurs activités de pêche et d’agriculture.

On a vu aussi que les Djallonké et les Mindé (Minden yi) ont été les premiers à sortir de la scène mandingue, eux aussi à la recherche de terres plus fertiles, puisque confrontés à la grande sècheresse et à l’avancée du désert. Leur environnement ne pouvait plus supporter les activités d’agriculture auxquelles ils s’adonnaient. Les Djallonké sont venus directement au Fouta-Djallon tandis que les Minde (Minde yi) ont suivi une autre route, un peu plus vers le Sud ou ils ont eux aussi déplacé des populations plus fragiles.

La première vague d’immigration peule composée essentiellement de Pouli est venue au Fouta Djallon à la recherche de terres ou l’herbe est abondante, et ou l’eau ne manque pas. Si les Djallonké et les Peul Pouli ont pu éviter les conflits, c’est parce que les nouveaux venus se sont plutôt installés en hauteur, sur les collines ou l’herbe est haute, laissant les vallées et les bas fonds aux Djallonké pour leur travaux champêtres. L’arrivée des bergers peuls est aussi une aubaine pour les Djallonké qui, vivant principalement de l’agriculture avaient un grand besoin des produits de l’élevage : viande et lait pour la consommation, peaux de vache utilisées comme tapis ou pour recouvrir les tam-tams, les tas de fumier pour enrichir les sols. C’est ainsi que se développe graduellement une véritable économie d’échanges basée sur une complémentarité évidente entre ces deux groupes.

Dans notre article, « Le Mandingue et sa diaspora », on a vu que c’est seulement après leur défaite à la bataille de Kirina que les Soussou (Sossoé) décideront de quitter le Mandingue pour fuir les représailles des soldats de Soundiata Kéita. Mais en premier lieu, il faut se demander les raisons profondes qui ont conduit même à la bataille de Kirina ! Ces raisons sont essentiellement économiques et non une simple histoire de vengeance ou de brigandage comme la légende a voulu nous le faire croire.

En effet, le roi de Sosso, Soumahoro Kanté, était farouchement opposé au commerce de l’or, du sel et des esclaves qui avait lieu entre les Soninké (Sarakollé, Marka) et les tribus maures et arabes du Nord qui traversaient le désert pour leur destination finale, à Koumbi Saleh, capitale des Soninké de Wagadou (Ghana). En quoi consistait ce commerce ? L’or provenait des mines de Bouré (dans la Guinée actuelle) et de Bambouk (cours supérieur du fleuve Sénégal) dans le vieux Mandingue. Sa production était étroitement surveillée par les chefs mandingues vassaux de l’empereur du Ghana. Cet or était acheminé directement à Koumbi Saleh où, sous l’autorité et le contrôle direct de l’empereur du Ghana, le Kaya Maghan, il était échangé contre le sel amené à dos de chameaux par les arabes et les maures. Les esclaves étaient faits prisonniers au cours des nombreux conflits qui éclataient entre les tribus mandingues. Les petites tribus vulnérables comme les Loma, les Mano, les Dan, les Bobo etc.…firent les frais des nombreuses razzias. Ces esclaves étaient pris en charge et acheminés par les Dioula, spécialistes en la matière, jusqu’à Koumbi Saleh ou sous l’autorité et le contrôle direct de l’empereur du Ghana, ils étaient revendus aux caravaniers maures et arabes qui les achetaient au prix fort. C’est ce commerce qui a enrichi considérablement l’empire du Ghana faisant du Kaya Maghan, le souverain le plus riche et le plus puissant de son époque.

Mais qu’a-t-on constaté après, dans les récits, contes et légendes des vainqueurs, voire même dans la littérature officielle des systèmes postcoloniaux ? C’est qu’on a voulu délibérément effacer toute référence au commerce des esclaves. Et on a réduit le commerce entre les caravaniers et les Soninké de Wagadou à un simple échange de l’or contre du sel. Et cette tentative d’effacement d’un fait historique de la mémoire collective s’est ensuite accélérée après l’introduction de l’Islam. Mais les faits historiques sont têtus puisqu’il est difficile d’expliquer aujourd’hui comment les nombreux esclaves noirs qui ont longtemps peiné en Mauritanie, au Maroc, au sud de la Libye, de l’Algérie et de l’Egypte se sont retrouvés sur ces lieux ! Il est clairement établi aujourd’hui que le commerce des esclaves qui a eu lieu en Afrique, au sud du Sahara, a longtemps perduré avant que les Européens ne s’embarquent à leur tour dans ce commerce florissant, cette fois vers les Amériques !

Alors si le roi de Sosso, Soumahoro Kanté était farouchement opposé au commerce de l’or, du sel et des esclaves, il ne prit pas toujours la meilleure option pour y mettre fin. Il entreprit d’abord de convaincre les rois du Mandé au sud de son royaume d’interrompre le flux des esclaves et de l’or en direction de Koumbi Saleh. Comme ceux-ci refusèrent, il entreprit de piller les caravanes des Dioula en direction du Nord ; Se sentant suffisamment fort, il attaqua les chefs mandingues et mis à mort neuf (9) d’entre eux avant d’accrocher les crânes à l’entrée de sa forteresse (Tata). Se sentant invincible, il attaqua et saccagea Koumbi Saleh, la capitale des Soninké avant de se proclamer maitre des lieux.

La revanche viendra plus tard, lorsque les Soninké, désespérés, feront appel à tous leurs alliés dont principalement les Peul, les Maures et les Arabes avec lesquels ils avaient entretenu un commerce florissant. Ils contactèrent Soundiata Kéita et mirent à sa disposition une puissante armée composée de nombreux alliés pour aller combattre le redoutable Soumahoro. La suite, on la connait, puisque Soumahoro Kanté sera vaincu et disparaitra à jamais !

Il n’est pas exagéré de dire que sans cette coalition de plusieurs alliés, Soundiata Kéita n’aurait certainement pas réussi à vaincre le redoutable Soumahoro Kanté ! Et le futur de cette partie de l’Afrique aurait connu une toute autre direction, différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.

Qu’est-ce que tout cela signifie en réalité ? C’est que dans cette lutte à mort pour l’avenir de la région, il y avait deux camps qui s’affrontaient : d’un coté le camp de ceux qui étaient favorables à la poursuite du commerce de l’or, du sel et des esclaves et qui avaient mis en place un système numérique pour sa facilitation. De l’autre coté, il y avait ceux qui étaient farouchement opposés à ce commerce et qui par conséquent rejetaient le système de numérotation qui lui était associé. A sa place, ils voulaient plutôt développer le travail de la forge et des métaux, l’agriculture et les arts. A ce titre, ils rejetaient en même temps la religion et les nouvelles croyances amenées par les caravaniers du nord.

Chacun aura donc pu deviner : dans le camp de ceux qui étaient favorables au commerce, il y avait les Soninké (Sarakollé ou Marka), les Peul, les Maures, les Maninka et les Dioula. A la tête de cette alliance, le jeune et charismatique Soundiata Kéita. Dans le camp opposé, on pouvait compter les Soussou (Sossoé) et leurs principaux alliés les Wolofs. A leur tête, le redoutable Soumahoro Kanté !

Et c’est là où interviennent les fameux concepts de Manden Tan et Manden Fou ! Quand j’ai entendu les extrémistes du RPG utiliser ces concepts qu’ils ont tiré d’une littérature coloniale erronée, pour justifier leur campagne ethno-stratégique, j’ai failli leur en rire au nez ! Tellement leurs explications sont farfelues et absurdes ! Pour eux, les expressions Manden Tan, Manden Fou et Manden Bou servent à identifier et à désigner les populations mandingues selon leur lieu d’origine ou d’habitation. Ils ont été trompés en cela par les écrits de Maurice Delafosse qui a décrit la société mandingue telle qu’elle se présentait à lui au début du 20e siècle sans tenir compte des migrations, des évènements et phénomènes antérieurs. D’ailleurs les travaux de Delafosse en la matière ont été sérieusement critiqués par d’autres chercheurs comme Louis Tauxier et Welmers qui finiront par y relever de nombreuses erreurs qui parfois frisent la pure imagination.

Mais là où les ethnocentristes qui sévissent chez nous ont débordé, c’est lorsqu’ils utilisent ces expressions comme des cris de ralliement du grand Mandingue. Alors là, j’ai compris qu’ils sont totalement ignorants de l’origine de ces concepts !

Le fait de compter par dizaine n’est en rien une particularité du monde mandingue. On a vu que d’autres peuples aussi comptent jusqu'à dix et par dix ! Il s’agit des Mina, des Laka, des Mosgou (de l’Oubangui), des Kou Mbouti, des Babira des forêts équatoriales du Congo et surtout des peuples arabes.

Les Arabes qui ont entretenu un commerce florissant avec les Soninké (Sarakollé ou Marka) ont donc utilisé leur système de numérotation avec ces derniers. Les Soninké comptent donc par dizaine. Ils disent Tanmu ! Les Malinké (Maninka, Mandinka) qui jouaient le rôle de fournisseurs dans ce commerce comptent aussi par dizaine. Ils disent Tan !

Chez les Peul qui sont les alliés naturels et de toujours des Soninké (Sarakollé, Marka), l’expression Tanmu veut dire tenir quelque chose avec les deux mains, ou présenter les deux mains pour recevoir quelque chose, donc forcément avec les dix doigts de la main. A signaler toutefois que le Poular du Fouta-Djallon utilise l’expression « Sappo » pour dix.

Par contre, chez les Soussous (Sossoé) qui rejetaient le commerce de l’or, du sel et des esclaves, on utilise l’expression « Fou » pour dix. Or pour qui connait la signification du mot « Fou », son utilisation n’est pas fortuite ! On utilise la racine Fou pour exprimer la nullité d’une personne ou de quelque chose. En guise d’exemples, Fouyanté veut dire un vaurien, un zéro ; ou encore Foufafou qui renvoie encore à l’idée de zéro, de nullité et de vacuité. Toujours en Soussou, Foyé signifie air, du vent… ! Même chez les Peul du Fouta Djallon qui ont emprunté beaucoup de mots chez leurs voisins mandingues et soussous, l’expression « Fouss » signifie rien, zéro !

Il est clair donc que ceux qui étaient opposés au commerce de l’or, du sel et des esclaves ont su à leur manière rejeter le système de numérotation qu’on voulait leur imposer en choisissant la racine d’un mot qui renvoie tout ceci à l’idée de zéro. Même si après la défaite, ils ont du accepter et améliorer à leur niveau le système de numérotation par dizaine.

Il est évident aussi que les ethnocentristes qui veulent utiliser ces termes de Manden Tan et Manden Fou, Manden Bou contre les Peul sont très mal inspirés et manquent de perspective. Ils ne savent même pas de quoi ils parlent en réalité !

Plutôt que d’être des cris de ralliement ou d’appartenance ethnique, ces expressions représentent en fait la déchirure du monde mandingue autour de la question essentielle de l’exercice libre du commerce lié à un système de numérotation. Ceux qui ont dit Tan y étaient favorables, et ceux qui ont dit Fou y étaient opposés. C’est pourquoi le concept de Manden-Djallon est une idée saugrenue qui du reste n’a aucun sens !

Dans cette division du Mandingue en camps opposés, les Peul ont simplement supporté leurs alliés de toujours, les Soninké (Sarakollé). Ils étaient donc favorables au commerce qui était en cours et ont prouvé leur bonne foi en s’enrôlant dans l’armée de Soundiata Kéita pour participer à la bataille de Kirina en 1235. Mais il faut préciser que lorsque nous parlons ici des Peul, nous ne voulons nullement parler du monde Peul dans sa globalité, puisqu’il ne faut pas oublier que les différentes vagues de migration ont conduit plusieurs clans de Peul dans différentes directions. Ce sont ceux qui se sont retrouvés dans les territoires contrôlés par les Soninké (Sarakollé) de Wagadou qui ont pris fait et cause pour eux et qui par la suite deviendront de fervents musulmans. D’autres clans de Peul, tels que les Pouli du Fouta Djallon n’ont pas été, ni de près, ni de loin mêlés à ces évènements.

C’est le lieu donc de dire que les Peul et les Soninké (Sarakollé) ont pendant longtemps eu une histoire commune. Les recherches ont montré que partout où les Soninké ont vécu et régné, il y a eu des groupes de Peul parmi eux. Et partout où les Peul ont vécu et régné, il y a eu des groupes de Soninké (Sarakollé) parmi eux. A tel point que de nombreux chercheurs avancent l’idée d’un pacte sacré qui aurait existé entre Peul et Soninké (Sarakollé, Marka) créant ainsi une formidable alliance à laquelle rien ne pouvait résister.

Pour illustrer ce point, voici un extrait d’une vieille chanson de guerre attribuée aux Peul et aux Mandingues, « au moyen duquel les griots excitent l’émulation et le courage des guerriers pendant le combat » :

« Ié Malinko fadiara Foullé
Iela Khagana (si) Kanou (avoir peur) tammou do bounnou akha mania salli mokho
Dief akara boroké .
Boroké lonkho, lonkho bané
Iela Khagana kanou
Tammou do bounnou akha nania salli mokho
Diallonké akara gounnendou akori (personne) boullaia (enterrer) saka kaçanké (linceul)
Agana Kanou gounné diamba niangou anta khonga anta bananga n’dianna ! »

Traduction (du Sarakollé en français) :

« Voilà les mandingues et les Peul (Fulla, Fulbé)
Si vous avez peur des lances et des flèches, vous serez réduits à vivre d’aumônes
Diéfo fut tué ; il n’avait pas d’enfants.
Le deuil d’un homme sans enfants est un deuil unique (c’est-à-dire que les femmes ne pleurent qu’une fois).
Si vous avez peur des lances et des flèches, il vous faudra vivre d’aumônes
Le Djallonké fut tué dans le désert ; personne ne l’enterra et ne le couvrit d’un linceul.
Celui qui a peur d’être mangé par le vorace vautour du désert, ne sera pas renommé, il n’ira pas au paradis ».
Pour de nombreux chercheurs, il est donc clair que les Peul et les Mandingues vivaient ensemble, faisaient la guerre ensemble et régnaient ensemble. »

Et c’est cette même alliance qui a prévalu des siècles plus tard, précisément au 18e siècle (1725) au cours de la bataille de Talansan ou les Peul musulmans avec leurs alliés mandingues ont prévalu sur les Djallonké animistes et les Peul Pouli pour créer l’Etat théocratique du Fouta Djallon, qui sera le point de départ de l’islamisation du pays.

Avant de passer à la prochaine section, il faut signaler que certains africanistes ont ouvert un débat sur les conséquences positives ou négatives de la défaite du camp de Soumahoro Kanté à la bataille de Kirina en 1235. Certains pensent que cette défaite a empêché l’éclosion d’une révolution industrielle en Afrique, freiné le développement d’une culture authentiquement africaine, et exposé les Etats africains au sud du Sahara à une exploitation et une domination sans fin avec le commerce des esclaves qui les vidèrent de leurs bras les plus valides et qui reprit avec intensité après la défaite des anti-esclavagistes. D’autres, par contre, soutiennent que sans le commerce, aucune de ces nations n’aurait pu survivre et la compétition pour les maigres ressources allait susciter toutes sortes de conflits. Le commerce a permis aux populations de s’approvisionner en produits comme le sel dont elles avaient tant besoin pour leur consommation et leur santé. Sans compter que l’Islam, vivant son âge d’or avec les innovations et découvertes scientifiques, son rayonnement dans le domaine de l’architecture, la médecine, des arts et des lettres, a contribué à l’émancipation des populations africaines et a constitué un socle autour duquel les populations ont réussi à réguler leurs vies tout en minimisant les conflits. Dans de nombreuses régions au sud du Sahara, l’Islam a joué en tout cas un rôle fédérateur pour de nombreuses populations et ethnies aux fortunes diverses.

Notre intention ici n’est pas de clore ce débat ou même de nous en mêler. Il revient aux historiens, sociologues et aux philosophes de le mener et d’en évaluer tous les contours.

A suivre …


Diallo Thierno Sadou


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