Imprimer

Réquisitoire contre l’ethno-stratégie (1ère partie)

Thierno Sadou Diallo  Vendredi, 04 Juillet 2014 16:19

Facebook

 

DIALLO_Sadou_Washington_01Lorsque j’ai commencé à rédiger la série d’articles sur les migrations et le peuplement de la Guinée, j’avais clairement indiqué les raisons pour lesquelles j’avais entrepris cette laborieuse tâche tout en demandant l’indulgence des lecteurs pour qu’on puisse fouiller et relater sans parti-pris et sans tabou l’histoire de la Guinée. Malgré tout, au fur et à mesure que les articles sortaient, certains lecteurs se demandaient encore pourquoi je m’intéressais tant à ce sujet ! Et puisque j’ai indiqué que je suis économiste et non historien de formation, d’autres qui manifestement n’étaient pas à l’aise avec les points contenus dans mes différents articles, voulurent jeter le discrédit sur la thèse que je présentais. Naturellement ce fut en vain ! Aucun d’entre eux n’a pu jusqu’à ce jour présenter une thèse contraire aux idées que j’ai avancées. Et je n’ai aucune crainte que cela puisse changer dans le futur immédiat puisque les articles que j’ai publiés sont le résultat d’une longue recherche, certes laborieuse, mais riche, documentée et surtout ponctuée de visites sur le terrain avec des prises de notes minutieuses. Et c’est pourquoi aujourd’hui j’ai décidé de faire un récapitulatif de tous ces articles en forme de réquisitoire contre l’ethno-stratégie.


Les raisons qui m’ont poussé à rédiger cette série d’articles

C’est très tôt, à la parution de mon premier article, intitulé « Après le Manden-Djallon, le Bagataye » que j’ai indiqué les raisons qui m’ont poussé à écrire sur les migrations et le peuplement de la Guinée. Depuis l’avènement du professeur Alpha Condé au pouvoir, on a entendu des propos ethnocentriques de tout genre suivis d’une politique de discrimination et d’exclusion à l’égard de certaines communautés du pays, principalement la communauté peule que certains vont jusqu’à qualifier d’étrangère sur le sol guinéen. A tel point que le ministre de l’Administration du territoire et des Affaires politiques, M. Alhassane Condé, faisant fi des hautes responsabilités qui lui incombent, a lui-même fait des déclarations allant dans ce sens. Plus d’une fois, sur les radios ou la presse en ligne, il a déclaré ceci à l’égard des habitants des quartiers de Bambéto et Cosa, majoritairement peuls : « Ils sont nés ici, mais ils ne sont pas guinéens », « Ne vous en faites pas, nous trouverons un moyen de raser ces quartiers, car la plupart habite dans des domaines réservés à l’Etat ». Quant aux militants et responsables de l’UFDG, le principal parti de l’opposition, il va jusqu’à leur lancer cette mise en garde : « Nous n’accepterons plus les manifestations de rues puisqu’ils ne connaissent pas la loi, ils verront ! Si Cellou (le président de l’UFDG) n’est pas content, il n’a qu’à retourner en Somalie ! », etc. Toutes ces déclarations incendiaires de nature à perturber la quiétude sociale ont été faites par Alhassane Condé sans la moindre indignation des autorités morales et politiques du pays et sans la moindre claque sur ses doigts pour le rappeler à l’ordre. A ce jour, la plainte qui a été déposée contre lui par l’UFDG n’a donné aucune suite !

Mais fallait-il vraiment s’attendre à un autre résultat puisque c’est le chef de l’Etat lui-même qui a donné le ton après son élection en 2010 en parlant de trois régions contre une pour expliquer le vote des Guinéens, et en soutenant qu’on retrouve les mêmes noms de famille en Haute-Guinée, en Basse-Guinée et en Guinée Forestière ! Sauf au Fouta ! Qui en Guinée ou à l’extérieur ne l’a pas entendu avancer de tels arguments ?

Pire encore, on s’est servi de tels arguments pour procéder à des licenciements abusifs au sein de l’administration publique qui a été purgée de tous ceux qui ne répondaient pas au bon patronyme ! Surtout s’ils occupaient des postes jugés stratégiques !!! Si les autorités ont tenté de justifier ces licenciements en prétextant qu’il fallait s’assurer d’une certaine loyauté vis-à-vis du programme du chef de l’Etat, le drame dans tout cela, c’est qu’on a assisté à des licenciements de cadres compétents qui n’avaient absolument rien à voir avec la politique. Leur seul tort étant de porter des noms à consonance peule. Un comité stratégique de sélection des cadres chargé d’évaluer l’éligibilité des uns et des autres avait même été mis en place ! On a assisté à toutes ces dérives en Guinée mais personne n’a élevé la voix pour dénoncer de telles pratiques, ni les autorités morales et religieuses, ni les institutions républicaines et ni même les syndicats censés protéger les travailleurs. A peine quelques protestations vite étouffées des partis de l’opposition.

Mais pour moi, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été marquée par deux évènements qui m’ont fait comprendre qu’il était temps de rétablir les faits pour faire barrage à l’ethno-stratégie que les nouveaux dirigeants avaient érigée en système de gouvernement. Il y a d’abord cette fameuse rencontre que le professeur Alpha Condé a eue avec des représentants de la communauté Baga, après la débâcle du RPG-Arc-en-ciel aux élections législatives. Au cours de cette rencontre, tous les Guinéens ont entendu le soi-disant porte-parole de la communauté Baga proclamer haut et fort et devant le président de la République, « que les habitants primaires qu’ils sont ne permettront plus aux habitants secondaires d’organiser des manifestations dans leur ville ». Comme si en Guinée, il y avait des citoyens de première classe et des citoyens de seconde classe, du fait simplement de leur date d’arrivée sur le territoire guinéen ! Le président de la République, dans son discours de réponse, aurait du fustiger ces propos scandaleux mais il n’en a rien été ! Il a plutôt parlé et agi comme s’il partageait cette opinion !

Il y a ensuite la clé de répartition ethnique dont le professeur Alpha Condé a fait usage pour nommer les hauts responsables de l’Etat et les présidents des institutions républicaines. Devant l’opinion publique nationale et internationale, il a dit que la primature revient à un ressortissant de la Basse-Côte et l’Assemblée nationale à un ressortissant de la Forêt, puisque la présidence de la République est revenue à la Haute-Guinée ! A part quelques leaders de l’opposition, personne en Guinée n’a osé dénoncer cette méthode de sélection de nos plus hauts responsables, basée uniquement sur l’appartenance ethnique. Ce faisant, on accepte et banalise l’ethnocentrisme, la discrimination ethnique et l’exclusion. Alpha Condé aurait dit qu’on choisirait le premier ministre et le président de l’Assemblée parmi les cadres de son parti et ses alliés, cela aurait été politiquement acceptable. Mais de là à mettre l’ethnie en avant, on a franchi une ligne rouge qui ne l’avait jamais été auparavant au niveau des plus hautes institutions du pays.

Tout ceci m’a fait comprendre que ni Alpha Condé, ni Alhassane Condé et tous ces extrémistes qui s’agitent autour d’eux et qui épousent cette idéologie communautariste, ne connaissent véritablement bien la Guinée ! Ou alors ils cherchent délibérément à diviser les populations pour avoir la mainmise sur le pays. Pour Alhassane Condé, il est clair qu’il y a une certaine dose d’ignorance car quand il demande à Cellou Dalein Diallo de retourner en Somalie, c’est qu’il ne comprend absolument rien au phénomène du métissage. Il doit savoir qu’une ressemblance physique n’a jamais été le meilleur indicateur de l’origine d’une personne. Il est opportun donc que je lui relate ici deux situations que j’ai personnellement vécues, pour qu’il se fasse une idée sur le métissage.

Un jour que j’étais en escale à Dakar et que j’attendais patiemment mon prochain vol dans un salon de l’aéroport, j’ai été abordé par un groupe de Cap-Verdiens qui ont voulu engager une discussion avec moi dans la langue portugaise, pensant que j’étais un de leurs compatriotes. Quelle ne fut ma surprise de lire sur leurs visages l’étonnement lorsque je leur ai dit que j’étais guinéen, et peul du Fouta-Djallon. J’eus la même expérience une autre fois, lorsque je me rendis aux Caraïbes, en République dominicaine. Partout où je passais, les gens me prenaient facilement pour un citoyen dominicain et m’adressaient la parole dans leur langue. Ils étaient toujours surpris quand je sortais mon passeport pour leur prouver que je venais de loin, et de très loin et que je n’avais aucune origine dominicaine. Alors, demander à un citoyen guinéen de retourner en Somalie, c’est faire preuve d’ignorance et d’une méconnaissance totale de la culture, des populations et de l’histoire de son pays. Tous ces extrémistes qui s’agitent en tenant des propos haineux et ethnocentriques ne savent pas, en réalité, qui ils sont et d’où ils viennent ! C’est pourquoi, il était opportun qu’on leur fasse une petite leçon d’histoire !

A suivre…


Diallo Thierno Sadou


AAA_logo_guineeactu_article

 

Facebook